Les limites de la démocratie (dissertation corrigée de philosophie, Terminale)

2 065 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie, classe de Terminale (notions : l'État, la justice, la liberté). Développement entièrement rédigé d'environ 2 100 mots.

Les limites de la démocratie, dissertation : l'introduction

Dans un immeuble ancien, l'assemblée générale des copropriétaires doit décider s'il faut remplacer l'ascenseur, vétuste et coûteux. La plupart des habitants vivent dans les étages bas et votent contre la dépense. Un seul résident, qui se déplace en fauteuil roulant et loge au quatrième, se retrouve de fait prisonnier de son appartement. La procédure a été respectée, la majorité s'est exprimée, chacun a eu une voix. Pourtant, personne ne peut sortir de cette réunion avec la conscience tranquille. Cette petite scène pose en miniature le problème des limites de la démocratie.

On appelle démocratie un régime où la souveraineté revient au peuple, lequel l'exerce directement ou par l'intermédiaire de représentants qu'il choisit et peut révoquer. Parler de ses limites, c'est jouer sur deux sens. Une limite peut être un défaut, une insuffisance : ce que la démocratie ne parvient pas à faire. Mais une limite peut aussi être une borne voulue, une frontière que l'on trace pour se protéger : ce que la démocratie ne doit pas faire.

D'où la question : les limites de la démocratie sont-elles des faiblesses qui la condamnent à décevoir, ou bien des garde-fous sans lesquels le pouvoir du peuple se retournerait contre le peuple lui-même ?

Nous examinerons d'abord les insuffisances que l'on reproche au gouvernement du peuple. Nous montrerons ensuite que la démocratie doit se fixer à elle-même des bornes pour ne pas devenir oppressive. Nous verrons enfin que cet inachèvement assumé est peut-être sa définition la plus juste.

Plan détaillé

I. Ce que la démocratie ne parvient pas à faire : des insuffisances réelles

  • A. Le peuple souverain gouverne-t-il vraiment ?
  • B. Le nombre n'est pas la compétence
  • C. Le temps court de l'élection face aux enjeux de long terme

II. Ce que la démocratie ne doit pas faire : des bornes nécessaires

  • A. La majorité peut opprimer : le danger que redoutait Tocqueville
  • B. Droits fondamentaux et séparation des pouvoirs
  • C. Un peuple peut-il voter sa propre servitude ?

III. Un régime qui se sait inachevé

  • A. Un pouvoir que personne ne peut s'approprier
  • B. La vigilance des citoyens au-delà du vote
  • C. Un idéal pour des dieux, une tâche pour des hommes

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I. Ce que la démocratie ne parvient pas à faire : des insuffisances réelles

Commençons par prendre au sérieux les critiques. Elles ne viennent pas toutes d'ennemis de la démocratie ; beaucoup viennent de démocrates déçus.

A. Le peuple souverain gouverne-t-il vraiment ?

Dans les grandes nations modernes, le peuple ne délibère pas sur l'agora : il élit des représentants. Rousseau tenait cette délégation pour une forme d'abdication. Pour lui, la souveraineté ne peut pas être représentée, car la volonté ne se délègue pas ; il raille ainsi le peuple anglais, qui ne serait libre que le jour de l'élection et redeviendrait esclave aussitôt après. Le citoyen qui vote une fois tous les cinq ans pour un programme qu'il n'a pas écrit, et qui ne sera peut-être pas appliqué, peut légitimement se demander en quoi il gouverne.

À cette distance s'ajoutent l'abstention, la professionnalisation de la vie politique et le poids de groupes organisés capables d'influencer les décisions mieux que les citoyens isolés. Le gouvernement du peuple ressemble souvent au gouvernement d'une minorité élue par une autre minorité, celle des votants.

B. Le nombre n'est pas la compétence

Une critique plus ancienne vise le principe même du régime. Dans la République, Platon compare la cité à un navire : personne ne confierait la barre à celui qui a convaincu l'équipage par ses flatteries plutôt qu'à celui qui connaît les astres et les vents. Pourquoi alors confier les affaires publiques à la foule, qui juge selon ses désirs et ses craintes, plutôt qu'à ceux qui savent ? La condamnation de Socrate par un tribunal populaire était, pour Platon, la preuve que la majorité peut se tromper gravement.

L'objection garde sa force aujourd'hui : les questions de santé publique, de monnaie ou d'énergie sont techniques, et la désinformation circule vite. Mais Aristote apportait déjà une réponse partielle : une multitude, dont chaque membre n'est pas excellent, peut juger mieux qu'un petit nombre, parce que chacun apporte une part de jugement, comme un repas auquel tous contribuent peut être meilleur qu'un repas offert par un seul. Et surtout, la question n'est pas de savoir qui connaît la technique, mais qui décide des fins : un expert sait comment construire une centrale, non s'il faut la construire.

C. Le temps court de l'élection face aux enjeux de long terme

La démocratie représentative vit au rythme des mandats. Un gouvernant qui doit être réélu a intérêt à privilégier les mesures dont les bénéfices sont visibles rapidement et à repousser celles dont le coût est immédiat et le profit lointain. Or les grands problèmes contemporains, comme le dérèglement climatique, l'endettement ou le vieillissement de la population, exigent exactement l'inverse : des sacrifices présents pour des bienfaits futurs, au profit de générations qui ne votent pas encore.

La démocratie semble ainsi structurellement myope. Elle donne la parole aux vivants, jamais à ceux qui viendront après eux. C'est sans doute sa limite la plus préoccupante, car elle ne tient pas à la mauvaise volonté des citoyens mais au mécanisme même de la légitimité électorale.

II. Ce que la démocratie ne doit pas faire : des bornes nécessaires

Les reproches précédents supposent que la démocratie gouverne trop peu ou trop mal. Le danger inverse est plus grave : qu'elle gouverne trop, sans rien qui l'arrête.

A. La majorité peut opprimer : le danger que redoutait Tocqueville

L'exemple de la copropriété le montre : la majorité peut écraser un individu sans violer aucune procédure. Tocqueville, observant les États-Unis dans les années 1830, a donné à ce phénomène son nom : la tyrannie de la majorité. Dans un régime où l'opinion du plus grand nombre fait la loi, contre qui se tournera celui qui est lésé ? Vers l'opinion publique, qui est la majorité ; vers les élus, qu'elle a choisis ; vers les juges, qui sont parfois eux aussi élus. Tocqueville craignait en outre une oppression plus douce : un pouvoir « immense et tutélaire » qui veillerait sur le bonheur des citoyens à condition qu'ils renoncent à penser par eux-mêmes, et le conformisme d'une société où personne n'ose s'écarter de l'avis commun.

La majorité n'est donc pas la justice. Elle n'est qu'une règle de décision commode, qui suppose que les minorités d'aujourd'hui puissent devenir les majorités de demain et que leurs droits essentiels ne soient jamais mis aux voix.

B. Droits fondamentaux et séparation des pouvoirs

C'est pourquoi les démocraties modernes ont inscrit au-dessus de la loi ordinaire des principes que le législateur ne peut violer. Les déclarations de droits, les constitutions, le contrôle des lois par un juge constitutionnel retirent certaines questions au simple jeu de la majorité. On ne vote pas pour savoir si un innocent peut être condamné ou si une religion peut être interdite.

Montesquieu avait formulé la règle qui fonde cette architecture : « il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Séparer le législatif, l'exécutif et le judiciaire, c'est empêcher qu'un seul organe, fût-il élu par tous, concentre la puissance publique. Ces bornes peuvent sembler antidémocratiques, puisqu'elles limitent ce que le peuple peut décider. En réalité, elles protègent les conditions mêmes de la démocratie : sans liberté d'expression, sans indépendance des juges, sans pluralisme, il n'y aurait plus de peuple capable de délibérer, mais une foule acclamant un chef.

C. Un peuple peut-il voter sa propre servitude ?

La limite la plus dramatique est celle-ci : une démocratie peut se détruire par des voies démocratiques. En mars 1933, le Reichstag allemand a voté la loi qui accordait au gouvernement de Hitler le pouvoir de légiférer sans le Parlement, ouvrant la voie à la dictature. Le vote s'est déroulé dans un climat d'intimidation, avec des députés communistes empêchés de siéger ; mais il illustre une possibilité que tout démocrate doit regarder en face.

Une démocratie qui tolérerait tout, y compris sa propre abolition, serait une démocratie suicidaire. C'est pourquoi certaines constitutions prévoient des dispositions que l'on ne peut pas réviser, ou permettent d'interdire des partis qui visent à renverser l'ordre démocratique. Le peuple ne peut aliéner sa propre liberté, pas plus qu'un individu ne peut valablement se vendre comme esclave : on retrouve ici une idée chère à Rousseau. La démocratie a besoin de limites pour durer.

III. Un régime qui se sait inachevé

Il faut alors renverser la perspective : ces limites ne sont peut-être pas des accidents, mais ce qui distingue la démocratie des autres régimes.

A. Un pouvoir que personne ne peut s'approprier

Le philosophe Claude Lefort a proposé de définir la démocratie par une formule frappante : le lieu du pouvoir y demeure vide. Dans la monarchie d'Ancien Régime, le pouvoir s'incarnait dans le corps du roi ; dans les totalitarismes, le parti et son chef prétendent incarner le peuple tout entier. En démocratie, au contraire, aucun individu ni aucun groupe ne peut se confondre avec le pouvoir ; ceux qui l'exercent ne l'occupent que provisoirement, et ils doivent le remettre en jeu à intervalles réguliers.

Ce vide est une limite, mais une limite féconde. Il signifie que nul ne détient la vérité définitive sur ce que veut le peuple ou sur ce qu'est le bien commun. Les conflits ne sont pas des pathologies à supprimer, mais la matière même de la vie démocratique. La démocratie est le seul régime qui institutionnalise sa propre contestation.

B. La vigilance des citoyens au-delà du vote

Si le vote ne suffit pas à faire gouverner le peuple, d'autres formes de participation peuvent compenser cette insuffisance. Pierre Rosanvallon a décrit, sous le nom de contre-démocratie, l'ensemble des pouvoirs de surveillance, d'empêchement et de jugement exercés par les citoyens : presse libre, associations, pétitions, manifestations, lanceurs d'alerte, mais aussi conventions de citoyens tirés au sort pour éclairer une décision.

Revenons à l'assemblée des copropriétaires. Ce qui aurait pu empêcher l'injustice, ce n'est pas l'abolition du vote, mais l'existence d'une règle supérieure garantissant l'accès de chacun à son logement, et une délibération où l'habitant du quatrième aurait pu faire entendre sa situation avant le scrutin. La démocratie se corrige par plus de délibération et de droits, non par moins de démocratie.

C. Un idéal pour des dieux, une tâche pour des hommes

Rousseau, si exigeant, concluait pourtant avec lucidité : « S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. » Il ne faut pas lire cette phrase comme une condamnation, mais comme un rappel : la démocratie parfaite supposerait des citoyens toujours informés, toujours attentifs au bien commun, jamais égoïstes. Nous ne sommes pas ces citoyens.

Mais c'est précisément pour cela que la démocratie vaut mieux que ses rivales. Les régimes autoritaires supposent qu'un homme ou un groupe peut être assez sage pour gouverner sans contrôle ; la démocratie part de l'hypothèse inverse, plus modeste et plus réaliste, que personne ne l'est. Ses limites sont la contrepartie de cette modestie. Elle ne promet pas de bien gouverner, mais de pouvoir corriger ce qui a été mal gouverné.

Conclusion

Les limites de la démocratie sont réelles : le peuple gouverne de loin, le nombre ne garantit pas la compétence, et l'horizon électoral est trop court pour les défis de long terme. Mais ces insuffisances ne doivent pas faire oublier un autre type de limites, voulues celles-là : droits fondamentaux, séparation des pouvoirs, protection des minorités, qui empêchent la majorité de devenir tyrannique et le peuple de voter sa propre servitude. Loin d'affaiblir la démocratie, ces bornes la définissent : elle est le régime qui sait que nul ne possède le pouvoir et qui organise sa propre critique. Reste une question ouverte, que posent les enjeux climatiques : comment donner une voix, dans nos institutions, à ceux qui ne sont pas encore nés ?

Bibliographie

  • Platon, La République, livres VI et VIII.
  • Aristote, Les Politiques, livre III.
  • Montesquieu, De l'esprit des lois, livre XI.
  • Rousseau, Du contrat social, livres II et III.
  • Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.
  • Claude Lefort, L'Invention démocratique.

Pour prolonger : sujets proches

1. « La majorité a-t-elle toujours raison ? » Distinguer la légitimité d'une décision et sa justesse, puis chercher ce qui protège la minorité.

2. « Faut-il confier le pouvoir aux experts ? » Partir du navire de Platon, puis séparer la connaissance des moyens et le choix des fins.

3. « Le peuple peut-il se tromper ? » Interroger la volonté générale chez Rousseau et la possibilité d'une erreur collective.