Fiche de lecture — Lycée (Première, la littérature d'idées du XVIIIe siècle) — environ 2 500 mots.
Présentation de l'œuvre
L'auteur. Denis Diderot (1713-1784) est l'une des grandes figures des Lumières. Maître d'œuvre de l'Encyclopédie avec d'Alembert, romancier, critique d'art, dramaturge, il a passé sa vie à interroger la morale, la religion et la société. Prudent après un emprisonnement à Vincennes en 1749, il garde dans ses tiroirs une partie de ses textes les plus audacieux.
Le texte. Le Supplément au Voyage de Bougainville est rédigé vers 1772, diffusé de façon confidentielle dans la Correspondance littéraire de Grimm, et publié seulement en 1796, après la mort de l'auteur. Son titre complet annonce le programme : il s'agit d'un dialogue entre deux personnages, A et B, sur l'inconvénient d'attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n'en comportent pas.
Le point de départ. En 1771, le navigateur Louis-Antoine de Bougainville publie le récit de son tour du monde, accompli entre 1766 et 1769 sur La Boudeuse et L'Étoile. Il y décrit son escale à Tahiti, île qui fascine l'Europe : on la présente comme une sorte de paradis où l'amour serait libre et la vie heureuse. Bougainville a ramené en France un Tahitien, Aotourou.
Le principe. Diderot imagine qu'il existe une partie inédite de ce voyage, un « supplément », qui donnerait la parole aux Tahitiens. Ce faux document est inséré dans la conversation de A et B, qui le lisent et le commentent.
Le genre. Ni roman ni traité, l'œuvre est un conte philosophique en forme de dialogue. Elle appartient à la littérature d'idées et pratique le détour : on parle de Tahiti pour critiquer l'Europe.
Plan de la fiche
- Résumé chapitre par chapitre
- Chapitre I : Jugement du voyage de Bougainville
- Chapitre II : Les adieux du vieillard
- Chapitres III et IV : L'entretien de l'aumônier et d'Orou
- Chapitre V : Suite du dialogue entre A et B
- Les personnages et les voix
- Les grands thèmes
- L'art du dialogue et du détour
- Avis argumenté
- Cinq questions corrigées
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1. Résumé chapitre par chapitre
Chapitre I : Jugement du voyage de Bougainville
L'œuvre s'ouvre sans préambule, au milieu d'une conversation. Deux interlocuteurs, A et B, sont bloqués par un épais brouillard qui les empêche de se promener. Ils parlent du livre de Bougainville que B est en train de relire.
B fait l'éloge du navigateur : homme instruit, mathématicien, homme du monde capable de supporter les épreuves de la mer. Les deux amis évoquent plusieurs épisodes du voyage : les Jésuites du Paraguay et la façon dont ils gouvernaient les Indiens, la légende des géants de Patagonie, les îles du Pacifique. Puis on en vient à Tahiti et à Aotourou, le Tahitien emmené à Paris, qui ne parvenait pas à comprendre les mœurs européennes et cherchait les femmes de manière naïve.
A se montre curieux, un peu sceptique. B lui révèle alors qu'il possède un supplément au voyage, un texte que Bougainville n'a pas publié, et il lui propose de le lire. Le brouillard sert de fil conducteur : il durera tant que dure la discussion.
Chapitre II : Les adieux du vieillard
Au moment où les Français quittent l'île, un vieillard tahitien, père d'une famille nombreuse, prend la parole. Il s'adresse d'abord à ses compatriotes : au lieu de pleurer le départ des étrangers, ils devraient pleurer leur arrivée. Il annonce qu'un jour ces hommes reviendront, avec un crucifix et une épée, pour les asservir.
Puis il se tourne vers Bougainville et l'interpelle avec violence. Il oppose deux mondes :
- les Tahitiens vivent selon la nature, sans propriété privée, partageant les biens et les plaisirs, sans honte ni crime ;
- les Européens ont apporté la distinction du tien et du mien, la jalousie, la honte, la violence entre les hommes, et une maladie vénérienne qui empoisonne désormais le sang des Tahitiens.
Il dénonce le geste de prise de possession : les Français ont enterré une plaque déclarant que l'île leur appartenait. Le vieillard renverse la situation : que dirait-on si un Tahitien débarquait en France et gravait sur une pierre que le pays est à lui ? Il reproche enfin aux Européens leur prétendue supériorité : ils ont des besoins superflus, travaillent sans cesse pour des biens inutiles, alors que les Tahitiens se contentent du nécessaire et vivent en paix.
Le discours s'achève par une malédiction contre ceux qui sont venus troubler leur bonheur. A et B commentent : ce discours, disent-ils, a quelque chose d'européen dans sa vigueur ; B explique qu'il a été traduit et sans doute arrangé, ce qui est une façon pour Diderot de signaler l'artifice.
Chapitres III et IV : L'entretien de l'aumônier et d'Orou
Le chapitre III rapporte une scène bien différente, plus intime et plus comique. L'aumônier de l'expédition est hébergé par un Tahitien, Orou. Le soir, Orou lui présente sa femme et ses trois filles, Asto, Palli et Thia, et lui offre, selon l'hospitalité tahitienne, de passer la nuit avec l'une d'elles. Il souhaite qu'il choisisse la plus jeune, qui n'a pas encore eu d'enfant.
L'aumônier refuse au nom de sa religion et de son état de prêtre. Orou ne comprend pas : quel mal y a-t-il à faire plaisir, à rendre service à une famille et à donner peut-être un enfant à la nation ? L'aumônier, embarrassé, finit par céder, en répétant sa formule d'excuse sur sa religion et son état.
Le lendemain commence un long dialogue. L'aumônier explique la religion chrétienne : un Dieu créateur, qui a donné des lois, et qui interdit les relations hors du mariage. Orou questionne point par point, avec bon sens. Si Dieu a fait l'homme, pourquoi lui défendrait-il ce qu'il a mis dans sa nature ? Comment un serment d'amour éternel peut-il lier deux êtres changeants ? Pourquoi un homme appartiendrait-il à une femme comme un objet ? Il observe que ces lois, contraires à la nature, produisent nécessairement des transgressions : adultères, hypocrisie, enfants abandonnés, femmes déshonorées, moines et religieuses malheureux.
Le chapitre IV poursuit l'entretien. Orou expose les mœurs de Tahiti. L'union d'un homme et d'une femme y dure autant qu'ils le souhaitent. Les enfants sont une richesse pour toute la nation, car ils deviennent des bras et des défenseurs : une femme féconde est recherchée. Des règles existent pourtant, liées à la fécondité : signes et voiles distinguent les filles non nubiles, les femmes en âge d'avoir des enfants et celles qui ne le peuvent plus ; les relations sont réglées en fonction de l'intérêt de la population, et non de la pudeur. Les rares infractions sont punies, mais par la réprobation plus que par la religion.
L'aumônier, de son côté, passe les nuits suivantes avec les autres filles d'Orou, puis avec sa femme, par politesse dit-il. La fin de l'entretien rapporte qu'il quitta l'île avec regret. Au fil du dialogue est aussi rapportée l'histoire de Polly Baker, jeune femme de Nouvelle-Angleterre poursuivie en justice pour avoir mis au monde plusieurs enfants hors mariage, et qui plaide qu'elle a seulement donné des citoyens à son pays : l'exemple montre l'injustice des lois européennes.
Chapitre V : Suite du dialogue entre A et B
A et B tirent les leçons. B développe une idée centrale : l'homme civilisé est soumis à trois codes — le code de la nature, le code civil et le code religieux — qui se contredisent. On ne peut obéir aux trois à la fois. Il en résulte une division intérieure : l'homme européen n'est ni vraiment naturel, ni vraiment citoyen, ni vraiment croyant. B illustre cette idée par une image : il y avait un homme naturel, on a introduit à l'intérieur de lui un homme artificiel, et une guerre continuelle s'est engagée entre eux.
Faut-il alors revenir à l'état sauvage ? A pose la question. B répond avec prudence : la société tahitienne n'est pas transposable, et l'on ne doit pas désobéir aux lois. Il faut au contraire parler contre les lois insensées jusqu'à ce qu'on les réforme, et en attendant s'y soumettre. Il conseille, avec ironie, de suivre les usages des pays où l'on se trouve : être moine en France et sauvage à Tahiti.
Le dialogue se termine sur une note légère. Le brouillard s'est levé ; A et B se demandent, en plaisantant, ce que diraient les femmes de leur conversation. On peut aller se promener.
2. Les personnages et les voix
A et B. Deux interlocuteurs sans nom ni visage, simples voix de la raison. B, plus informé et plus engagé, mène le débat et porte souvent la pensée de Diderot ; A pose des questions, objecte, relance. Leur anonymat universalise la discussion.
Le vieillard. Figure du sage et du prophète, il parle au nom de tout un peuple. Son éloquence véhémente, qui procède par accusations et questions, en fait un véritable procureur de la colonisation.
Orou. Le Tahitien raisonne avec une logique simple et implacable. Il incarne le « bon sauvage » philosophe, mais Diderot lui donne une pensée cohérente, fondée sur l'utilité sociale, plus que sur une innocence naïve.
L'aumônier. Ce n'est pas un méchant. Il est sincère, gêné, souvent comique. Il représente la morale chrétienne mise à l'épreuve d'une autre culture, et incapable de se justifier autrement que par l'autorité.
3. Les grands thèmes
La critique de la colonisation
Le discours du vieillard est l'un des premiers grands textes français à dénoncer la colonisation. Il en montre la violence, l'hypocrisie (la civilisation qui apporte la maladie) et l'injustice juridique (s'approprier une terre habitée).
Nature et culture
Diderot oppose une morale naturelle, fondée sur les besoins et le plaisir, à une morale artificielle, faite d'interdits. L'œuvre interroge la notion même de vice et de vertu : un acte physique devient-il mauvais parce qu'une loi le déclare tel ?
La critique de la religion
À travers l'aumônier, Diderot attaque la morale sexuelle de l'Église, le célibat des prêtres, les vœux monastiques et l'idée d'un Dieu législateur qui contredirait la nature qu'il a créée.
La propriété et le mariage
Le vieillard condamne la propriété des biens ; Orou condamne la propriété des personnes, notamment des femmes dans le mariage indissoluble.
Les limites de l'utopie
Tahiti n'est pas un paradis sans défaut : sa morale repose sur un calcul démographique assez froid. Diderot laisse le lecteur juger, et B refuse d'en faire un modèle à imiter.
4. L'art du dialogue et du détour
Le dialogue philosophique. Diderot préfère l'échange au traité : la pensée progresse par questions et objections, sans conclusion dogmatique. Le lecteur est invité à participer.
L'emboîtement des récits. Le texte superpose plusieurs niveaux : la conversation de A et B, le prétendu supplément, et dans celui-ci les discours du vieillard et d'Orou. Cet emboîtement crée une distance ironique.
Le regard étranger. Comme Montesquieu dans les Lettres persanes, Diderot fait juger l'Europe par un étranger. Le décalage rend évidentes des absurdités que l'habitude cache.
La variété des registres. Le chapitre II est oratoire et tragique ; les chapitres III et IV sont souvent comiques, avec la formule répétée de l'aumônier ; le chapitre V est un dialogue plus didactique, qui se clôt par un sourire.
5. Avis argumenté
Le Supplément est un texte bref mais d'une grande densité. Il frappe par sa modernité : la dénonciation de la colonisation, la réflexion sur la liberté sexuelle ou sur la place des femmes résonnent encore aujourd'hui. On peut néanmoins lui reprocher une vision idéalisée de Tahiti, construite par un Européen qui n'y est jamais allé, et une conception de la femme surtout pensée à travers la maternité. Mais Diderot semble conscient de ces limites : le dialogue souligne l'artifice du discours du vieillard, et la conclusion refuse de faire de Tahiti un modèle. Le plus précieux est peut-être la méthode : apprendre à douter de ce qui paraît naturel parce qu'il est familier.
6. Cinq questions corrigées
1. Quel rôle joue le brouillard dans l'œuvre ? Il encadre le dialogue : il oblige A et B à rester et à discuter, puis se lève à la fin. Il symbolise aussi l'obscurité des préjugés que la discussion dissipe.
2. Quels reproches le vieillard adresse-t-il aux Européens ? Il les accuse d'avoir apporté la propriété, la jalousie, la honte et la maladie, de vouloir s'approprier l'île et de mépriser un peuple plus heureux qu'eux.
3. Pourquoi l'entretien entre Orou et l'aumônier est-il en partie comique ? À cause du contraste entre la logique tranquille d'Orou et l'embarras de l'aumônier, qui répète la même formule avant de céder chaque nuit. Le comique sert la critique : il ridiculise une morale incapable de se justifier.
4. Qu'appelle-t-on les « trois codes » au chapitre V ? Le code de la nature, le code civil et le code religieux. Leurs contradictions déchirent l'homme civilisé et expliquent son malheur.
5. Diderot propose-t-il de vivre comme les Tahitiens ? Non. B recommande de critiquer les lois injustes jusqu'à les faire réformer, tout en leur obéissant en attendant. L'œuvre est un appel à la réflexion et à la réforme, non à la révolte.
Conclusion
Le Supplément au Voyage de Bougainville utilise le détour par Tahiti pour soumettre les lois, la religion et les mœurs européennes à l'examen de la raison. Par la variété de ses voix, il illustre l'esprit des Lumières : douter, comparer, débattre. On peut le prolonger par les Lettres persanes de Montesquieu, le chapitre « Des cannibales » des Essais de Montaigne, ou L'Ingénu de Voltaire.
Bibliographie
- Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville, éditions annotées (Folio classique, GF-Flammarion, Livre de Poche).
- Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde.
- Montaigne, Essais, I, 31, « Des cannibales ».
- Montesquieu, Lettres persanes.
- Voltaire, L'Ingénu.