La liberté est-elle absence de contrainte ? (dissertation corrigée)

2 012 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Exemple de dissertation rédigée, classe terminale, autour de 2 200 mots ; l'accroche est un roman écrit sans la lettre e.

La liberté est-elle absence de contrainte ? Introduction

Georges Perec a écrit un roman de plus de trois cents pages, La Disparition, sans employer une seule fois la lettre la plus fréquente de la langue française, le e. Pour un lecteur pressé, l'exercice ressemble à une prison : des milliers de mots interdits, des tournures impossibles. Pourtant, ceux qui l'ont lu y trouvent une invention verbale débridée, une drôlerie et même une émotion qu'un récit sans règle n'aurait sans doute pas produites. Perec appartenait à l'Oulipo, ce groupe d'écrivains et de mathématiciens qui cherchent dans les contraintes les plus artificielles un moyen d'écrire autrement.

L'exemple heurte une évidence. Spontanément, nous pensons qu'être libre, c'est ne pas être empêché : pouvoir aller, dire, faire ce que l'on veut sans que rien ni personne s'y oppose. Une contrainte est ce qui pèse sur l'action et la détermine du dehors, qu'il s'agisse d'une force physique, d'une menace, d'une règle ou même d'une pression intérieure que l'on subit. La liberté serait alors un espace vide, d'autant plus grand que les contraintes sont rares. Mais si un écrivain peut se rendre plus inventif en s'imposant la règle la plus absurde, la liberté ne se mesure peut-être pas à l'absence d'obstacles.

Être libre, est-ce seulement n'être soumis à rien, ou est-ce avoir la maîtrise des contraintes que l'on accepte ?

On montrera d'abord que la définition de la liberté comme absence de contrainte correspond à une expérience réelle et a une vraie portée politique. On verra ensuite qu'elle reste vide : une volonté que rien ne détermine n'est pas plus libre, et un obstacle ne se définit qu'en fonction d'un projet. On soutiendra enfin que la liberté consiste moins à fuir les contraintes qu'à se les donner, à condition qu'elles expriment ce que l'on est.

Plan détaillé

  • I. Ne pas être empêché : une définition qui a sa vérité
    • a) Du prisonnier au citoyen : la liberté comme espace protégé
    • b) Des chaînes que l'on porte en soi
  • II. Une absence qui ne suffit pas à faire une liberté
    • a) L'âne de Buridan, ou le plus bas degré de la liberté
    • b) Le rocher de Sartre : pas d'obstacle sans projet
  • III. Se donner ses contraintes
    • a) La leçon de l'Oulipo : la règle qui fait inventer
    • b) Ulysse au mât : la liberté comme fidélité à soi

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I. Ne pas être empêché : une définition qui a sa vérité

a) Du prisonnier au citoyen : la liberté comme espace protégé

La définition la plus immédiate de la liberté n'est pas naïve. Elle s'appuie sur des expériences que personne ne songe à contester : le détenu dans sa cellule, l'otage, l'enfant enfermé dans une chambre ne sont pas libres, et ils le savent. La contrainte peut être physique, mais elle peut aussi passer par la menace : celui à qui l'on pointe une arme sur la tempe garde ses jambes et sa voix, mais il ne fait plus ce qu'il veut. Dans les deux cas, une volonté étrangère se substitue à la mienne.

Le philosophe Isaiah Berlin a donné à cette conception un nom resté classique, dans sa conférence Deux concepts de liberté. La liberté « négative » est la zone dans laquelle un individu peut agir sans que d'autres s'en mêlent. Plus cette zone est vaste, plus il est libre. Berlin ne la défend pas par paresse intellectuelle : il y voit un rempart. Les régimes qui ont prétendu rendre les hommes « vraiment » libres, en leur imposant ce qu'ils voudraient s'ils étaient raisonnables, ont souvent fini par les écraser. Mieux vaut, selon lui, une définition modeste qui protège chacun contre l'ingérence qu'une définition ambitieuse qui autorise le pouvoir à décider de notre bien.

Cette conception a donc une portée politique précieuse. Les libertés de réunion, de circulation ou d'expression sont d'abord des absences de contrainte garanties par le droit : on ne m'empêchera pas de me réunir, de partir, de publier.

b) Des chaînes que l'on porte en soi

On peut pourtant étendre la définition au-delà des obstacles extérieurs. Un joueur compulsif qui revient chaque soir au casino n'est retenu par personne. Aucune loi ne l'oblige à jouer, aucun garde ne le pousse à la table. Pourtant, on hésite à dire qu'il est libre : il voudrait s'arrêter et ne le peut pas. La contrainte n'a pas disparu, elle s'est déplacée à l'intérieur. L'habitude, l'addiction, la peur ou la colère peuvent nous gouverner aussi sûrement qu'un maître.

Cette extension semble confirmer la définition de départ : être libre, ce serait n'être contraint ni par autrui ni par ses propres passions. Mais elle la fragilise aussi. Car si toute détermination intérieure est une contrainte, que reste-t-il ? Je suis déterminé par mon éducation, par mon caractère, par mes raisons. Si la liberté consiste à n'être déterminé par rien, elle devient introuvable, ou bien elle se confond avec le pur hasard.

II. Une absence qui ne suffit pas à faire une liberté

a) L'âne de Buridan, ou le plus bas degré de la liberté

La scolastique a légué une fable célèbre : un âne placé à égale distance de deux bottes de foin identiques, sans aucune raison de préférer l'une à l'autre, se laisserait mourir de faim. L'âne n'est soumis à aucune contrainte ; rien ne le pousse ni ne le retient. Il dispose de ce que les philosophes appellent la liberté d'indifférence : le pouvoir de choisir entre deux possibles également ouverts. Et c'est précisément cette situation qui le paralyse.

Descartes, dans la quatrième des Méditations métaphysiques, tire de ce type de situation une leçon décisive. L'indifférence où je me trouve lorsqu'aucune raison ne m'incline d'un côté plutôt que de l'autre est, écrit-il, « le plus bas degré de la liberté ». Elle témoigne d'un défaut de connaissance, non d'une perfection. Plus je vois clairement ce qui est vrai ou bon, plus je m'y porte librement, sans pour autant être contraint. Celui qui comprend une démonstration ne se sent pas forcé d'y adhérer ; il y adhère de tout son esprit.

L'argument est fort contre la définition initiale. Une volonté qui ne serait déterminée par rien ne serait pas libre, elle serait flottante. La liberté n'est pas l'absence de toute détermination, mais une certaine manière d'être déterminé : par des raisons que l'on comprend et que l'on fait siennes. Il faut donc distinguer deux choses que le mot de contrainte confond : ce qui m'est imposé du dehors contre ma volonté, et ce qui oriente ma volonté de l'intérieur.

b) Le rocher de Sartre : pas d'obstacle sans projet

Sartre apporte, dans L'Être et le néant, un second argument. Il prend l'exemple d'un rocher au bord d'un chemin. Ce rocher est-il un obstacle ? Cela dépend entièrement de ce que je veux en faire. Pour celui qui veut le déplacer, il oppose une résistance considérable ; pour celui qui veut l'escalader afin de contempler le paysage, il devient une aide précieuse. En lui-même, il n'est ni l'un ni l'autre. C'est mon projet qui fait apparaître la contrainte.

On voit alors ce que la définition de la liberté comme absence de contrainte a d'abstrait. Elle suppose que les obstacles existent avant nous, comme des choses, et que la liberté serait ce qui reste quand on les a ôtés. Or une liberté sans projet ne rencontrerait aucun obstacle, mais elle ne ferait rien non plus. Un homme qui ne voudrait rien ne serait jamais contraint : serait-il pour autant le plus libre des hommes ? Il serait plutôt semblable à l'âne de Buridan. La contrainte et la liberté naissent ensemble, dans le mouvement d'une volonté qui se porte vers quelque chose.

III. Se donner ses contraintes

a) La leçon de l'Oulipo : la règle qui fait inventer

Revenons à Perec. La contrainte de La Disparition n'empêche pas d'écrire ; elle empêche d'écrire comme tout le monde. Privé des tournures habituelles, l'écrivain doit chercher des chemins détournés, et cette recherche produit des trouvailles qu'il n'aurait jamais faites autrement. Raymond Queneau, autre membre fondateur de l'Oulipo, racontant dans ses Exercices de style la même anecdote banale de quatre-vingt-dix-neuf manières, montre de son côté que la règle formelle peut ouvrir un champ de possibles au lieu de le fermer.

Le compositeur Igor Stravinsky, dans sa Poétique musicale, affirmait déjà quelque chose de semblable : devant une liberté totale, le créateur est pris de vertige ; c'est en se fixant des limites étroites qu'il trouve sa force. Un musicien qui pourrait jouer n'importe quelle note à n'importe quel moment ne saurait par où commencer. La gamme, le rythme, la forme imposée sont des contraintes, mais ce sont elles qui rendent la création possible. Il en va de même de la langue : sa grammaire me contraint, et c'est grâce à elle que je peux dire ce que personne n'a encore dit.

La différence entre ces contraintes et celles du prisonnier est claire. Les premières sont choisies et peuvent être levées ; elles servent un projet. Les secondes sont subies et servent la volonté d'un autre. La liberté ne s'oppose donc pas à la contrainte en général, mais à la contrainte imposée.

b) Ulysse au mât : la liberté comme fidélité à soi

L'Odyssée offre une image saisissante de cette liberté. Averti par Circé que le chant des Sirènes fait périr ceux qui l'entendent, Ulysse demande à ses compagnons de l'attacher au mât et de resserrer ses liens s'il les supplie de le délivrer. Au moment où il entend le chant, il veut se libérer et ne le peut pas. Est-il moins libre que s'il était resté détaché ? Évidemment non : il a organisé lui-même la contrainte pour que la volonté d'un instant ne trahisse pas celle qu'il avait formée en toute lucidité. Le joueur compulsif rêverait d'avoir de tels liens.

Bergson, dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience, permet de comprendre ce qui se joue ici. L'acte libre n'est pas celui qui surgit de rien, ni celui qui obéit à une impulsion passagère ; c'est celui qui émane de la personnalité tout entière, comme le fruit mûrit sur l'arbre. Nous sommes libres lorsque nos actes expriment ce que nous sommes en profondeur. Une contrainte que je me donne pour rester fidèle à mon projet n'est pas une entrave à cette liberté ; elle en est la protection.

On ne saurait pourtant oublier la leçon de la première partie. Le danger existe que d'autres prétendent savoir mieux que nous quelles contraintes nous conviendraient. Le critère reste donc celui de l'appropriation : une contrainte libère lorsque je peux la reconnaître comme mienne, la choisir, la comprendre et, au besoin, la lever.

Conclusion

Définir la liberté comme absence de contrainte n'est pas une erreur : cette définition décrit l'expérience du prisonnier et fonde la protection des libertés publiques, comme l'a montré Berlin. Mais prise à la lettre, elle se vide de son sens. Une volonté que rien ne détermine retombe dans l'indifférence que Descartes jugeait la forme la plus pauvre de la liberté, et Sartre montre qu'il n'y a d'obstacle que pour un projet. La liberté apparaît alors moins comme l'absence de contraintes que comme le pouvoir de les choisir : l'écrivain de l'Oulipo et Ulysse au mât sont libres parce qu'ils se lient eux-mêmes, au service de ce qu'ils veulent vraiment. Être libre, c'est être l'auteur de ses contraintes plutôt que leur victime.

Une question demeure : si la liberté consiste à se donner ses propres règles, que dire des contraintes que nous n'avons pas choisies mais que nous avons fini par aimer, comme une langue maternelle ou une tradition ? Peut-on faire siennes, après coup, des contraintes héritées ?

Bibliographie

  • Isaiah Berlin, Deux concepts de liberté, dans Éloge de la liberté.
  • René Descartes, Méditations métaphysiques, quatrième méditation.
  • Jean-Paul Sartre, L'Être et le néant, quatrième partie.
  • Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, chapitre III.
  • Georges Perec, La Disparition ; Raymond Queneau, Exercices de style.
  • Homère, Odyssée, chant XII.

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  • Peut-on être libre sous la contrainte ? Interroger le rocher de Sartre et la notion de situation.
  • Les règles empêchent-elles la créativité ? Confronter l'Oulipo et le vertige de la page blanche.

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