Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 100 mots. Plan progressif en trois parties.
Introduction
Dans Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley imagine une société où personne n'est malheureux. Chacun est conditionné dès la naissance pour aimer la place qui lui est assignée, et la moindre contrariété se dissout dans une drogue légère, le soma. Pourtant, le personnage du Sauvage, élevé hors de ce système, finit par réclamer ce que tous ont oublié : le droit d'être malheureux, c'est-à-dire de souffrir, de désirer, de risquer. Le roman dérange parce qu'il réalise exactement ce que nous croyons vouloir, et que le résultat nous fait horreur.
Le bonheur désigne un état de satisfaction durable et global, distinct du plaisir qui est ponctuel et localisé : on peut avoir du plaisir sans être heureux, et rester heureux malgré une douleur passagère. Le but est la fin en vue de laquelle on agit, ce qui donne une direction et un sens à nos actions. Quant à l'existence, elle n'est pas seulement le fait de vivre, mais la vie humaine en tant qu'elle se projette, se choisit et s'interroge sur elle-même.
Le sujet paraît presque tautologique : qui voudrait autre chose qu'être heureux ? Mais l'exemple de Huxley suggère une difficulté. Si le bonheur était vraiment le but ultime, une existence réduite au contentement serait parfaite ; or nous hésitons à l'appeler une vie humaine. Le problème est donc le suivant : le bonheur est-il la fin dernière qui donne son sens à toutes nos actions, ou bien une existence qui le prend pour but direct risque-t-elle de le manquer, voire de se perdre elle-même ?
On montrera d'abord que le bonheur se présente légitimement comme la fin ultime de l'existence. On verra ensuite qu'il est pourtant un but mal déterminé et peut-être contradictoire. On proposera enfin de le penser comme le fruit d'une existence orientée vers autre chose que lui.
Plan détaillé
- I. Le bonheur, fin dernière de toutes nos fins
- Le bien que l'on veut pour lui-même (Aristote)
- Un désir universel et sans exception (Pascal)
- L'art de vivre heureux : la leçon d'Épicure
- II. Un but introuvable, voire contradictoire
- Un idéal de l'imagination plutôt que de la raison (Kant)
- Le paradoxe du bonheur visé
- Le contentement ne suffit pas : de Huxley à la machine à expériences
- III. Le bonheur comme surcroît d'une existence accomplie
- Se rendre digne d'être heureux
- La joie qui accompagne l'action (Spinoza)
- Le bonheur comme tâche quotidienne (Alain)
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I. Le bonheur, fin dernière de toutes nos fins
1. Le bien que l'on veut pour lui-même (Aristote)
Toute action humaine vise quelque chose. Je travaille pour gagner de l'argent, je gagne de l'argent pour me loger, me nourrir, voyager. Chaque fin renvoie à une autre fin. Aristote, au début de l'Éthique à Nicomaque, remarque que cette chaîne ne peut se prolonger à l'infini : sinon notre désir serait vide et vain. Il faut donc qu'il existe une fin que l'on recherche pour elle-même et jamais en vue d'autre chose. Cette fin, tout le monde lui donne le même nom : le bonheur, eudaimonia.
Le raisonnement est solide. On peut toujours demander à quelqu'un pourquoi il veut être riche, célèbre ou en bonne santé ; il serait absurde de lui demander pourquoi il veut être heureux. Le bonheur est le point d'arrêt de la question « pourquoi ? ». Il a en outre la propriété de se suffire à lui-même : une vie heureuse ne manque de rien d'essentiel. En ce sens, il n'est pas seulement un but parmi d'autres, il est le but qui ordonne tous les autres.
2. Un désir universel et sans exception (Pascal)
Ce constat dépasse les écoles philosophiques. Pascal, que l'on ne peut soupçonner d'optimisme sur la nature humaine, écrit dans les Pensées : « Tous les hommes recherchent d'être heureux ; cela est sans exception. » Il ajoute que même celui qui va se pendre agit encore en vue du bonheur, puisqu'il cherche à échapper à une souffrance. Les moyens diffèrent, la fin reste identique : le soldat qui part à la guerre et celui qui reste chez lui poursuivent le même but par des chemins opposés.
Le bonheur n'est donc pas un but que l'on choisirait ; il est inscrit dans la structure même du désir. On peut renoncer à la richesse ou à la gloire, on ne peut pas renoncer à vouloir être heureux.
3. L'art de vivre heureux : la leçon d'Épicure
Si le bonheur est la fin, la philosophie peut se faire art de l'atteindre. C'est le projet d'Épicure dans la Lettre à Ménécée, où le plaisir est présenté comme le principe et la fin de la vie bienheureuse. Mais ce plaisir n'a rien de la débauche qu'on prête souvent aux épicuriens : il consiste dans l'absence de douleur du corps et de trouble de l'âme. Pour y parvenir, il faut trier ses désirs, satisfaire les désirs naturels et nécessaires, se défaire des désirs vains comme celui des honneurs, et se délivrer des peurs inutiles, à commencer par celle de la mort.
Le bonheur devient ainsi un but rationnel, accessible, presque modeste. Il ne dépend ni de la fortune ni du hasard, mais d'une discipline du désir. Rien ne semble alors s'opposer à ce qu'il soit le but de l'existence.
Transition. Encore faut-il savoir ce que l'on vise. Or chacun met sous le mot « bonheur » des contenus si différents qu'on peut se demander si ce but en est vraiment un.
II. Un but introuvable, voire contradictoire
1. Un idéal de l'imagination plutôt que de la raison (Kant)
Kant, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, souligne que le concept de bonheur est si indéterminé que personne ne peut dire avec précision ce qu'il veut lorsqu'il veut être heureux. Veut-on la richesse ? Elle attire l'envie et les soucis. La connaissance ? Elle peut révéler des maux qu'on aurait préféré ignorer. Une longue vie ? Elle peut n'être qu'une longue misère. Pour savoir ce qui nous rendrait heureux, il faudrait être omniscient. Le bonheur relève alors de l'imagination plus que de la raison : c'est une somme rêvée de satisfactions, non une fin que l'on peut définir et poursuivre méthodiquement.
Un but qu'on ne peut pas définir peut-il orienter une existence ? On voit le danger : celui qui fait du bonheur son seul but est condamné à changer de direction au gré de ses désirs, ce qui ressemble moins à une vie dirigée qu'à une errance.
2. Le paradoxe du bonheur visé
Il y a plus grave. Le bonheur semble se dérober dès qu'on le vise directement. John Stuart Mill raconte dans son Autobiographie qu'après une crise intérieure il comprit qu'il suffit de se demander si l'on est heureux pour cesser de l'être ; il conclut que le bonheur doit être atteint indirectement, en poursuivant d'autres buts. L'expérience courante le confirme : la soirée que l'on a voulue « parfaite » déçoit, celle qu'on n'attendait pas laisse un souvenir lumineux. Le bonheur ressemble au sommeil : plus on le cherche, plus il s'éloigne.
Si cela est vrai, faire du bonheur le but explicite de son existence serait le plus sûr moyen de le manquer. L'obsession contemporaine du « bien-être », mesuré et optimisé, en offre une illustration : elle transforme le bonheur en performance, donc en nouvelle source d'inquiétude.
3. Le contentement ne suffit pas : de Huxley à la machine à expériences
Supposons même qu'on puisse produire le bonheur à coup sûr. Le monde de Huxley le fait, et il nous paraît inhumain. Robert Nozick, dans Anarchie, État et utopie, propose une expérience de pensée voisine : une machine pourrait vous faire vivre, branché sur elle, toutes les expériences agréables que vous souhaitez, sans que vous sachiez qu'elles sont simulées. Accepteriez-vous d'y passer votre vie ? La plupart refusent. Nous ne voulons pas seulement éprouver le sentiment d'avoir des amis, de créer, d'aimer : nous voulons réellement avoir des amis, créer et aimer.
Ce refus est un argument décisif. Il montre que le bonheur, compris comme état intérieur de satisfaction, n'est pas tout ce que nous voulons. Nous tenons aussi à la vérité, à la réalité de nos liens, à l'exercice de notre liberté. Le Sauvage de Huxley ne réclame pas la souffrance pour elle-même ; il réclame une existence où le bonheur n'est pas fabriqué à sa place.
Transition. Faut-il alors renoncer au bonheur ? Ce serait absurde, puisque le désir d'être heureux reste universel. La difficulté invite plutôt à déplacer la question : le bonheur n'est peut-être pas le but de l'existence, mais ce qui l'accompagne lorsqu'elle réussit.
III. Le bonheur comme surcroît d'une existence accomplie
1. Se rendre digne d'être heureux
Kant ne condamne pas le désir de bonheur. Il refuse seulement d'en faire le fondement de la morale. Ce qui donne sa valeur à une existence, c'est la bonne volonté, l'intention d'agir par devoir. La morale, dit-il dans la Critique de la raison pratique, n'enseigne pas comment nous rendre heureux, mais comment nous rendre dignes du bonheur. Le bonheur n'est plus le but premier ; il devient l'espérance légitime d'un être qui a fait ce qu'il devait.
Cette position a le mérite de rendre à l'existence une direction claire. Je ne sais pas toujours ce qui me rendra heureux ; je sais presque toujours ce que je dois faire. L'existence se règle alors sur ce qui dépend de moi, et le bonheur cesse d'être une obsession pour devenir un horizon.
2. La joie qui accompagne l'action (Spinoza)
Spinoza va plus loin en refusant la séparation entre vertu et bonheur. Dans l'Éthique, la joie est le passage à une plus grande perfection, c'est-à-dire l'augmentation de notre puissance d'agir et de comprendre. Être heureux n'est pas recevoir une récompense après l'effort : c'est éprouver sa propre puissance en acte. La dernière proposition de l'Éthique affirme en substance que la béatitude n'est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même.
Le bonheur n'est donc pas un objet extérieur qu'on poursuivrait, mais la qualité d'une existence qui se déploie selon sa nature. Le chercheur absorbé dans son problème, le musicien qui joue, l'ami attentif ne visent pas le bonheur : ils le vivent en faisant autre chose. Aristote le disait déjà à sa manière : le plaisir s'ajoute à l'activité réussie comme un achèvement, sans en être le but.
3. Le bonheur comme tâche quotidienne (Alain)
Reste à ne pas tomber dans l'excès inverse, qui consisterait à attendre passivement que le bonheur vienne de surcroît. Alain, dans ses Propos sur le bonheur, insiste sur sa dimension volontaire. Le pessimisme, selon lui, relève de l'humeur, qui se laisse aller, tandis que l'optimisme relève de la volonté. Être heureux suppose un effort de chaque jour : ne pas ressasser ses malheurs, ne pas contaminer les autres de sa mauvaise humeur, agir plutôt que se plaindre. Il va jusqu'à faire du bonheur un devoir envers autrui, car la tristesse se propage.
Le bonheur n'est alors ni la fin suprême qu'on poursuit à tout prix, ni un pur hasard. Il est une manière de conduire son existence : une attention, une disposition, un consentement actif à ce qui est.
Conclusion
Le bonheur semble d'abord être le but de l'existence par excellence : il est la fin que l'on veut pour elle-même, comme le montre Aristote, et le désir de tous, comme le reconnaît Pascal. Mais dès qu'on cherche à le saisir, il se dérobe. Trop indéterminé pour être défini, il échappe à celui qui le vise directement, et sa forme la plus parfaite, un contentement fabriqué, nous paraît indigne d'une vie humaine. La solution n'est pas de renoncer au bonheur, mais de le remettre à sa place : il ne donne pas sa direction à l'existence, il en couronne la réussite. On est heureux en surcroît, en se rendant digne de l'être, en agissant selon sa puissance, en s'exerçant chaque jour à ne pas céder à la tristesse.
Une question demeure : si le but de l'existence n'est pas le bonheur, qui le fixe ? Le sens de la vie se découvre-t-il, ou doit-il être inventé par chacun, comme le soutiendra l'existentialisme ?
Bibliographie
- Aristote, Éthique à Nicomaque, livres I et X.
- Épicure, Lettre à Ménécée.
- Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs ; Critique de la raison pratique.
- Baruch Spinoza, Éthique.
- Alain, Propos sur le bonheur.
- Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes.