Le langage trahit-il la pensée ? (dissertation corrigée)

2 244 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 100 mots. Plan en trois parties construit sur le double sens du verbe « trahir ».

Introduction

Quelqu'un apprend la mort du père d'un ami. Il achète une carte, s'assied, commence une phrase, la raye. La deuxième lui paraît pompeuse, la troisième froide, la quatrième trop longue. Au cinquième essai, il écrit « sincères condoléances », c'est-à-dire exactement ce qui était déjà imprimé sur la carte. Il a l'impression d'avoir renoncé : ce qu'il éprouvait était singulier, ce qu'il a écrit appartient à tout le monde.

Cette expérience semble donner raison à ceux qui accusent le langage de trahir la pensée. Mais le verbe est plus riche qu'il n'y paraît. Trahir, c'est être infidèle à quelqu'un qui nous faisait confiance ; c'est aussi, dans un autre emploi, laisser voir malgré soi ce qu'on voulait cacher : un tremblement de voix trahit la peur. Le langage désigne ici la faculté d'exprimer et de communiquer au moyen de signes, et plus précisément la langue, ce système de mots et de règles que nous recevons d'une communauté. La pensée, enfin, est l'activité par laquelle l'esprit se représente, relie, juge.

Le sujet suppose une scène à deux personnages : une pensée déjà formée, d'un côté, et des mots qui l'escortent mal, de l'autre. Toute la question est de savoir si cette scène est fidèle à ce qui se passe quand nous pensons. Car si la pensée n'existe pas avant d'être dite, il n'y a personne à trahir. Le langage déforme-t-il une pensée qui lui préexisterait, ou est-ce dans les mots seulement que la pensée devient ce qu'elle est, au risque d'être révélée, et parfois gouvernée, par eux ?

On prendra d'abord au sérieux le sentiment d'un écart entre ce que l'on vit et ce que l'on dit. On se demandera ensuite si cet écart ne repose pas sur l'illusion d'une pensée muette et complète. On verra enfin que la vraie trahison n'est pas toujours celle qu'on croit : c'est parfois la langue qui pense à notre place.

Plan détaillé

  • I. Ce que les mots laissent échapper
    • a) Le mot dit le genre, l'expérience est singulière
    • b) Une langue faite pour agir, non pour contempler
  • II. Une pensée sans mots est-elle encore une pensée ?
    • a) La nébuleuse d'avant la langue
    • b) La parole n'habille pas la pensée, elle l'achève
  • III. Quand le langage révèle et gouverne
    • a) Dire plus que l'on ne veut : le lapsus et le ton
    • b) Une langue qui pense à notre place
    • c) Contre la trahison, le travail de la phrase

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I. Ce que les mots laissent échapper

a) Le mot dit le genre, l'expérience est singulière

Reprenons la carte de condoléances. Ce qui gêne son auteur n'est pas l'absence de vocabulaire : il connaît les mots « tristesse », « chagrin », « soutien ». C'est que ces mots conviennent à tous les deuils, alors que celui-ci est particulier. Il se souvient d'un repas chez cet ami, de la manière dont le père servait le vin en racontant ses histoires de chantier. Aucun mot du dictionnaire ne contient cela.

Le problème est structurel. Un mot est un signe général : « arbre » désigne aussi bien le platane de la cour que le chêne d'une forêt que je n'ai jamais vue. S'il fallait un nom propre pour chaque chose, il n'y aurait plus de langue, seulement un inventaire infini. La généralité est donc la condition même de la communication. Mais elle a un prix : ce qui est absolument propre à une expérience, sa couleur, son intensité, la nuance qui la distingue d'une autre, tombe entre les mailles.

Bergson a donné à ce constat une portée philosophique. Dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience, il soutient que nos états intérieurs se fondent les uns dans les autres, comme les notes d'une mélodie, alors que le langage les découpe en unités séparées, juxtaposées, qui se prêtent au comptage. Mon amour, ma haine, ma tristesse ne sont jamais tout à fait ceux des autres ; le mot, lui, est le même pour tous. Il fixe en une chose stable ce qui était un mouvement.

b) Une langue faite pour agir, non pour contempler

Pourquoi le langage procède-t-il ainsi ? Parce qu'il n'a pas été forgé pour exprimer la vie intérieure, mais pour coordonner l'action. Dans Le Rire, Bergson observe que nous ne percevons le plus souvent des choses que ce qui nous est utile, et que le mot, en ne retenant que la fonction commune, renforce cette pente : nous finissons par nous borner à « lire des étiquettes collées » sur les choses. Le chasseur a besoin de savoir qu'il s'agit d'un lièvre, non de contempler ce lièvre-ci.

De là un paradoxe. Le langage rend la vie commune possible précisément parce qu'il simplifie. La consigne « attention, marche » ne décrit pas l'escalier ; elle évite une chute. Mais lorsque nous voulons dire ce que nous vivons, et non ce que nous devons faire, l'outil se retourne contre nous : il nous impose les découpages de l'usage. L'artiste, selon Bergson, est celui qui parvient par moments à décoller l'étiquette pour voir la chose. Le reste du temps, nous parlons comme on remplit un formulaire.

À ce stade, la réponse paraît claire : le langage trahit la pensée au premier sens du mot, il lui est infidèle. Mais cette conclusion repose sur une hypothèse que l'on n'a pas examinée : l'existence, avant les mots, d'une pensée nette que ceux-ci viendraient abîmer.

II. Une pensée sans mots est-elle encore une pensée ?

a) La nébuleuse d'avant la langue

Que savait au juste l'auteur de la carte avant d'écrire ? Il éprouvait quelque chose de fort, mais d'indistinct : un mélange de peine pour son ami, de souvenirs, de gêne aussi, peut-être de la peur de mal faire. C'est l'effort pour écrire qui l'a obligé à trier, à se demander s'il voulait consoler, rappeler un souvenir ou simplement se montrer présent. Les brouillons rayés n'ont pas trahi une pensée achevée ; ils ont été les étapes par lesquelles une pensée cherchait sa forme.

Ferdinand de Saussure, dans le Cours de linguistique générale, compare la pensée prise en elle-même, avant l'intervention de la langue, à une masse amorphe, une sorte de nébuleuse où rien n'est nécessairement délimité. Il n'y a pas d'idées toutes faites qui attendraient leur étiquette : c'est la langue qui découpe dans ce continuum des unités distinctes. Le français distingue « fleuve » et « rivière » selon que le cours d'eau se jette ou non dans la mer ; d'autres langues tracent la frontière ailleurs, ou ne la tracent pas. On ne peut pas dire que les uns trahissent une réalité que les autres respecteraient : chaque langue articule le monde à sa manière.

Hegel allait plus loin encore : ce qu'on présente comme ineffable, trop profond pour être dit, n'est pas une pensée supérieure, mais une pensée qui n'a pas encore abouti, qui reste trouble. Celui qui affirme « je sais mais je n'arrive pas à l'expliquer » se trompe souvent sur lui-même. L'élève qui le dit à l'oral ne possède pas une compréhension complète empêchée de sortir ; il possède une familiarité, une impression d'avoir déjà vu, qui n'est pas encore un savoir.

b) La parole n'habille pas la pensée, elle l'achève

On se représente volontiers le langage comme un vêtement : la pensée serait le corps, les mots l'habit plus ou moins bien coupé. Merleau-Ponty, dans la Phénoménologie de la perception, conteste cette image. Celui qui parle ne consulte pas un texte intérieur qu'il traduirait ensuite ; il découvre ce qu'il pense en le disant. Le romancier, l'orateur, l'étudiant qui rédige, connaissent tous cette surprise : la phrase écrite dit quelque chose qu'ils ne savaient pas avant de l'avoir écrite, et qu'ils reconnaissent pourtant comme leur.

L'expérience de la traduction le confirme. Un bon traducteur ne transporte pas des idées nues d'une langue à l'autre comme des meubles d'un appartement à un autre ; il doit repenser le texte dans les ressources d'une autre langue. Si la pensée pouvait se détacher de toute expression, la traduction serait une simple opération technique. Elle est au contraire un travail d'écriture, parce que le sens et les mots se tiennent.

Il faut alors renverser le sujet. Si le langage n'est pas l'enveloppe d'une pensée préalable mais le lieu où elle se forme, il ne peut pas la trahir au sens de l'infidélité. L'écart douloureux de la carte de condoléances ne sépare pas une pensée parfaite et des mots pauvres ; il sépare une émotion encore confuse et une pensée qui n'a pas eu le temps, ou le courage, de s'élaborer. La formule imprimée n'a pas trahi l'auteur : elle l'a dispensé de penser.

Pourtant, cette réhabilitation du langage ne règle pas tout. Si les mots font la pensée, ils peuvent aussi la faire mal, et dire de nous des choses que nous ne contrôlons pas.

III. Quand le langage révèle et gouverne

a) Dire plus que l'on ne veut : le lapsus et le ton

Revenons au second sens de « trahir » : laisser voir. Freud, dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, recueille des dizaines de lapsus et d'oublis de noms pour montrer qu'ils ne sont pas des accidents mécaniques. Le président de séance qui ouvre la réunion en déclarant qu'elle est close exprime, à son insu, le souhait qu'elle soit déjà finie. Le langage trahit ici la pensée au sens où il la dénonce : il fait passer au grand jour ce que le locuteur voulait taire, ou ignorait penser.

Nul besoin d'ailleurs de lapsus. Le choix d'un mot plutôt qu'un autre suffit. Dire d'un collègue qu'il est « économe » ou qu'il est « radin », c'est décrire le même comportement, mais pas avec le même regard. La langue est un instrument si fin qu'elle enregistre ce que nous n'avons pas décidé d'y mettre. Cette trahison-là n'est pas un défaut : elle rappelle que la parole engage tout l'homme, et non sa seule intention consciente.

b) Une langue qui pense à notre place

Il existe cependant une trahison plus inquiétante, qui ne vient ni de la généralité des mots ni de l'inconscient, mais de l'histoire. Victor Klemperer, philologue allemand d'origine juive resté à Dresde pendant le régime nazi, a tenu un journal où il notait les transformations de la langue courante. Il en a tiré un livre, LTI, la langue du IIIe Reich. Son constat est saisissant : ce ne sont pas d'abord les discours ou les slogans qui ont imprégné les esprits, mais des mots isolés, des tournures répétées des millions de fois et adoptées machinalement. Un adjectif comme « fanatique », longtemps péjoratif, y devient un éloge. Celui qui l'emploie sans y penser a déjà accepté une partie de la vision du monde qui l'a transformé.

Ici, le rapport du début est inversé. Ce n'est plus la pensée qui précède et le langage qui la déforme ; c'est le langage qui précède et la pensée qui s'y coule. On ne songe pas à contester ce qu'on dit avec les mots de tout le monde. Il suffit d'observer, dans un tout autre registre, comment le vocabulaire de l'entreprise s'est installé dans la vie ordinaire : on « gère » ses émotions, on « optimise » ses vacances, on « investit » dans une amitié. Personne n'a décidé de penser l'existence comme un bilan comptable ; la langue s'en est chargée.

C'est à ce niveau que le langage trahit vraiment la pensée : non quand il échoue à dire ce que nous pensions, mais quand il nous fait penser ce que nous n'avons jamais examiné.

c) Contre la trahison, le travail de la phrase

Faut-il alors se méfier des mots au point de se taire ? Ce serait renoncer à la seule arme dont on dispose. On ne combat un mot que par un autre mot, plus juste. Klemperer lui-même résistait en notant, en nommant, en décortiquant : la vigilance sur la langue était sa manière de penser librement.

Le poète offre le modèle de cette vigilance. Mallarmé, dans Le Tombeau d'Edgar Poe, prête au poète l'ambition de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». La tribu, c'est l'usage commun, avec ses étiquettes et ses automatismes ; le poète ne s'en évade pas dans une langue privée, il retravaille les mots communs jusqu'à leur faire dire ce qu'ils ne disaient pas. Chacun, à son échelle, peut faire de même. L'auteur de la carte aurait pu écrire une phrase maladroite mais vraie, évoquant le vin servi en racontant des histoires de chantier ; elle aurait mieux dit son deuil que la formule parfaite.

Conclusion

Le langage trahit-il la pensée ? Au premier abord, oui : les mots généraux, façonnés pour l'action, laissent échapper la singularité de ce que nous vivons. Mais cette accusation suppose une pensée complète et silencieuse qui n'existe pas ; c'est dans la parole que la pensée se forme, et un sentiment qui n'a pas trouvé ses mots n'est pas encore une pensée. Le langage ne nous trahit donc pas comme un mauvais interprète trahit un texte. Il nous trahit autrement : en révélant ce que nous ne voulions pas dire, et surtout en nous faisant penser par des formules que nous n'avons pas choisies. La réponse à ce danger n'est pas le silence, mais l'exigence : chercher le mot exact, c'est déjà penser.

On pourrait prolonger cette réflexion du côté du droit et de la politique : si une société se reconnaît à ses mots, la vigilance sur le vocabulaire public, celui des lois comme celui des médias, devient une affaire de liberté collective et non de simple style.

Bibliographie

  • Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience.
  • Henri Bergson, Le Rire.
  • Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale.
  • Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception.
  • Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne.
  • Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich.

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