Faut-il avoir peur de la mort ? (dissertation corrigée)

2 145 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 200 mots. Point de départ : une épitaphe antique ; plan en trois parties qui distingue la peur d'être mort, la perte de la vie et le rapport que l'on peut entretenir avec sa propre fin.

Introduction

Sur plusieurs tombeaux de l'Empire romain, les archéologues ont relevé une formule si répandue qu'on la gravait parfois en simples initiales : non fui, fui, non sum, non curo. Je n'étais pas, j'ai été, je ne suis plus, je ne m'en soucie pas. Le mort parle au passant avec une sorte de bonne humeur. Il n'a rien regretté avant de naître, il ne regrette rien maintenant ; pourquoi le vivant qui lit la pierre s'inquiéterait-il à sa place ?

Cette sérénité gravée dans le marbre a quelque chose de provocant. Avoir peur, c'est éprouver une émotion pénible devant un mal que l'on se représente comme menaçant. La mort, elle, peut désigner trois choses que la langue mélange : l'instant où l'on meurt, avec la souffrance qui l'accompagne parfois ; l'état d'être mort ; et la disparition de ceux que l'on aime. Enfin « faut-il » ne demande pas si la peur existe, ce qui est évident, mais si elle est justifiée, et si l'on doit la combattre ou au contraire la conserver.

Le problème tient dans un écart. D'un côté, l'argument de l'épitaphe paraît irréfutable : là où je ne suis plus, rien ne peut m'atteindre. De l'autre, presque personne n'est convaincu, et l'on soupçonne qu'un homme qui n'aurait aucune crainte de mourir tiendrait bien peu à vivre. La peur de la mort est-elle une erreur dont la raison devrait nous délivrer, ou dit-elle quelque chose de vrai sur ce que nous perdons en mourant ?

On verra d'abord pourquoi cette peur semble viser un objet qui n'existe pas. On montrera ensuite que la mort est pourtant un mal, non parce qu'elle fait souffrir, mais parce qu'elle prive. On cherchera enfin quelle attitude permet de vivre avec sa mortalité sans être ni écrasé ni aveugle.

Plan détaillé

  • I. Une peur qui se trompe de cible
    • a) Rien ne m'attend là où je ne suis pas
    • b) Le miroir tendu par Lucrèce
  • II. Ce que la mort enlève
    • a) Un malheur qu'on ne ressent pas
    • b) Ivan Ilitch ou la peur d'avoir manqué sa vie
  • III. Vivre en mortel
    • a) Montaigne s'exerce, puis se ravise
    • b) L'homme libre pense à la vie

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I. Une peur qui se trompe de cible

a) Rien ne m'attend là où je ne suis pas

Épicure, dans la Lettre à Ménécée, donne à l'épitaphe sa justification philosophique. Tout bien et tout mal résident dans la sensation ; or la mort est la privation de toute sensation. Tant que nous sommes vivants, la mort n'est pas là ; quand elle est là, nous n'y sommes plus. Elle ne concerne donc ni les vivants, pour qui elle n'existe pas encore, ni les morts, qui n'existent plus. La conclusion tient en une phrase célèbre : la mort n'est rien pour nous.

L'argument repose sur la physique d'Épicure. L'âme est composée d'atomes, comme le corps, et elle se disperse avec lui. Il n'y a ni enfers, ni jugement, ni châtiment éternel. Une grande part de la terreur des hommes vient des fables qu'on leur raconte sur l'au-delà ; une fois ces fables dissipées, il ne reste rien à craindre.

Épicure ajoute une remarque fine sur la psychologie de la crainte. Celui qui dit redouter la mort, non parce qu'elle le fera souffrir quand elle sera là, mais parce qu'il souffre de l'attendre, se fait du mal pour rien : ce qui ne trouble pas quand il est présent ne devrait pas affliger quand on l'attend. La peur de la mort serait une douleur réelle causée par un objet imaginaire.

b) Le miroir tendu par Lucrèce

Le poète Lucrèce, disciple latin d'Épicure, renforce l'argument au livre III du De la nature. Considérons, dit-il, l'immensité du temps qui a précédé notre naissance. Nous n'en avons pas souffert, nous n'en gardons aucun souvenir, et personne ne se lamente de ne pas avoir vécu sous les guerres puniques. Or le temps qui suivra notre mort est exactement semblable. La nature nous tend ainsi un miroir : l'avant nous montre l'après. Si le premier néant nous laisse indifférents, pourquoi le second nous terrifierait-il ?

Ce raisonnement par symétrie est redoutable. Il oblige celui qui a peur à expliquer pourquoi il traite différemment deux absences identiques. L'épitaphe romaine en est la version populaire : non fui, non sum, je n'étais pas, je ne suis plus, les deux formules se répondent.

Il faut reconnaître la portée libératrice de cette analyse. Elle désarme la peur de l'enfer et toutes les terreurs qu'exploitent les marchands de salut. Elle distingue aussi ce qu'on a tort de confondre : la peur de mourir, qui peut concerner une souffrance réelle, et la peur d'être mort, qui n'a pas d'objet. Pourtant, une fois l'argument compris, la plupart des lecteurs restent sur leur faim. Quelque chose résiste, qu'il faut identifier.

II. Ce que la mort enlève

a) Un malheur qu'on ne ressent pas

Le philosophe américain Thomas Nagel, dans un court essai intitulé « La mort », recueilli dans Questions mortelles, a montré où l'argument d'Épicure se trompe. Il suppose qu'un mal doit être ressenti pour être un mal. Or bien des malheurs ne sont pas éprouvés par celui qui les subit. Être trahi par un ami sans jamais le savoir, être moqué derrière son dos, voilà des maux réels, même si la victime n'en souffre pas. Nagel prend un exemple plus troublant encore : un homme brillant qu'une lésion cérébrale réduit à l'état d'un nourrisson satisfait. Il ne souffre pas, il est même content ; nous jugeons pourtant qu'il lui est arrivé un grand malheur.

C'est que le mal se mesure aussi à ce dont on est privé. La mort ne fait pas mal comme une brûlure ; elle retire tout ce que la vie aurait encore pu donner. Elle n'est pas un état pénible que le mort traverserait, mais une perte, imputable au vivant qu'il était. Qu'il n'y ait plus personne pour la ressentir n'enlève rien à la perte ; cela la rend seulement définitive.

Nagel répond aussi au miroir de Lucrèce. Le temps d'avant la naissance et le temps d'après la mort ne sont pas symétriques. Je pourrais vivre plus longtemps : chaque année supplémentaire serait une année de ma vie. Mais je ne peux guère imaginer être né beaucoup plus tôt, car un être né deux siècles avant moi, d'autres parents, serait quelqu'un d'autre. Le néant d'avant ne me prend rien ; celui d'après me prend un avenir qui aurait pu être le mien.

Faut-il en conclure que toute mort est un malheur, et que seule l'immortalité serait souhaitable ? Le philosophe anglais Bernard Williams a soulevé l'objection à partir d'une pièce de Karel Čapek, L'Affaire Makropoulos, où une femme, grâce à un élixir, vit plus de trois siècles et finit dans un ennui si complet qu'elle renonce à prolonger sa vie. Une existence sans fin épuiserait tous les désirs qui donnent envie de continuer. L'objection ne détruit pas l'analyse de Nagel, elle la précise : la mort n'est pas un mal parce que vivre toujours serait un bien, mais parce qu'elle survient, presque toujours, quand nos projets et nos attachements nous donnent encore des raisons de vivre. Ce n'est pas l'éternité que l'on regrette, c'est la suite.

b) Ivan Ilitch ou la peur d'avoir manqué sa vie

Tolstoï, dans La Mort d'Ivan Ilitch, donne à cette analyse un visage. Le héros, juge respectable, apprend qu'il est atteint d'un mal incurable. Il se souvient alors du syllogisme appris dans un manuel de logique : Caïus est un homme, les hommes sont mortels, donc Caïus est mortel. Il l'avait toujours trouvé juste pour Caïus, l'homme en général. Mais lui n'était pas Caïus : il était le petit Vania, avec sa mère, son père, ses jouets, l'odeur d'un ballon de cuir. Le savoir abstrait de la mort ne l'avait jamais touché.

Ce qui torture Ivan Ilitch au fil des semaines n'est pas seulement la douleur physique. C'est le soupçon, de plus en plus précis, que sa vie entière, faite de convenances, d'avancement et de soirées de whist, n'a pas été ce qu'elle aurait dû être. Sa peur de la mort est la peur d'avoir vécu à côté de sa vie. Lorsque, dans les dernières heures, il cesse de se justifier et éprouve de la pitié pour sa femme et son fils, la terreur se dissipe.

Le récit déplace la question. La peur de la mort ne porte pas d'abord sur le néant, qui n'est rien, mais sur la vie, qui risque de s'achever avant d'avoir été vraiment vécue. Elle est donc, d'une certaine façon, justifiée : elle signale un manque. Mais elle n'est pas un mal à cultiver, puisqu'elle n'a de valeur que si elle nous renvoie à ce que nous faisons de notre existence.

III. Vivre en mortel

a) Montaigne s'exerce, puis se ravise

Faut-il alors fréquenter la mort pour s'y préparer ? Dans le chapitre des Essais intitulé « Que philosopher c'est apprendre à mourir », Montaigne le soutient d'abord. Puisque la mort peut nous surprendre à chaque instant, une chute de cheval, une tuile, il faut lui ôter son étrangeté, la penser souvent, s'y accoutumer comme à une voisine. Celui qui a appris à mourir a désappris à servir : rien ne peut plus le tenir par la crainte.

Mais Montaigne a vieilli avec son livre, et dans le dernier livre des Essais, au chapitre « De la physionomie », il change de ton. Il observe les paysans de ses terres pendant la peste et les guerres civiles : ils meurent sans avoir lu aucun philosophe, avec une simplicité que les savants leur envient. Ce n'est pas la méditation qui leur a appris à mourir, c'est la nature, qui donne au moment voulu ce qu'il faut. À force de s'exercer à la mort, ne risque-t-on pas de gâcher la vie, comme celui qui passerait ses vacances à préparer son retour ?

Cette révision est précieuse. Elle montre que la préparation obsédante à la mort entretient la peur au lieu de la dissoudre. Penser sans cesse à sa fin, c'est encore la laisser régner.

b) L'homme libre pense à la vie

Spinoza donne à ce renversement sa forme la plus rigoureuse. Dans la quatrième partie de l'Éthique, il affirme que l'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort, et que sa sagesse est une méditation de la vie. L'homme qui vit sous la conduite de la raison n'agit pas par crainte, mais par désir de ce qui augmente sa puissance d'agir. La peur, comme toute passion triste, diminue cette puissance ; elle fait de nous des êtres qui fuient au lieu d'agir.

Cela ne signifie pas qu'il faille ignorer la mort. Pascal a décrit avec férocité ceux qui se jettent dans le divertissement pour ne pas y penser, la chasse, le jeu, les conversations, et qui courent ainsi au précipice après avoir mis quelque chose devant leurs yeux pour ne pas le voir. Une telle insouciance n'est pas une liberté, c'est une fuite. Entre l'obsession et la fuite, il existe une autre attitude : savoir que l'on mourra, sans faire de ce savoir le centre de sa pensée.

On peut alors répondre à la question posée. Il ne faut pas avoir peur d'être mort : Épicure a raison, il n'y a là rien à éprouver. Il est raisonnable, en revanche, de tenir à la vie au point de redouter de la perdre, et de la perdre avant d'en avoir fait quelque chose. Mais cette crainte n'a de sens que si elle se transforme en attention à ce qui compte, comme pour Ivan Ilitch lorsqu'il se tourne enfin vers les siens.

Conclusion

La peur de la mort repose en partie sur une confusion : on se représente le néant comme un lieu sombre où l'on serait enfermé, alors qu'il n'y aura personne pour y être. Épicure et Lucrèce ont raison de dissiper cette illusion. Mais la mort reste un mal, car elle prive le vivant de tout ce que son existence pouvait encore contenir, comme l'a montré Nagel. La crainte qu'elle inspire n'est donc pas absurde ; elle n'est utile pourtant que lorsqu'elle se change en exigence de bien vivre, plutôt qu'en méditation morbide ou en divertissement. Il ne faut ni avoir peur de la mort ni faire comme si elle n'existait pas : il faut vivre de telle sorte que la perte de la vie soit celle de quelque chose qui en valait la peine.

Reste une question que l'épitaphe romaine ne se pose pas : la mort des autres. Je ne serai jamais présent à ma mort, mais je survis à ceux que j'aime. La peur la plus vive n'est peut-être pas celle de mourir, mais celle de rester.

Bibliographie

  • Épicure, Lettre à Ménécée.
  • Lucrèce, De la nature, livre III.
  • Michel de Montaigne, Essais, I, 20 et III, 12.
  • Baruch Spinoza, Éthique, quatrième partie.
  • Léon Tolstoï, La Mort d'Ivan Ilitch.
  • Thomas Nagel, « La mort », dans Questions mortelles.