Les goûts et les couleurs ne se discutent pas : vraiment ? (dissertation de philosophie)

2 120 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Modèle de dissertation (Terminale, un peu plus de 2 200 mots) : on part d'une photographie de robe qui a divisé ses spectateurs.

Les goûts et les couleurs ne se discutent pas : introduction

La photographie d'une robe a un jour fait le tour des réseaux sociaux. Les uns la voyaient bleue à rayures noires, les autres blanche à rayures dorées, et chaque camp tenait l'autre pour aveugle ou de mauvaise foi. Des familles se sont querellées, des spécialistes de la vision ont été sollicités. L'épisode a quelque chose de comique : s'il y a une chose que le proverbe range parmi ce qui ne se discute pas, ce sont bien les couleurs. Or on en a discuté avec passion, et l'on a fini par comprendre pourquoi les cerveaux ne corrigeaient pas l'éclairage de la même façon.

Le proverbe vient d'un adage scolastique : on ne dispute pas des goûts et des couleurs. Disputer, dans la langue ancienne, c'était argumenter pour trancher, comme dans une controverse d'école. Discuter, aujourd'hui, c'est échanger des raisons sans être sûr d'aboutir. Le goût, enfin, désigne à la fois la saveur perçue par la langue et la faculté de juger de ce qui est beau. Le proverbe affirme que, dans ces domaines, chacun est seul juge de ce qu'il éprouve, et qu'il serait aussi vain de contester une préférence que de reprocher à quelqu'un d'avoir faim.

Pourtant nous ne cessons de défendre nos goûts, de critiquer ceux des autres, de recommander un film ou de déconseiller un restaurant. Si le goût est une affaire purement personnelle, pourquoi éprouvons-nous le besoin d'en débattre, et que peut-on espérer d'une telle discussion ?

On verra d'abord ce que le proverbe a de juste : il protège une expérience que nul argument ne peut produire à notre place. On montrera ensuite que le jugement de goût, lorsqu'il porte sur la beauté, réclame pourtant l'accord des autres et appelle la discussion. On se demandera enfin ce que cette discussion peut accomplir, entre le soupçon sociologique et l'éducation du regard.

Plan détaillé

  • I. Ce que le proverbe protège
    • a) Le palais de chacun : l'agréable n'admet pas de juge extérieur
    • b) Aucune preuve ne fait trouver beau
  • II. Un jugement qui parle au nom de tous
    • a) L'antinomie du goût : on ne prouve pas, mais on se querelle
    • b) Hume et le juge éclairé : des goûts plus fins que d'autres
  • III. À quoi bon discuter de ce qui nous plaît ?
    • a) Le soupçon : un goût « personnel » socialement distribué
    • b) Discuter pour faire voir, non pour vaincre

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I. Ce que le proverbe protège

a) Le palais de chacun : l'agréable n'admet pas de juge extérieur

Prenons un exemple qui n'a rien d'esthétique : la coriandre. Une partie des mangeurs l'adore, une autre lui trouve un goût de savon et ne supporte pas qu'on en mette dans un plat. Les biologistes soupçonnent une différence génétique dans les récepteurs de l'odorat. Imaginons deux convives qui se disputent à ce sujet : l'un peut-il démontrer à l'autre qu'il a tort de détester ce qu'il déteste ? Évidemment non. Chacun rapporte fidèlement ce qu'il éprouve, et ce qu'il éprouve n'est pas une opinion sur la plante, mais un état de son propre corps.

Kant appelle agréable ce qui plaît aux sens dans la sensation. Dans la Critique de la faculté de juger, il remarque que celui qui vante un vin des Canaries accepte sans peine qu'on lui rappelle qu'il est agréable pour lui : il ne prétend pas que tout le monde doive le trouver tel. Pour l'agréable, la maxime « à chacun son goût » est parfaitement légitime : celui qui voudrait imposer aux autres ses préférences de palais serait seulement ridicule. Le proverbe a ici une vertu de tolérance. Il rappelle que certaines différences ne sont pas des erreurs.

b) Aucune preuve ne fait trouver beau

Le proverbe va pourtant plus loin, puisqu'il s'applique aussi à ce que nous trouvons beau. Là encore, il a pour lui une observation solide : on ne peut pas être conduit à aimer une œuvre par un raisonnement. Un professeur peut expliquer que tel tableau respecte des proportions savantes, que tel poème est construit avec une rigueur admirable ; si l'élève reste froid, aucune démonstration ne le fera vibrer. Kant le dit nettement : le jugement de goût ne repose pas sur un concept, il repose sur un sentiment de plaisir. On ne peut donc pas en déduire la conclusion à partir de règles, comme on démontre un théorème.

Cela explique une expérience familière. Lorsqu'un ami nous vante un film que nous n'avons pas vu, ses arguments ne nous apprennent pas si nous l'aimerons ; ils nous donnent seulement envie, ou non, d'aller le voir. Pour juger, il faut regarder soi-même. Le goût ne se délègue pas. En ce sens, il est juste de dire qu'il ne se dispute pas : aucune controverse en règle ne peut le trancher. Mais cela suffit-il à dire qu'il ne se discute pas ?

II. Un jugement qui parle au nom de tous

a) L'antinomie du goût : on ne prouve pas, mais on se querelle

Lorsque je dis « ce vin est agréable », je parle de moi. Lorsque je dis « ce tableau est beau », je ne dis pas seulement « il me plaît ». Je m'exprime comme si la beauté était une propriété de la chose, et j'attends que les autres l'y reconnaissent. Si quelqu'un trouve laid ce que j'admire, je ne me contente pas de constater une différence comme pour la coriandre : je suis déçu, je cherche à lui montrer ce qu'il n'a pas vu, je soupçonne qu'il a mal regardé.

Kant fait de cette exigence le cœur de son analyse. Le jugement de beauté prétend à une validité universelle sans s'appuyer sur un concept. D'où ce qu'il appelle l'antinomie du goût. D'un côté, le jugement de goût ne repose pas sur des concepts, sans quoi on pourrait en décider par des preuves. De l'autre, il doit reposer sur quelque chose de commun, sans quoi on ne pourrait même pas s'en quereller ni prétendre à l'assentiment d'autrui. Kant distingue donc deux verbes : on ne peut pas trancher par démonstration, mais on peut débattre. La solution qu'il propose consiste à supposer, chez tous les hommes, un même jeu des facultés de connaître, un « sens commun » qui fonde l'attente d'accord sans jamais la garantir.

Le proverbe se trouve ainsi coupé en deux. Il dit vrai si l'on entend qu'aucune preuve ne force l'accord. Il dit faux si l'on entend que tout échange est inutile. Le simple fait que nous soyons blessés par le désaccord en matière de beauté montre que nous ne tenons pas notre jugement pour une simple affaire privée.

b) Hume et le juge éclairé : des goûts plus fins que d'autres

Hume, dans son essai De la norme du goût, part du même paradoxe mais par un autre chemin. Il reconnaît que la beauté n'est pas une qualité des choses : elle existe dans l'esprit qui les contemple. Il admet donc la diversité des sentiments. Pourtant, remarque-t-il, personne ne soutiendra sérieusement qu'un auteur médiocre vaut un grand poète. Il y a des cas où l'égalité des goûts devient absurde, comme si l'on prétendait qu'une taupinière est aussi haute qu'une montagne.

Pour expliquer cette asymétrie, Hume emprunte à Don Quichotte une anecdote. Deux parents de Sancho sont appelés à goûter un vin d'un tonneau. L'un lui trouve un léger goût de cuir, l'autre un goût de fer. On se moque d'eux, jusqu'au jour où l'on vide le tonneau et où l'on découvre au fond une vieille clé attachée à une lanière de cuir. Leur jugement n'était pas arbitraire : il était plus fin. Le goût, conclut Hume, connaît des degrés de délicatesse. Il s'exerce par la pratique, se compare, se libère des préjugés. La norme du goût n'est pas une règle écrite, c'est le verdict convergent des juges exercés, confirmé par le temps : les œuvres qui continuent de plaire à des époques et à des peuples très différents prouvent qu'elles touchent quelque chose de commun à la nature humaine.

On peut donc discuter du goût, et même progresser. Comme les parents de Sancho, certains perçoivent ce que d'autres ne perçoivent pas encore. La discussion n'oppose plus deux préférences équivalentes : elle peut être un apprentissage.

III. À quoi bon discuter de ce qui nous plaît ?

a) Le soupçon : un goût « personnel » socialement distribué

Cette réponse a pourtant un revers. Qui sont les juges exercés dont parle Hume ? Des hommes qui ont eu le loisir de lire, de voyager, de fréquenter les œuvres. Le sociologue Pierre Bourdieu, dans La Distinction, a montré que les préférences esthétiques ne se répartissent pas au hasard dans la société. Le goût pour telle musique, tel mobilier ou telle manière de se nourrir varie selon le milieu d'origine et le niveau d'études. Et ces différences ne sont pas neutres : en jugeant les goûts des autres, chacun se situe lui-même, se distingue de ce qu'il trouve vulgaire, se rapproche de ce qu'il trouve raffiné.

Ce soupçon jette une lumière nouvelle sur le proverbe. Dire « les goûts ne se discutent pas » peut être une manière polie d'éviter un conflit de classes : on se retire chacun dans ses préférences, comme dans des quartiers séparés. Mais prétendre que le goût cultivé est simplement meilleur peut aussi être une manière de faire passer pour naturelle une supériorité qui tient à l'héritage. La discussion sur le goût cache souvent une lutte pour le prestige. Le proverbe, dans ce cas, n'est ni tout à fait vrai ni tout à fait faux : il est un traité de paix entre des groupes qui ne se comprennent pas.

Cela ne condamne pourtant pas la discussion. Le soupçon de Bourdieu porte sur l'usage social du goût, sur ce qu'il sert à marquer. Il ne prouve pas que toute différence de finesse soit une illusion. Les parents de Sancho avaient bien perçu le cuir et le fer.

b) Discuter pour faire voir, non pour vaincre

Que peut donc une discussion sur le goût, si elle ne peut ni démontrer ni se tenir à l'abri des rapports sociaux ? Elle peut faire voir. Le bon critique n'impose pas son verdict ; il attire l'attention sur un détail, un rapport de couleurs, une reprise de motif, un silence dans une phrase musicale, et il laisse l'autre vérifier. Combien d'œuvres n'avons-nous appris à aimer qu'après qu'on nous les a montrées, en nous disant simplement : écoute ce passage, regarde ce coin du tableau ? La discussion ne remplace pas l'expérience, elle la prépare et l'enrichit.

L'épisode de la robe en donne une version presque expérimentale. Les querelles n'ont pas fait changer d'avis ceux qui voyaient du blanc et de l'or : la perception résistait aux arguments. Mais elles ont conduit à comprendre ce qui se passait : chacun interprétait différemment la lumière qui baignait la photographie. Personne n'a été vaincu, et pourtant tout le monde en savait davantage, sur la vision et sur la diversité des esprits. C'est peut-être là le modèle d'une bonne discussion sur le goût : non pas une controverse qui désigne un gagnant, mais un échange qui fait apparaître pourquoi nous ne voyons pas la même chose, et parfois nous apprend à voir autrement.

Il faut enfin rappeler qu'une discussion n'a de sens qu'entre des personnes qui supposent une humanité commune. Celui qui tient vraiment les goûts pour incommunicables n'a plus rien à dire aux autres de ce qui le touche le plus. La discussion sur le beau est une forme d'hospitalité : elle invite autrui à partager un plaisir qui, sans elle, resterait enfermé en chacun.

Conclusion

Le proverbe a raison sur un point essentiel : aucun argument ne fait aimer, et pour ce qui relève de l'agréable, chacun reste maître de ses sensations. Mais il a tort s'il prétend fermer toute discussion. Le jugement de beauté, Kant l'a montré, réclame l'accord des autres sans pouvoir l'imposer, et Hume que le goût s'affine par l'exercice. Bourdieu rappelle que nos préférences sont aussi des marques sociales, ce qui oblige à discuter avec prudence. Il faut donc distinguer : les goûts ne se disputent pas, au sens où aucune preuve ne les tranche ; ils se discutent, et c'est même en les discutant que nous apprenons à regarder.

On pourrait prolonger la réflexion du côté de l'art contemporain : lorsqu'une œuvre semble faite pour dérouter le goût de son public, la discussion qu'elle provoque fait-elle partie de l'œuvre elle-même ?

Bibliographie

  • Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, première partie.
  • David Hume, De la norme du goût (essai).
  • Miguel de Cervantès, Don Quichotte, seconde partie.
  • Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement.

Pour prolonger : sujets proches

  • Le beau est-il objet de connaissance ? Partir de l'absence de preuve en matière de goût.
  • Peut-on éduquer le goût ? Confronter les parents de Sancho et le soupçon sociologique.
  • Faut-il respecter tous les goûts ? Distinguer tolérance envers l'agréable et exigence envers le beau.