Fiche de lecture — Lycée (objet d'étude « La littérature d'idées ») — environ 2 200 mots.
Présentation de l'œuvre
Micromégas paraît en 1752. Voltaire vit alors à la cour de Frédéric II de Prusse, où il côtoie des savants, dont Maupertuis, président de l'Académie de Berlin, avec lequel il se brouillera bientôt. Le conte a peut-être été esquissé plus tôt, à Cirey, quand Voltaire étudiait Newton avec Mme du Châtelet. Il porte la trace de cette double passion : la science de son temps, et le plaisir de se moquer des savants.
Genre. Conte philosophique, l'un des plus courts de Voltaire : sept chapitres, une trentaine de pages dans la plupart des éditions. Le sous-titre, Histoire philosophique, annonce une fiction qui pense.
Héritages. Voltaire mêle deux traditions. D'un côté, le voyage imaginaire et le changement d'échelle, illustrés par les Voyages de Gulliver de Swift, où les hommes sont tour à tour géants et nains. De l'autre, la vulgarisation astronomique de Fontenelle, dont les Entretiens sur la pluralité des mondes imaginaient des habitants sur les autres planètes. Fontenelle, d'ailleurs, est sans doute la cible du nain de Saturne.
Le nom. Micromégas réunit deux mots grecs, « petit » et « grand ». Tout le conte tient dans cette contradiction : le même être peut être immense ou minuscule selon ce à quoi on le compare.
L'idée directrice : un conte d'instruments de mesure
Cette fiche suit un fil précis. Dans chaque chapitre, quelqu'un mesure quelque chose : la taille d'un géant, le nombre de sens, la durée de la vie, la présence ou l'absence d'habitants, la distance entre un homme et Dieu. Et chaque fois, l'instrument change : un compas, un diamant, une rognure d'ongle, un quart de cercle, un livre. Voltaire nous apprend moins à mesurer qu'à nous méfier de nos instruments, et surtout de celui qui sert d'étalon à tous les autres, l'amour-propre.
Plan de la fiche
Les sept chapitres
- Chapitre 1 : un savant banni de Sirius
- Chapitre 2 : la conversation des sens
- Chapitre 3 : le départ et le voyage
- Chapitre 4 : la Terre paraît vide
- Chapitre 5 : un navire sur un ongle
- Chapitre 6 : le dialogue s'établit
- Chapitre 7 : la philosophie à l'épreuve et le livre blanc
L'analyse
- Tableau : qui mesure quoi, avec quoi
- Les personnages
- Les thèmes
- L'écriture
- Avis argumenté
- Quatre questions de compréhension et leur corrigé
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Les sept chapitres
Chapitre 1 : un savant banni de Sirius
Le narrateur présente Micromégas, habitant d'une planète tournant autour de l'étoile Sirius. Il mesure huit lieues de haut, et le narrateur s'amuse à faire le calcul de ses proportions avec le sérieux d'un géomètre. Le géant est jeune selon les critères de son monde : il a quelques centaines d'années et sort à peine de l'enfance. Esprit brillant, il a retrouvé seul, très tôt, une cinquantaine de propositions d'Euclide.
Il écrit un livre sur de petits insectes de sa planète, qui ne font pas plus de cent pieds. Le muphti du pays, ignorant et pointilleux, y trouve des propositions suspectes. Un procès interminable s'ensuit, et Micromégas est banni de la cour pour huit cents ans. Il en profite pour voyager. Voyageant de planète en planète, porté par un rayon de soleil ou une comète, il arrive sur Saturne. Là, il rencontre le secrétaire de l'Académie, un homme d'esprit qui n'a rien inventé mais qui rend compte avec élégance des inventions des autres. Micromégas trouve d'abord risible ce nain qui ne mesure qu'environ mille toises ; puis il se reproche ce mépris.
Chapitre 2 : la conversation des sens
Les deux voyageurs comparent leurs mondes. Les Saturniens ont soixante-douze sens, les habitants de Sirius près de mille, et pourtant les uns et les autres se sentent bornés, toujours insatisfaits. Ils comparent aussi la durée de leur vie : celle des Saturniens couvre des milliers de nos années, celle des Siriens est bien plus longue encore, et tous trouvent qu'on meurt au moment où l'on commence à s'instruire. Ils comptent les propriétés de la matière, les couleurs de leurs soleils. Chaque comparaison aboutit au même constat : quelle que soit la grandeur, le sentiment de petitesse demeure.
Chapitre 3 : le départ et le voyage
Ils décident de partir ensemble. La maîtresse du Saturnien vient pleurer son départ, dans une scène de comédie galante transposée à l'échelle cosmique. Les voyageurs sautent sur l'anneau de Saturne, passent par les satellites, s'arrêtent sur Jupiter, longent Mars, dont ils aperçoivent les deux lunes. Mars leur paraît si petite qu'ils craignent de ne pas y trouver de quoi coucher. Ils finissent par arriver sur la Terre, au bord de la mer Baltique, un jour de juillet 1737.
Chapitre 4 : la Terre paraît vide
Ils font le tour du globe en très peu de temps. La Méditerranée est pour eux une mare, l'océan un petit étang ; le nain y a de l'eau à mi-jambe. Le Saturnien conclut aussitôt que cette planète est inhabitée : il ne voit personne. Micromégas lui reproche ce jugement hâtif. Leur colère amuse le narrateur : deux êtres immenses se disputent pour savoir si un grain de boue abrite la vie. Le collier de diamants de Micromégas se rompt ; il ramasse une pierre et s'en sert de microscope. Le nain aperçoit une baleine, qu'il prend sur son ongle et observe avec curiosité.
Chapitre 5 : un navire sur un ongle
Micromégas, à son tour, distingue un objet minuscule : un vaisseau. À bord se trouvent des philosophes qui reviennent du cercle polaire, où ils ont fait des observations (Voltaire fait allusion à l'expédition de Maupertuis en Laponie). Le géant pose le navire sur son ongle ; l'équipage, terrifié, croit à un cataclysme. Les voyageurs observent avec émerveillement ces atomes qui s'agitent et semblent se reproduire. Le nain y voit des êtres pensants ; Micromégas, plus prudent, demande des preuves.
Chapitre 6 : le dialogue s'établit
Pour entendre ces voix infimes, Micromégas taille une rognure d'ongle en forme de porte-voix ; pour être entendu sans écraser ses interlocuteurs, il ajuste son souffle. Les deux géants et les savants humains se parlent enfin. Les hommes, loin d'être écrasés, mesurent le géant avec leurs instruments, quarts de cercle et calculs, et trouvent sa hauteur exacte. Les voyageurs sont stupéfaits : ces mites savent la géométrie.
Chapitre 7 : la philosophie à l'épreuve et le livre blanc
Micromégas félicite les humains, qu'il imagine parfaitement heureux puisqu'ils ont si peu de matière et tant d'esprit. Un philosophe le détrompe : la Terre est pleine de fous et de méchants. Au moment même, des armées de « chapeaux » et de « turbans » s'entre-tuent pour un morceau de terre qu'aucun de ceux qui combattent n'a jamais vu, sur ordre de souverains qui restent chez eux. Micromégas, indigné, veut écraser cette fourmilière d'assassins ; on lui fait comprendre que ce sont les chefs, et non les soldats, qu'il faudrait punir.
Puis il interroge les savants sur l'âme. Chacun récite son maître : un disciple d'Aristote, un cartésien, un partisan de Malebranche, un leibnizien parlent tous à la fois et se contredisent. Seul le disciple de Locke, qui avoue ne pas savoir comment il pense, obtient l'approbation du géant. Enfin, un petit docteur de la Sorbonne, coiffé d'un bonnet carré, affirme que l'univers a été fait pour l'homme. Les deux voyageurs sont pris d'un fou rire qui manque de faire chavirer le navire.
Avant de partir, Micromégas promet aux hommes un livre de philosophie où ils verront le fin mot des choses. On porte le volume à l'Académie des sciences de Paris. Le secrétaire l'ouvre : les pages sont blanches. Il remarque qu'il s'en était bien douté.
Tableau : qui mesure quoi, avec quoi
| Chapitre | Ce qu'on mesure | Instrument | Ce que la mesure révèle |
|---|---|---|---|
| 1 | La taille du géant | Le calcul du narrateur | La précision chiffrée parodie le ton des savants |
| 1 | L'orthodoxie d'un livre | Le jugement du muphti | Une autorité incompétente mesure l'erreur sans comprendre |
| 2 | Le bonheur | Le nombre de sens, la durée de vie | Plus de moyens ne donne pas moins d'insatisfaction |
| 4 | La vie sur Terre | L'œil nu | Ne rien voir n'est pas prouver qu'il n'y a rien |
| 4-5 | Les êtres invisibles | Un diamant | L'outil rend modeste en élargissant le visible |
| 6 | La voix humaine | Une rognure d'ongle | Communiquer exige d'adapter l'échelle |
| 6 | La hauteur du géant | Le quart de cercle | Les plus petits mesurent juste |
| 7 | La valeur de l'homme | La guerre, les systèmes | Le savoir n'a pas guéri la folie |
| 7 | Le sens du monde | Un livre blanc | Aucun instrument ne mesure le fond des choses |
La progression est nette : on passe de mesures physiques, où la science triomphe, à des mesures métaphysiques, où elle ne trouve rien.
Les personnages
Micromégas. Un géant savant et bienveillant, mais pas infaillible : il méprise d'abord le nain, puis s'en corrige ; il veut écraser les hommes, puis se laisse raisonner. C'est un modèle de l'esprit philosophique tel que Voltaire le rêve, curieux, tolérant, capable d'apprendre.
Le nain de Saturne. Secrétaire d'Académie, beau parleur, prompt à conclure. Il juge la Terre déserte parce qu'il n'y voit rien : c'est le faux savant, celui qui préfère une formule brillante à l'observation. Il incarne la satire de Fontenelle.
Les philosophes du navire. Collectivement, ils ont deux visages : ce sont d'excellents géomètres, capables de mesurer un géant, et de pitoyables métaphysiciens qui se disputent sur l'âme. Seul le disciple de Locke reconnaît les limites de la connaissance.
Le docteur en bonnet carré. Personnage d'une ligne, il porte la vanité humaine à son comble : croire que l'univers immense a été créé pour une espèce que les voyageurs viennent de découvrir au microscope.
Les thèmes
La relativité. Grand et petit ne sont pas des qualités absolues. Le géant de Sirius est petit à côté de l'univers, le nain de Saturne est immense à côté de nous, et le philosophe humain se croit le centre de tout.
La science et ses limites. Voltaire admire la physique newtonienne, les mesures, l'observation. Il montre la science capable de prouesses (le quart de cercle) mais impuissante devant les questions dernières. Le livre blanc ne nie pas la connaissance : il en trace la frontière.
La guerre. Au cœur du dernier chapitre, une page de satire politique : des milliers d'hommes meurent pour un tas de boue, pour des maîtres qui ne quittent pas leur palais. Vu de haut, le conflit paraît absurde ; Voltaire nous prête ce regard d'en haut.
L'orgueil humain. La conclusion du docteur de Sorbonne, punie par un fou rire, vise l'anthropocentrisme religieux. L'homme n'est qu'une espèce parmi d'autres dans un univers peuplé.
L'écriture
L'humour des chiffres. Le narrateur multiplie les calculs, les toises, les pieds, les siècles. Cette précision absurde parodie les mémoires académiques et rend comiques les écarts d'échelle.
Le regard étranger. Comme dans les Lettres persanes de Montesquieu, on découvre nos mœurs par des yeux qui ne les connaissent pas. La guerre, racontée à un géant, perd toute justification.
Les allusions. Le conte est truffé de clins d'œil à l'actualité savante : l'expédition polaire, les lunes de Mars, l'Académie, les querelles entre cartésiens et newtoniens. Le lecteur de 1752 reconnaissait les cibles.
Le comique de situation. Une baleine sur un ongle, un navire sur une main, un fou rire de géants qui fait tanguer un vaisseau : Voltaire pense par images, et chaque image est une idée.
La chute. La dernière phrase, très brève, tombe comme un couperet : un livre blanc et un secrétaire qui dit s'en être douté. L'ironie porte autant sur l'homme qui attend une révélation que sur le savant blasé.
Avis argumenté
On peut trouver Micromégas mince : peu d'intrigue, des personnages sans psychologie, un dénouement qui tient en deux phrases. Mais cette minceur est le prix de la clarté. Le conte se lit en une demi-heure et laisse une image durable, celle de géants qui se penchent sur un navire en se demandant si quelque chose vit là-dedans.
Il a aussi gardé une étrange actualité. Les photographies de la Terre prises de très loin, simple point lumineux dans l'espace, produisent l'effet que Voltaire obtenait avec ses géants : elles rendent dérisoires les frontières pour lesquelles on se bat. Lire Micromégas, c'est faire cette expérience de pensée avec les seuls moyens d'une plume.
Quatre questions de compréhension et leur corrigé
1. Pourquoi le nain de Saturne conclut-il que la Terre est inhabitée ? Parce qu'il ne voit aucun habitant à l'œil nu. Il confond les limites de sa perception avec les limites du réel. Micromégas lui reproche ce raisonnement, et l'invention du microscope de fortune lui donne tort.
2. Quel est le rôle du chapitre 6 dans la progression du conte ? Il permet le passage de l'observation au dialogue. Grâce au porte-voix, les géants découvrent que ces êtres minuscules pensent et savent mesurer ; l'admiration qui en naît prépare la déception du chapitre 7.
3. Quelle image de la guerre Voltaire propose-t-il ? Une boucherie absurde, vue d'assez haut pour en voir l'enjeu dérisoire. Il souligne aussi une injustice : les soldats meurent, les souverains qui décident restent à l'abri. C'est eux que Micromégas devrait viser.
4. Que signifie le livre aux pages blanches ? Que la réponse aux grandes questions métaphysiques n'existe pas sous forme de savoir transmissible, ou du moins qu'elle nous est inaccessible. Le secrétaire qui affirme s'en être douté montre qu'un esprit lucide n'attendait pas autre chose.
Conclusion
Micromégas commence par un géant qu'on mesure et finit par un livre qui ne contient rien. Entre les deux, Voltaire a fait défiler tous les instruments du savoir et en a montré la force comme les bornes. Pour prolonger la lecture, on peut le rapprocher du Gulliver de Swift, plus noir, ou des Pensées de Pascal sur l'homme perdu entre l'infiniment grand et l'infiniment petit, que Voltaire traite ici sur un ton opposé, celui du rire.
Bibliographie
- Voltaire, Micromégas, dans Romans et contes, ou en édition de poche (Folio classique, GF Flammarion).
- Jonathan Swift, Les Voyages de Gulliver.
- Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes.
- Voltaire, Lettres philosophiques (lettres sur Newton et Locke).
- Blaise Pascal, Pensées (fragment sur les deux infinis).