Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 000 mots. Plan dialectique en trois parties.
Introduction
Dans la préface de Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier lance une provocation qui deviendra le manifeste de « l'art pour l'art » : « Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Gautier ne s'excuse pas de l'inutilité de l'art, il la revendique comme un titre de noblesse. Le soupçon que l'on adresse couramment à l'artiste, celui de produire des choses superflues, se trouve retourné en éloge.
Le mot art désigne ici l'activité qui produit des œuvres destinées d'abord à être contemplées, écoutées ou lues, et non consommées : peinture, musique, littérature, cinéma. On le distingue de l'artisanat et de la technique, qui fabriquent des objets en vue d'un usage. Est inutile ce qui ne sert à rien, c'est-à-dire ce qui n'est pas un moyen en vue d'une fin. Mais l'utilité a plusieurs sens : on peut servir à vivre (utilité vitale), à produire ou gagner (utilité économique), à connaître ou à devenir meilleur (utilité intellectuelle et morale).
La question n'est donc pas simplement de savoir si l'art a une fonction pratique ; il est évident qu'une symphonie ne cuit pas le pain. Elle est de savoir si cette absence de fonction le condamne au superflu ou si elle cache une utilité d'un autre ordre. L'art est-il une activité gratuite, un luxe dont l'homme pourrait se passer, ou bien répond-il à un besoin essentiel que l'utilité ordinaire ne sait pas reconnaître ?
Nous verrons d'abord que l'art semble par essence étranger à l'utile, au point de pouvoir paraître vain, voire nuisible. Nous montrerons ensuite qu'il remplit pourtant des fonctions précieuses, morales et cognitives. Nous nous demanderons enfin si son inutilité même n'est pas la forme la plus haute de sa nécessité.
Plan détaillé
- I. L'art, étranger à l'utile
- A. Le beau plaît sans servir (Kant)
- B. Une activité vaine, voire dangereuse (Platon)
- II. Les services que rend l'art
- A. Purifier les passions et instruire (Aristote, l'art engagé)
- B. Faire voir ce que nous ne voyons pas (Bergson, Proust)
- III. L'utilité de l'inutile
- A. Un monde d'objets qui résistent à la consommation (Arendt)
- B. L'art comme liberté rendue à l'homme
Il reste 1 567 mots (≈5 pages) de ce document
Accès illimité à 2 380 travaux
3 €/mois, résiliable en un clic
Paiement sécurisé Stripe
Déjà abonné ? Se connecter
I. L'art, étranger à l'utile
A. Le beau plaît sans servir (Kant)
Pour comprendre en quoi l'art échappe à l'utile, il faut regarder ce que nous éprouvons devant une œuvre. Dans la Critique de la faculté de juger, Kant distingue trois manières d'être satisfait par un objet. L'agréable plaît aux sens et suscite le désir de posséder ou de consommer. Le bon plaît à la raison parce qu'il est utile ou moralement estimable. Le beau, enfin, plaît d'une satisfaction désintéressée : je n'ai besoin ni de posséder le tableau ni de savoir à quoi il sert pour le trouver beau. Kant parle à ce propos d'une « finalité sans fin » : l'œuvre semble organisée selon un dessein, chaque élément y est à sa place, mais ce dessein ne renvoie à aucun usage extérieur.
L'objet utile, au contraire, s'efface dans son usage. Personne ne regarde son marteau quand il plante un clou ; on regarde le clou. L'œuvre d'art, elle, retient le regard et ne le renvoie à rien d'autre qu'à elle-même. Il y a là une différence de nature et non de degré : ce n'est pas que l'art serait peu utile, c'est qu'il n'appartient pas à l'ordre de l'utile. Un urinoir exposé par Duchamp dans une galerie l'illustre par l'absurde : en retirant l'objet de sa fonction, on le fait entrer dans le champ de l'art.
B. Une activité vaine, voire dangereuse (Platon)
De cette extériorité à l'utile, on peut tirer une condamnation. Au livre X de la République, Platon s'en prend aux peintres et aux poètes. Le menuisier fabrique un lit en regardant l'Idée du lit ; le peintre se contente de copier l'apparence du lit fabriqué. Son œuvre est donc une imitation d'imitation, éloignée de trois degrés de la vérité. Elle ne sert ni à connaître, puisqu'elle ne montre que des apparences, ni à agir, puisqu'on ne dort pas dans un lit peint.
Platon va plus loin : la poésie tragique flatte la partie la plus irrationnelle de l'âme, celle qui aime gémir et se lamenter. En nous faisant pleurer sur des malheurs fictifs, elle nous affaiblit face aux malheurs réels. C'est pourquoi la cité idéale n'admettra les poètes qu'à condition qu'ils chantent les dieux et les hommes vertueux. L'art n'est alors pas seulement inutile : il est un divertissement qui détourne de l'essentiel.
On retrouve cette méfiance, sous une forme plus prosaïque, dans le discours qui juge l'art à l'aune de la rentabilité. Les filières artistiques passent pour des voies sans débouchés, et les budgets culturels sont les premiers sacrifiés en période de crise. L'art serait un luxe que l'on s'offre une fois les besoins satisfaits.
Transition. Pourtant, ce jugement suppose que l'utile se réduit à ce qui sert la vie matérielle. Si l'on élargit la notion d'utilité, l'art apparaît au contraire comme un instrument puissant de formation de l'homme.
II. Les services que rend l'art
A. Purifier les passions et instruire (Aristote, l'art engagé)
Aristote répond implicitement à Platon dans la Poétique. Loin d'affaiblir l'âme, la tragédie, en suscitant la pitié et la crainte, opère une catharsis, une purgation ou une clarification de ces émotions. Le spectateur d'Œdipe roi éprouve de la terreur devant la chute du héros, mais dans le cadre protégé de la fiction ; il en sort non pas abattu, mais allégé et plus lucide. L'art sert donc à quelque chose : il nous permet de traverser des passions que la vie réelle rendrait destructrices.
Aristote ajoute que l'imitation est naturelle à l'homme et qu'elle est le premier moyen d'apprendre. Nous prenons plaisir à reconnaître dans une représentation ce que nous connaissons, et ce plaisir est déjà une forme de connaissance. L'art a ainsi une valeur pédagogique que les sociétés ont toujours exploitée : récits épiques, fables, vitraux des cathédrales racontant l'histoire sainte à ceux qui ne savaient pas lire.
À l'époque moderne, cette utilité devient politique. Sartre, dans Qu'est-ce que la littérature ?, soutient que l'écrivain est engagé, qu'il le veuille ou non : nommer une injustice, c'est déjà la dévoiler et rendre impossible l'ignorance. Guernica de Picasso a fait davantage pour imposer l'horreur du bombardement d'une ville que bien des rapports. L'art n'est plus un ornement, il est une arme.
B. Faire voir ce que nous ne voyons pas (Bergson, Proust)
Cette utilité morale et politique reste cependant extérieure à l'art : on pourrait instruire ou dénoncer autrement. Bergson découvre une fonction plus essentielle. Dans Le Rire, il explique que notre perception est façonnée par les besoins de l'action : nous ne voyons pas les choses mêmes, mais les étiquettes collées sur elles, ce qui nous permet de les utiliser. Nous voyons « un arbre », « une personne triste », jamais cet arbre-ci dans sa lumière singulière, jamais cette tristesse-là dans sa nuance unique. L'artiste est celui chez qui ce voile s'est en partie levé. Moins attaché aux nécessités pratiques, il perçoit davantage, et son œuvre nous oblige à percevoir avec lui.
Le paradoxe est remarquable : c'est précisément parce que l'artiste est détaché de l'utile qu'il nous apporte une connaissance que l'utile nous interdit. Proust le formule dans Le Temps retrouvé : grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et nous avons à notre disposition autant de mondes qu'il y a d'artistes originaux. Celui qui a vu les toiles de Monet ne regarde plus un brouillard sur la Tamise de la même façon.
Hegel, dans ses Cours d'esthétique, donne à cette fonction une portée plus vaste encore. L'art est pour lui l'une des manières dont l'esprit prend conscience de lui-même : à travers les temples grecs, les cathédrales, les tragédies, un peuple se représente ce qu'il est et ce qu'il tient pour divin. L'œuvre ne copie pas le réel, elle le rend plus intelligible en lui donnant une forme sensible. L'art serait donc utile à la connaissance de soi, non d'un individu seulement, mais d'une civilisation entière.
Transition. L'art serait donc utile, mais d'une utilité étrange, qui ne passe pas par un usage. Faut-il encore parler d'utilité ? Peut-être faut-il renverser la perspective : ce n'est pas malgré son inutilité que l'art compte, c'est à cause d'elle.
III. L'utilité de l'inutile
A. Un monde d'objets qui résistent à la consommation (Arendt)
Hannah Arendt, dans La Crise de la culture, distingue les objets de consommation, destinés à être détruits par l'usage, et les œuvres d'art, qui sont les objets les plus durables du monde humain. Une œuvre n'est pas faite pour être utilisée ; elle est faite pour durer, pour être transmise et contemplée par des générations successives. Elle constitue ainsi une part essentielle du monde commun, cet ensemble de choses qui relie les hommes entre eux et leur survit.
Arendt s'inquiète de ce qu'elle appelle la société de masse, qui tend à traiter les œuvres comme des produits de divertissement : on les découpe, on les résume, on les adapte pour qu'elles soient consommées vite. Le danger n'est pas que l'art soit inutile, mais au contraire qu'on veuille le rendre utile, c'est-à-dire consommable. En refusant de servir, l'œuvre protège ce qui, dans le monde, ne doit pas être dévoré par le cycle de la production et de la consommation.
B. L'art comme liberté rendue à l'homme
On comprend alors la portée de la provocation de Gautier. Dans un monde où tout doit servir à quelque chose, où chaque heure est comptée et chaque activité évaluée, l'art ouvre un espace où l'on n'est plus réduit à une fonction. Devant une œuvre, je ne suis ni producteur ni consommateur ; je suis simplement un homme qui regarde, écoute, éprouve. Kant voyait dans le jugement de goût le libre jeu de l'imagination et de l'entendement : l'art rend nos facultés à elles-mêmes, hors de toute contrainte.
Le philosophe italien Nuccio Ordine a consacré un livre, L'Utilité de l'inutile, à défendre ces savoirs que la logique du profit juge superflus. Ils sont pourtant, selon lui, ce qui rend une vie humaine digne d'être vécue. On peut le vérifier dans des situations extrêmes : des témoignages de déportés évoquent la récitation de poèmes appris par cœur comme ce qui leur permettait de rester des hommes. Ce qui « ne sert à rien » se révèle alors ce sans quoi le reste n'aurait plus de sens.
Il faut donc distinguer deux sens de l'utilité. Est utile, au sens étroit, ce qui sert un besoin déterminé. Est nécessaire, au sens large, ce sans quoi l'homme ne serait pas pleinement lui-même. L'art est inutile au premier sens et nécessaire au second.
Conclusion
L'art est inutile si l'on entend par là qu'il ne répond à aucun usage : le beau plaît sans servir, et Platon pouvait y voir une activité vaine, éloignée de la vérité. Mais cette inutilité apparente cache des services réels : l'art purifie les passions, instruit, dénonce, et surtout nous fait voir ce que l'urgence de l'action nous empêche de percevoir. Plus profondément encore, son refus de servir est sa manière d'être nécessaire : il soustrait au règne de la consommation un monde d'œuvres durables et rend à l'homme une liberté que l'utile lui confisque. La question « à quoi sert l'art ? » révèle finalement moins l'art que celui qui la pose : elle suppose que tout doit servir.
On peut alors se demander si une société qui ne mesurerait plus que l'utile ne perdrait pas, avec l'art, la capacité même de juger de ses propres fins.
Bibliographie
- Platon, République, livre X.
- Aristote, Poétique.
- Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger.
- Henri Bergson, Le Rire.
- Hannah Arendt, La Crise de la culture.
- Nuccio Ordine, L'Utilité de l'inutile.