La justice n'est-elle qu'une convention ? (dissertation corrigée)

2 187 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 300 mots. Le sujet est ouvert par une expérience d'économie comportementale ; plan en trois parties qui distingue l'artificiel de l'arbitraire.

Introduction

Au début des années 1980, des économistes allemands ont proposé à des volontaires un jeu d'une simplicité désarmante. Un premier joueur reçoit une somme d'argent et doit en proposer une part au second. Si le second accepte, chacun repart avec ce qui a été convenu ; s'il refuse, personne ne touche rien. Un calcul purement intéressé voudrait que le second accepte n'importe quelle offre, même minime, puisque peu vaut mieux que rien. Or, dans ce « jeu de l'ultimatum », reproduit depuis dans de nombreux pays, les offres très basses sont souvent refusées. Des gens renoncent à de l'argent pour sanctionner un partage qu'ils trouvent injuste.

La justice désigne à la fois une vertu, la disposition à donner à chacun ce qui lui revient, et un ordre, celui des lois et des institutions qui règlent les partages et les sanctions. Une convention est un accord, explicite ou tacite, qui tient sa force du seul fait que des hommes l'ont adopté et la respectent ; elle aurait pu être autre. La restriction « n'est-elle qu' » est décisive : le sujet ne demande pas si la justice comporte des conventions, ce qui est évident, mais si elle se réduit à elles.

L'expérience de l'ultimatum laisse voir la difficulté. D'un côté, le seuil à partir duquel une offre paraît insultante varie selon les sociétés : le sentiment d'injustice semble modelé par des habitudes. De l'autre, partout on retrouve ce refus de subir un partage trop inégal, comme si une exigence précédait les règles. Le juste n'est-il que ce que les hommes ont convenu d'appeler ainsi, ou existe-t-il une exigence qui permet de juger les conventions elles-mêmes ?

On montrera d'abord que la justice semble naître d'un accord et varier avec lui. On verra ensuite que nous ne cessons pourtant de juger les accords au nom d'une justice qui les dépasse. On soutiendra enfin que la justice est bien une institution humaine, mais qu'elle obéit à des conditions qui, elles, ne sont pas conventionnelles.

Plan détaillé

  • I. Un accord entre ceux qui craignent
    • a) Le compromis de Glaucon
    • b) Une rivière pour frontière
  • II. Nous jugeons les accords
    • a) Préférer ne rien recevoir
    • b) Ce qui brûle ici comme en Perse
  • III. Une invention qui n'est pas un caprice
    • a) Les rameurs de Hume
    • b) Convenir sans savoir qui l'on sera

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I. Un accord entre ceux qui craignent

a) Le compromis de Glaucon

Au livre II de la République de Platon, Glaucon, le frère de Platon, demande à Socrate de répondre à une thèse qu'il ne partage pas mais qu'il veut voir réfutée. Selon cette thèse, commettre l'injustice est naturellement un bien, la subir un mal. Mais comme les hommes ont plus à perdre à la subir qu'à gagner à la commettre, ceux qui ne peuvent pas l'emporter s'accordent pour ne plus ni la commettre ni la subir. Les lois naissent de ce pacte, et l'on appelle juste ce qu'elles prescrivent. La justice serait donc un compromis entre le plus désirable, nuire impunément, et le plus redouté, être lésé sans pouvoir se venger.

Pour le prouver, Glaucon raconte l'histoire du berger Gygès, qui trouve un anneau rendant invisible lorsqu'on en tourne le chaton. Gygès s'en sert aussitôt pour séduire la reine, tuer le roi et prendre le pouvoir. Donnez cet anneau au juste et à l'injuste, dit Glaucon, et vous les verrez agir de la même façon. Personne n'est juste volontairement ; on l'est sous la contrainte, par peur d'être vu.

La thèse est forte parce qu'elle explique beaucoup. Elle rend compte du fait que l'on respecte d'autant mieux la loi qu'on se sait surveillé. Elle explique que la justice soit liée à la sanction. Elle fait de la justice une convention au sens le plus strict : un arrangement intéressé, qui n'a d'autre valeur que l'utilité de ceux qui le passent.

L'expérience ordinaire semble lui donner raison. Qu'on pense à l'étal de légumes laissé au bord d'une route de campagne, avec une caisse en bois et un écriteau indiquant les prix : le producteur compte sur l'honnêteté des passants, et il sait aussi que la caisse est parfois vidée. Personne ne voit l'automobiliste qui repart sans payer ; l'anneau de Gygès, ici, c'est simplement l'absence de témoin. Si la justice avait sa source dans la nature humaine, pourquoi faudrait-il tant de serrures, de caméras et de contrôleurs pour qu'elle soit respectée ?

b) Une rivière pour frontière

Si la justice n'est qu'un accord, elle doit varier avec ceux qui s'accordent. Pascal, dans les Pensées, tire cette conséquence avec une ironie cinglante. Ce qui est permis d'un côté d'une frontière est puni de l'autre ; un méridien suffit à renverser le droit. « Plaisante justice qu'une rivière borne ! » Il imagine même un homme qui en tue un autre et qui, sommé de s'expliquer, répond simplement que sa victime habitait de l'autre côté de l'eau : là-bas, c'eût été un crime ; ici, c'est un exploit.

Pascal ne conclut pas pour autant que l'on doit désobéir. Il soutient au contraire que la coutume fait toute l'équité, pour la seule raison qu'elle est reçue, et qu'il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes. Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. La convention ne vaut pas par sa justice, elle vaut par la paix qu'elle procure.

Cette première réponse est cohérente : si les règles du juste changent avec les lieux et les époques, il semble qu'elles ne reposent sur rien d'autre que l'accord. Mais elle se heurte à un fait que l'on a peine à expliquer dans ce cadre : nous jugeons sans cesse les conventions, et parfois nous les condamnons.

II. Nous jugeons les accords

a) Préférer ne rien recevoir

Revenons au jeu de l'ultimatum. Le joueur qui refuse une offre trop basse ne viole aucune règle : le jeu lui permet d'accepter ou de refuser. Il ne se protège pas non plus pour l'avenir, puisque, dans la version de base, il ne rejouera pas avec le même partenaire. Son refus lui coûte, et ne lui rapporte rien. Il exprime seulement un jugement : ce partage n'est pas acceptable.

Ce geste résiste à l'analyse de Glaucon. Si la justice n'était qu'un compromis intéressé, celui qui refuse agirait contre son intérêt sans raison. Or il a une raison, mais elle n'est pas d'intérêt : il ne veut pas consentir à ce qu'il juge injuste. Sa conduite suppose une idée du juste antérieure à l'accord, puisque c'est elle qui lui fait rejeter l'accord proposé. On peut ajouter que, dans bien des expériences, les premiers joueurs proposent spontanément des parts proches de la moitié, alors que rien ne les y oblige.

Les variations entre sociétés, que l'on a observées en comparant les résultats, n'annulent pas ce constat. Elles montrent que le seuil de l'inacceptable dépend des habitudes ; elles ne montrent pas qu'il n'y a pas de seuil. La convention donne une forme et une mesure à une exigence qu'elle n'a pas créée.

b) Ce qui brûle ici comme en Perse

Aristote, au livre V de l'Éthique à Nicomaque, propose une distinction qui permet d'éviter les deux excès. Dans le juste politique, une part est naturelle, une autre légale. Le juste légal porte sur ce qui, au départ, est indifférent et qui cesse de l'être une fois fixé : le montant d'une rançon, la victime qu'on offrira lors d'un sacrifice. Le juste naturel a partout la même force, comme le feu brûle aussi bien ici qu'en Perse, indépendamment de ce qu'on en pense. Aristote reconnaît que même le juste naturel connaît des variations, mais il refuse d'en conclure que tout est arbitraire.

L'exemple le plus célèbre de cette tension est la tragédie de Sophocle. Antigone enterre son frère Polynice malgré l'édit de Créon, qui a interdit qu'on lui rende les honneurs funèbres. Quand le roi lui demande comment elle a osé, elle invoque des lois non écrites, que nul édit d'un mortel ne peut abolir, et dont personne ne connaît l'origine. Le conflit n'oppose pas une convention à un caprice : il oppose une convention politique à une exigence qui se présente comme plus ancienne que toute cité.

On voit ainsi que la justice ne peut pas être seulement une convention, puisque nous en faisons un critère pour juger les conventions. Si le juste était ce que les lois prescrivent, l'expression « loi injuste » serait une contradiction dans les termes. Or elle ne l'est pas : c'est même au nom de cette expression que les lois changent. Reste pourtant à dire d'où vient ce critère, sans revenir à une nature mystérieuse que personne ne voit.

III. Une invention qui n'est pas un caprice

a) Les rameurs de Hume

Hume, dans le livre III du Traité de la nature humaine, offre une voie moyenne remarquable. Il qualifie la justice de vertu artificielle. Elle n'est pas un sentiment naturel comme la bienveillance envers nos proches ; elle naît de l'invention humaine, dans des conditions précises : les biens extérieurs sont rares, ils peuvent passer d'une main à l'autre, et la générosité des hommes est limitée. Si tout abondait, ou si chacun aimait autrui comme lui-même, la justice serait inutile.

Mais Hume précise aussitôt que cette convention n'est pas une promesse ni un contrat passé un beau jour. Elle ressemble à l'accord de deux hommes qui rament dans la même barque : ils règlent leur rythme l'un sur l'autre sans s'être rien promis, simplement parce que chacun voit que l'autre en a intérêt et que la barque n'avance qu'ainsi. Les règles de la propriété et du respect des engagements se forment de cette manière, lentement, par l'expérience des avantages qu'elles procurent.

C'est là qu'intervient la distinction décisive : selon Hume, si les règles de la justice sont artificielles, elles ne sont pas arbitraires. Une convention peut être une invention et pourtant répondre à des nécessités qui, elles, ne dépendent pas de nous. Il n'était pas obligatoire que les hommes inventent la propriété sous telle forme précise ; il était inévitable qu'ils inventent quelque chose pour régler l'usage des biens rares. Le côté de la route où l'on roule est purement arbitraire ; qu'il faille un côté ne l'est pas.

b) Convenir sans savoir qui l'on sera

Il reste à expliquer pourquoi certaines conventions nous paraissent injustes, alors même qu'elles fonctionnent. Les règles d'une société de castes peuvent être stables et respectées ; on les juge pourtant iniques. John Rawls, dans sa Théorie de la justice, fournit un critère qui ne sort pas de l'idée de convention, mais qui la purifie. Imaginons, dit-il, que des personnes doivent choisir les principes de leur société sans savoir quelle place elles y occuperont : ni leur sexe, ni leur fortune, ni leurs talents, ni leur conception de la vie bonne. Derrière ce voile d'ignorance, personne ne peut tailler des règles à son avantage.

Rawls pense que des personnes ainsi placées choisiraient d'abord les mêmes libertés de base pour tous, puis n'admettraient d'inégalités que si elles profitent aux plus défavorisés. On peut discuter ce résultat. Mais l'idée importe davantage : est juste non pas n'importe quelle convention, mais celle que chacun pourrait accepter s'il ignorait le rôle qu'il jouera. La justice est bien un accord, mais un accord idéal, qui sert de mesure aux accords réels.

On retrouve alors, sous une forme plus claire, le joueur de l'ultimatum. Il refuse le partage parce qu'il voit que le premier joueur a profité de sa position pour se servir largement. Il juge l'accord du point de vue de quelqu'un qui aurait pu être à l'autre place. Le Gygès de Glaucon, au contraire, est l'homme qui se soustrait à ce point de vue, puisqu'il est invisible et ne risque plus jamais d'être de l'autre côté. L'anneau ne révèle pas la vérité de la justice ; il montre ce qu'elle cesse d'être quand on supprime la réciprocité.

Conclusion

Il est vrai que la justice se présente sous la forme de conventions : les lois changent avec les frontières, comme Pascal le moque, et Glaucon a raison de rappeler que bien des hommes ne la respectent que sous le regard des autres. Mais elle n'est pas qu'une convention, car nous jugeons les accords, et parfois nous préférons perdre plutôt que de consentir à un partage injuste. Hume permet de concilier ces deux constats : la justice est une invention humaine, mais une invention qui répond à des nécessités et n'a rien d'un caprice. Rawls en donne le critère : une convention est juste quand elle pourrait être acceptée par chacun, sans savoir quelle place il occupera. La justice est donc une convention, mais une convention sous condition d'impartialité, et cette condition, elle, ne se décrète pas.

On pourrait se demander, pour prolonger, si cette impartialité vaut seulement entre les hommes vivants. Les générations futures ne participent à aucun accord, et pourtant nos choix d'aujourd'hui fixent leur part : peut-on être juste envers ceux qui ne peuvent rien convenir avec nous ?

Bibliographie

  • Platon, La République, livre II.
  • Aristote, Éthique à Nicomaque, livre V.
  • Sophocle, Antigone.
  • Blaise Pascal, Pensées.
  • David Hume, Traité de la nature humaine, livre III.
  • John Rawls, Théorie de la justice.

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