Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 000 mots. Plan dialectique en trois parties.
Introduction
Thomas Hobbes publie le Léviathan en 1651, au sortir d'une guerre civile qui a déchiré l'Angleterre et conduit à l'exécution du roi Charles Ier. Le frontispice du livre est resté célèbre : un souverain gigantesque domine un paysage paisible, et son corps est composé d'une multitude de petits personnages. Pour Hobbes, qui a vu ce que devient une société sans pouvoir incontesté, l'État n'est pas une menace : il est la seule protection contre la violence de tous contre tous. Trois siècles plus tard, les régimes totalitaires montreront pourtant ce que peut devenir un État qui absorbe la société tout entière.
L'État désigne l'ensemble des institutions qui exercent le pouvoir politique sur un territoire et une population : il fait les lois, rend la justice, lève l'impôt et dispose de la force publique. Max Weber, dans Le Savant et le Politique, le définit par le monopole de la violence physique légitime. La liberté peut s'entendre comme l'absence de contrainte, le pouvoir de faire ce que l'on veut ; mais elle peut aussi désigner la capacité de participer aux décisions communes, ou encore la sécurité de pouvoir agir sans craindre l'arbitraire. Un ennemi, enfin, n'est pas un simple obstacle : c'est un adversaire dont l'existence même menace la nôtre.
Le sujet repose sur un paradoxe. L'État ne peut exister sans limiter la liberté : chaque loi est une interdiction, chaque impôt une contrainte. Mais sans État, la liberté de chacun dépendrait de sa force, et le plus faible n'en aurait aucune. L'État est-il par nature l'adversaire de la liberté des individus, ou peut-il en être la condition, et dans ce cas, à quelles conditions cesse-t-il de la menacer ?
On verra d'abord que l'État apparaît, par sa nature même, comme une puissance hostile à la liberté. On montrera ensuite que la liberté n'existe réellement que grâce à lui. On cherchera enfin comment un État peut être organisé pour garantir la liberté sans jamais la confisquer.
Plan détaillé
- I. L'État, puissance qui menace la liberté
- A. Le monopole de la contrainte (Weber)
- B. « Le plus froid de tous les monstres froids » (Nietzsche)
- C. Le despotisme doux et la surveillance (Tocqueville, Orwell)
- II. Sans État, pas de liberté réelle
- A. L'état de nature, ou la liberté du plus fort (Hobbes)
- B. La loi qui préserve et étend la liberté (Locke, Montesquieu)
- C. Le citoyen, auteur des lois (Rousseau)
- III. Un État limité, condition d'une liberté vivante
- A. Que le pouvoir arrête le pouvoir (Montesquieu)
- B. La vigilance des citoyens (Constant, Arendt)
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I. L'État, puissance qui menace la liberté
A. Le monopole de la contrainte (Weber)
La définition de Weber est sans illusion : ce qui caractérise l'État, ce n'est pas un but particulier, mais un moyen, la violence. Il est la seule instance qui peut légitimement contraindre par la force : arrêter, emprisonner, expulser, et dans certains pays, exécuter. Tout individu qui recourt à la violence n'y est autorisé que dans la mesure où l'État le permet. Même dans la démocratie la plus libérale, l'État reste une puissance de contrainte à laquelle on ne peut se soustraire sans en subir les conséquences.
Cette contrainte s'étend à mesure que l'État moderne se développe. L'impôt prélève une part de ce que je gagne, l'école obligatoire décide de ce que mes enfants apprennent, l'administration enregistre ma naissance, mon mariage, mes revenus. Chaque domaine où l'État intervient semble en être un où je ne décide plus seul. On comprend que les pensées libérales et libertaires aient vu dans l'État une menace permanente pour l'individu.
B. « Le plus froid de tous les monstres froids » (Nietzsche)
Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra, au chapitre « De la nouvelle idole », écrit : « L'État, c'est le plus froid de tous les monstres froids. » Il lui reproche de mentir en prétendant être le peuple, alors qu'il n'est qu'une machine anonyme qui broie les singularités. L'État fabrique le « trop nombreux », l'homme moyen, docile et interchangeable. Il prétend tout donner, et il exige en échange qu'on l'adore.
Cette critique vise moins la contrainte physique que l'emprise morale. L'État moderne ne se contente pas de punir, il forme les consciences, impose ses valeurs, fait de l'obéissance une vertu. Il menace ainsi une liberté plus profonde que celle d'agir : la liberté de devenir soi-même.
C. Le despotisme doux et la surveillance (Tocqueville, Orwell)
Tocqueville, dans le second volume de De la démocratie en Amérique, imagine une forme nouvelle de despotisme propre aux sociétés démocratiques. Il ne s'agirait plus d'un tyran cruel, mais d'un pouvoir immense et tutélaire, qui se chargerait d'assurer le bien-être de chacun, de pourvoir à ses besoins et de lui épargner le trouble de penser. Ce pouvoir ne briserait pas les volontés, il les amollirait ; il ferait des citoyens un troupeau d'animaux timides dont le gouvernement serait le berger.
Le roman d'Orwell, 1984, pousse cette logique jusqu'au cauchemar : un État qui surveille chaque geste, réécrit le passé et contrôle jusqu'au langage pour rendre impossible toute pensée dissidente. Les moyens techniques contemporains de collecte de données donnent à cette inquiétude une actualité nouvelle. L'État apparaît alors comme l'ennemi absolu de la liberté, puisqu'il peut l'abolir jusque dans l'intériorité.
Transition. Pourtant, ces critiques supposent toutes que la liberté existerait d'abord, naturellement, et que l'État viendrait ensuite la restreindre. Or qu'en serait-il d'une liberté sans aucun État ?
II. Sans État, pas de liberté réelle
A. L'état de nature, ou la liberté du plus fort (Hobbes)
Hobbes répond par une expérience de pensée. Supprimons l'État : chacun a droit à tout et ne peut compter que sur sa propre force pour se protéger. Comme les hommes sont à peu près égaux, chacun peut tuer l'autre, et la méfiance devient générale. C'est la guerre de chacun contre chacun, où il n'y a place ni pour l'agriculture, ni pour le commerce, ni pour les arts, et où la vie est solitaire, misérable, brutale et brève.
Dans cet état, la liberté est entière en droit, mais nulle en fait. À quoi me sert de pouvoir tout faire si je ne peux rien entreprendre sans craindre d'être dépouillé ? C'est pourquoi les hommes acceptent de remettre leur puissance à un souverain qui assure leur sécurité. L'État ne détruit pas la liberté : il rend possible une liberté réelle, celle de vivre, de posséder et d'entreprendre sans crainte.
B. La loi qui préserve et étend la liberté (Locke, Montesquieu)
Locke, dans le Second Traité du gouvernement civil, refuse le pessimisme de Hobbes mais aboutit à une conclusion voisine. Les hommes ont des droits naturels, la vie, la liberté et les biens, mais, sans juge commun, ils ne peuvent les faire respecter. La loi civile n'a pas pour fin d'abolir ou de restreindre la liberté, mais de la préserver et de l'étendre ; là où il n'y a pas de loi, il n'y a pas de liberté, car on reste exposé à la violence d'autrui.
Montesquieu précise ce que l'on doit entendre par liberté politique. Dans De l'esprit des lois, il distingue la liberté et l'indépendance : « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent. » Si un citoyen pouvait faire ce qu'elles défendent, il n'aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. La liberté n'est donc pas l'absence de lois, mais la sécurité que procurent des lois connues et égales pour tous. Le faible n'est libre que si la loi le protège du fort.
C. Le citoyen, auteur des lois (Rousseau)
Rousseau va plus loin dans Du contrat social. Le problème est de trouver une forme d'association par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. La solution est la souveraineté du peuple : si les lois expriment la volonté générale, c'est-à-dire la volonté de tous les citoyens en tant qu'ils visent le bien commun, alors obéir aux lois, c'est obéir à soi-même. L'État légitime n'est pas l'ennemi de la liberté ; il en est l'institution.
Hegel, dans les Principes de la philosophie du droit, voit même dans l'État la réalisation effective de la liberté : c'est en lui que l'individu cesse d'être un atome isolé pour devenir membre d'une communauté rationnelle qui reconnaît ses droits.
Transition. Mais ces conceptions désignent l'État tel qu'il doit être, non l'État tel qu'il est. L'expérience montre qu'un pouvoir institué pour protéger peut se retourner contre ceux qu'il protège. La question n'est donc plus de savoir si l'État est l'ami ou l'ennemi de la liberté, mais à quelles conditions il en reste le gardien.
III. Un État limité, condition d'une liberté vivante
A. Que le pouvoir arrête le pouvoir (Montesquieu)
Montesquieu a formulé le principe décisif. Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites. Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, écrit-il, « il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». D'où la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire : lorsqu'ils sont réunis dans les mêmes mains, il n'y a plus de liberté.
L'État n'est donc ni ami ni ennemi par nature : tout dépend de sa constitution. Un État de droit, où les gouvernants sont eux-mêmes soumis aux lois, où des juges indépendants peuvent sanctionner l'administration, où les droits fondamentaux sont garantis par une constitution, protège la liberté. Un État où le pouvoir se concentre et échappe à tout contrôle la menace. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 tire la leçon dans son article 16 : une société où la garantie des droits n'est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée n'a point de constitution.
B. La vigilance des citoyens (Constant, Arendt)
Les institutions ne suffisent cependant pas. Benjamin Constant, dans sa conférence De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, observe que les Modernes chérissent leur indépendance privée, mais risquent de se désintéresser des affaires publiques et d'abandonner le pouvoir à ceux qui gouvernent. Or la liberté individuelle n'est garantie que par la liberté politique : les citoyens doivent continuer à surveiller et à contrôler leurs dirigeants.
Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme, montre que les régimes totalitaires ont prospéré sur la destruction de l'espace public, sur l'isolement d'individus atomisés incapables d'agir ensemble. La liberté politique, pour elle, consiste précisément à agir de concert, à débattre, à prendre part au monde commun. Un État ne devient l'ennemi de la liberté que lorsque les citoyens ont cessé d'être des citoyens.
On rejoint ainsi la mise en garde de Tocqueville, qui voyait dans les associations, la presse libre et la vie locale les meilleurs remparts contre le despotisme doux. La liberté ne se reçoit pas de l'État ; elle se maintient face à lui et à travers lui, par l'action des citoyens.
Conclusion
L'État présente bien des traits d'un ennemi de la liberté : il détient le monopole de la contrainte, il peut uniformiser les consciences, et son pouvoir tutélaire risque de transformer les citoyens en sujets dociles, voire de tout contrôler, comme dans le cauchemar d'Orwell. Mais sans lui, la liberté ne serait que celle du plus fort : Hobbes, Locke, Montesquieu et Rousseau montrent qu'il n'y a de liberté réelle que sous des lois communes, surtout si les citoyens en sont les auteurs. L'État n'est donc ni l'ami ni l'ennemi de la liberté par nature. Il en devient le gardien lorsque son pouvoir est limité, divisé et contrôlé, et lorsque les citoyens restent vigilants ; il en devient l'ennemi dès que ces garanties s'effacent.
La question se déplace alors : face aux nouveaux pouvoirs, économiques et numériques, qui ne sont pas des États mais pèsent sur nos libertés, l'État n'est-il pas parfois le seul recours dont disposent les individus ?
Bibliographie
- Thomas Hobbes, Léviathan.
- John Locke, Second Traité du gouvernement civil.
- Montesquieu, De l'esprit des lois, livre XI.
- Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social.
- Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II.
- Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme.