Dissertation de philosophie corrigée, niveau Terminale, environ 2 300 mots. Point de départ : le vocabulaire du droit pénal.
L'inconscient abolit-il la responsabilité humaine ? Corrigé : introduction
Le mot du sujet n'est pas choisi au hasard. Il figure dans l'article 122-1 du Code pénal : une personne n'est pas pénalement responsable si, au moment des faits, un trouble psychique ou neuropsychique a aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. Si ce trouble l'a seulement altéré, elle reste punissable, mais le juge en tient compte. Le droit distingue donc deux degrés : là où le sujet n'était plus là, personne ne répond ; là où il était diminué, il répond moins.
La question de savoir si l'inconscient abolit la responsabilité humaine revient à demander si nous sommes tous, à des degrés divers, dans le second cas. Être responsable, c'est pouvoir répondre de ses actes et en être reconnu l'auteur. L'inconscient, au sens que Freud donne au mot, ne désigne pas ce dont on ne s'aperçoit pas par distraction, mais une part active du psychisme, faite de désirs refoulés qui agissent sur nos actes sans que nous le sachions. Abolir, enfin, ce n'est pas affaiblir : c'est supprimer entièrement.
Si une partie de ce que je fais vient d'un lieu de moi que je ne connais pas, comment pourrais-je en répondre ? Mais si l'on admet que l'inconscient excuse, ne risque-t-on pas de dissoudre toute faute dans une causalité anonyme ? La découverte de l'inconscient retire-t-elle à l'homme la qualité d'auteur de ses actes, ou l'oblige-t-elle à concevoir autrement ce qu'il doit en répondre ?
On examinera d'abord en quoi l'inconscient semble ruiner l'idée classique d'un sujet maître de lui. On montrera ensuite que cet inconscient reste le mien, et qu'il ne peut servir d'excuse sans mauvaise foi. On verra enfin qu'il déplace la responsabilité plutôt qu'il ne l'abolit : elle cesse d'être une simple imputation pour devenir une tâche.
Plan détaillé
- I. Un auteur qui ne sait pas ce qu'il fait
- a) Le moi chassé de sa propre maison
- b) Ignorer les causes, est-ce encore agir ?
- II. Un inconscient qui reste le mien
- a) Freud contre l'excuse : répondre même de ses rêves
- b) L'objection de Sartre et la leçon d'Aristote
- III. De l'imputation à la tâche
- a) Œdipe, ou répondre de ce qu'on n'a pas voulu
- b) Advenir là où l'on n'était pas
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I. Un auteur qui ne sait pas ce qu'il fait
a) Le moi chassé de sa propre maison
La responsabilité, telle que la pensent la morale et le droit classiques, suppose un sujet transparent à lui-même. Pour qu'on puisse m'imputer un acte, il faut que je l'aie voulu, et pour que je l'aie voulu, il faut que je sache ce que je fais. La conscience joue ici le rôle de témoin et de signataire : elle atteste que l'acte vient bien de moi.
Freud ébranle cette évidence. Dans un court article de 1917, il range sa découverte parmi les grandes blessures infligées au narcissisme humain : après Copernic, qui a ôté à la Terre sa place au centre du monde, et Darwin, qui a rattaché l'homme à la lignée animale, la psychanalyse montre que le moi n'est pas même maître dans sa propre demeure. Des désirs qu'il ignore, parce qu'il les a refoulés, continuent d'agir sur lui.
La Psychopathologie de la vie quotidienne donne de ce pouvoir des exemples volontairement modestes : un nom qu'on oublie, une clé égarée, un mot qui en remplace un autre. Freud rapporte ainsi le cas d'un président d'assemblée qui, ouvrant une séance dont il redoutait le déroulement, la déclare close. Le lapsus n'est pas une erreur mécanique : il dit tout haut ce que le président souhaitait tout bas. Si un détail aussi banal obéit à une intention cachée, on imagine ce qu'il en est de choix plus lourds, une rupture, une violence, un échec répété.
b) Ignorer les causes, est-ce encore agir ?
Avant Freud, Spinoza avait déjà formulé le soupçon dans l'Éthique. Si nous nous imaginons libres, c'est que nous savons ce que nous faisons sans savoir ce qui nous le fait faire. Le sentiment d'avoir choisi n'est pas une preuve de liberté ; c'est seulement l'effet d'une ignorance.
L'inconscient freudien radicalise cette idée en lui donnant un contenu. Ce ne sont plus seulement des causes extérieures que j'ignore, mais des raisons qui sont les miennes et que je me cache. Dès lors, l'imputation devient fragile. Si un homme répète sans cesse la même conduite d'échec, s'il choisit toujours des partenaires qui le font souffrir, faut-il lui reprocher ses choix ou constater qu'ils lui sont dictés par une histoire qu'il ne maîtrise pas ?
Le droit lui-même reconnaît qu'il existe un point où la responsabilité disparaît : celui de l'abolition du discernement. On pourrait soutenir que l'inconscient étend ce point à toute la vie psychique. Chacun de nous agirait en partie sous l'empire d'une instance qu'il ne contrôle pas, et la responsabilité ne serait qu'une fiction utile, nécessaire à la vie sociale mais sans fondement réel. Cette conclusion est pourtant trop rapide, et c'est Freud lui-même qui oblige à la refuser.
II. Un inconscient qui reste le mien
a) Freud contre l'excuse : répondre même de ses rêves
Il serait étrange que l'inventeur de la psychanalyse ait voulu nous décharger de nos actes. Dans un texte tardif consacré à la responsabilité morale du contenu des rêves, Freud pose une question volontairement provocante : suis-je responsable de mes rêves, y compris de ceux qui expriment des désirs immoraux ? Sa réponse est affirmative. Le rêve est fait de mes propres désirs ; si je refuse d'en répondre, sous prétexte qu'ils viennent de l'inconscient, je me coupe d'une partie de moi-même. L'inconscient n'est pas un démon qui m'aurait possédé, c'est une province de mon psychisme. Ce qui fait scandale dans le rêve n'est pas un intrus : c'est un désir dont je préférerais qu'il appartienne à quelqu'un d'autre.
Cette position change la portée de la découverte. L'inconscient ne désigne pas un autre sujet, extérieur au mien, dont je serais le jouet. Il désigne une part de moi que je ne connais pas encore. Or ne pas connaître une chose n'est pas la même chose qu'y être étranger. Le président du lapsus ne peut pas dire que c'est un autre qui a parlé : c'est bien lui, avec un désir qu'il n'osait pas avouer.
La différence avec l'article 122-1 apparaît alors clairement. Le trouble qui abolit le discernement interrompt le rapport du sujet à ses actes ; l'inconscient freudien, au contraire, est ce rapport même, sous une forme que le sujet n'a pas encore reconnue. Le premier est une rupture, le second une méconnaissance.
b) L'objection de Sartre et la leçon d'Aristote
Sartre va plus loin et conteste l'idée même d'un inconscient qui agirait à notre insu. Dans L'Être et le néant, il fait remarquer que la censure freudienne, pour refouler un désir, doit savoir ce qu'elle refoule ; elle doit donc avoir conscience de ce qu'elle refuse de voir. Le prétendu inconscient serait ainsi une forme de mauvaise foi : une manière de se mentir à soi-même en se donnant l'excuse d'une force obscure. Invoquer l'inconscient pour se disculper, ce serait se traiter soi-même comme une chose déterminée, alors qu'on est une liberté qui choisit de ne pas se regarder.
On n'est pas obligé de suivre Sartre dans son refus de l'inconscient pour retenir son avertissement : l'inconscient devient suspect dès qu'il sert d'alibi. Celui qui dit « ce n'est pas moi, c'est mon inconscient » prétend savoir exactement ce que, par définition, il ne sait pas.
Aristote fournit ici un critère ancien et toujours éclairant. Dans l'Éthique à Nicomaque, il reconnaît que l'ignorance peut excuser, mais pas toujours. Il rappelle que certains législateurs punissaient plus sévèrement les fautes commises en état d'ivresse, parce que l'homme ivre était responsable de son ivresse : il aurait pu ne pas boire. Celui qui est la cause de son ignorance ne peut pas s'en servir comme d'une excuse. Transposé à notre sujet, l'argument est fort : si l'on sait qu'une part de soi agit en secret, on devient responsable de l'attention qu'on lui porte.
III. De l'imputation à la tâche
a) Œdipe, ou répondre de ce qu'on n'a pas voulu
La figure qu'a choisie Freud pour nommer le complexe central de sa théorie n'est pas indifférente. L'Œdipe de Sophocle tue son père et épouse sa mère sans le savoir. Selon tous nos critères juridiques, il n'est pas coupable : il ignorait l'identité de ceux qu'il frappait et de celle qu'il épousait. Pourtant, quand la vérité éclate, il ne se cache pas derrière son ignorance. Il se crève les yeux et part en exil. Dans Œdipe à Colone, devenu vieux, il plaide qu'il a agi sans savoir ; mais il n'a jamais prétendu que ces actes n'étaient pas les siens.
La tragédie fait apparaître une distinction que le sujet nous oblige à formuler. Il y a la culpabilité, qui suppose l'intention, et la responsabilité, qui consiste à se reconnaître comme celui par qui une chose est arrivée. L'inconscient peut diminuer, voire supprimer la culpabilité. Il ne supprime pas le fait que c'est moi qui ai agi, et que les conséquences de mes actes pèsent sur d'autres. La grandeur d'Œdipe est de répondre de ce qu'il n'a pas voulu.
b) Advenir là où l'on n'était pas
Il reste à comprendre ce que devient la responsabilité une fois l'inconscient admis. Freud propose une formule restée célèbre dans ses Nouvelles conférences : là où était le ça, le moi doit advenir. La cure analytique ne consiste pas à excuser le patient, mais à lui permettre de reprendre à son compte ce qui le gouvernait à son insu. La responsabilité ne disparaît pas ; elle change de temps. Elle n'est plus seulement rétrospective, comme lorsqu'on demande qui a commis tel acte, mais prospective : elle devient la tâche de se connaître et de se transformer.
Cette conception rejoint celle du droit plus qu'il n'y paraît. Le juge qui retient l'altération du discernement ne déclare pas l'accusé innocent ; il ajuste la sanction et, souvent, ordonne des soins. La société reconnaît ainsi qu'un homme peut être à la fois l'auteur de son acte et prisonnier d'une histoire qui le dépasse. Elle lui demande de répondre de l'un tout en l'aidant à se dégager de l'autre.
On mesure alors ce que l'inconscient apporte à l'idée de responsabilité au lieu de la détruire. Il interdit l'arrogance de celui qui croit tout savoir de ses motifs et se juge en toute transparence. Il interdit aussi la paresse de celui qui se défausse sur une force obscure. On pourrait dire qu'il existe deux manières de répondre : répondre de ses actes devant un tribunal, et répondre à ce qu'ils révèlent de soi. L'inconscient affaiblit parfois la première ; il rend la seconde plus exigeante que jamais. Entre l'arrogance et la paresse, il dessine ainsi un sujet qui n'est jamais entièrement maître de lui, mais qui a le devoir de le devenir davantage.
Conclusion
L'inconscient ébranle assurément la conception classique de la responsabilité, celle qui suppose un auteur parfaitement conscient de ses raisons. Freud, après Spinoza, montre que nous ignorons une part de ce qui nous fait agir. Mais l'inconscient n'abolit pas la responsabilité au sens où le trouble mental, selon le Code pénal, abolit le discernement : il ne rompt pas le lien entre moi et mes actes, il en révèle l'épaisseur. Freud lui-même demande que l'on réponde de ses rêves, Sartre dénonce l'usage de l'inconscient comme excuse, et Aristote rappelle que l'on peut être responsable de sa propre ignorance. L'inconscient fait passer la responsabilité de l'imputation à la tâche : non plus seulement répondre de ce que j'ai fait, mais travailler à savoir pourquoi je le fais.
Une question demeure : si la responsabilité devient un travail sur soi, que dire de ceux qui n'en ont ni les moyens ni l'occasion ? La justice pénale pourrait-elle exiger de chacun une connaissance de soi que tous ne sont pas en mesure d'acquérir ?
Bibliographie
- Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne.
- Sigmund Freud, Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse.
- Baruch Spinoza, Éthique, deuxième et troisième parties.
- Aristote, Éthique à Nicomaque, livre III.
- Jean-Paul Sartre, L'Être et le néant.
- Sophocle, Œdipe roi et Œdipe à Colone.
Pour prolonger : sujets proches
- Ma conscience me dit-elle qui je suis ? Mettre la transparence cartésienne à l'épreuve des actes manqués.
- Peut-on être coupable sans le savoir ? Séparer culpabilité et responsabilité à partir de la tragédie grecque.
- L'hypothèse de l'inconscient est-elle une excuse ? Prendre au sérieux la critique sartrienne de la mauvaise foi.