Dissertation de philosophie — Terminale (notions : la raison, la vérité, la religion, la science) — environ 2 100 mots.
Introduction
Chacun connaît sa date de naissance et la donne sans hésiter sur un formulaire. Pourtant, personne ne l'a jamais constatée. Nous n'avons aucun souvenir de ce jour-là ; nous savons seulement ce que nos parents nous en ont dit et ce qu'un officier d'état civil a inscrit dans un registre que nous n'avons sans doute jamais consulté. Ce que nous tenons pour l'une de nos certitudes les plus solides est, à strictement parler, une croyance fondée sur un témoignage. Et personne ne trouverait déraisonnable de la tenir pour vraie.
Croire, au sens large, c'est tenir quelque chose pour vrai sans en avoir une preuve suffisante par soi-même. La croyance se distingue du savoir, qui s'appuie sur une démonstration ou une vérification, et de la simple opinion, qui est une croyance faible et changeante. Elle a deux sources possibles : la confiance accordée à quelqu'un (croire en une parole) et l'adhésion à une idée qu'on ne peut pas prouver (croire que). La raison est la faculté de juger selon des principes et d'exiger des raisons pour ce que l'on affirme. Être contraire à la raison, ce serait non pas simplement la dépasser, mais la contredire ou se dérober à ses exigences.
Le sujet porte sur toute croyance. Il ne s'agit donc pas de savoir si certaines croyances sont irrationnelles, ce qui est évident, mais si le fait même de croire est en soi un manquement à la raison. Si la raison exige des preuves, toute adhésion sans preuve est-elle une faute de l'esprit, ou bien la raison ne peut-elle fonctionner sans accorder un certain crédit, de sorte que la question décisive porterait moins sur le fait de croire que sur la manière de croire ?
Nous verrons d'abord ce qui oppose la croyance à l'exigence rationnelle. Nous montrerons ensuite que la raison elle-même s'appuie sur des croyances qu'elle ne peut pas éliminer. Nous chercherons enfin un critère pour distinguer la croyance raisonnable de celle qui se ferme à la raison.
Plan détaillé
- I. Le tribunal de la preuve
- A. Croire, c'est conclure avant d'avoir le droit de conclure
- B. L'armateur de Clifford : une faute morale autant qu'intellectuelle
- C. Penser, c'est savoir dire non
- II. Une raison qui vit à crédit
- A. Le témoignage, fondement silencieux du savoir
- B. Des certitudes qu'on ne démontre pas
- C. Agir sans attendre la preuve
- III. Ce qui rend une croyance déraisonnable
- A. Savoir que l'on croit
- B. Les cas où il est légitime de parier
- C. La croyance qui se nourrit de sa réfutation
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I. Le tribunal de la preuve
A. Croire, c'est conclure avant d'avoir le droit de conclure
La raison se reconnaît à une exigence simple : ne rien affirmer sans pouvoir en rendre compte. Or croire, c'est précisément affirmer plus que ce que l'on peut justifier. Le croyant donne son assentiment au-delà de ce que les preuves autorisent ; il conclut avant d'avoir le droit de conclure.
Descartes fait de ce décalage la source même de l'erreur. Dans la quatrième des Méditations métaphysiques, il explique que nous nous trompons parce que la volonté, qui est infinie, s'étend au-delà de l'entendement, qui est limité : nous jugeons de choses que nous ne concevons pas clairement. La règle de la méthode consiste donc à ne recevoir pour vrai que ce qui se présente si clairement et si distinctement à l'esprit qu'on n'a aucune occasion de le mettre en doute. Toute croyance, en tant qu'elle précède l'évidence, est une précipitation.
B. L'armateur de Clifford : une faute morale autant qu'intellectuelle
Le mathématicien anglais William Clifford, dans un article intitulé L'Éthique de la croyance, a donné à cette exigence une forme morale. Il imagine un armateur qui s'apprête à faire partir un vieux navire chargé d'émigrants. On lui a signalé que le bateau était usé et peut-être en mauvais état. Il chasse ses doutes, se persuade que le navire a déjà fait bien des traversées et que la Providence veillera sur ces familles. Il croit sincèrement à la solidité du bateau. Le navire coule en pleine mer.
Pour Clifford, l'armateur est coupable, non parce qu'il a menti, mais parce qu'il a cru sans avoir le droit de croire. Et il le serait encore si, par chance, le navire était arrivé à bon port : la faute tient à la manière dont la croyance a été acquise, non à ses conséquences. Clifford en tire un principe très strict : il est toujours mal de croire quoi que ce soit sur la base de preuves insuffisantes. La croyance n'est pas une affaire privée ; elle engage nos actes et ceux qui nous font confiance.
C. Penser, c'est savoir dire non
Cette exigence s'oppose à une pente naturelle de l'esprit. Nous croyons spontanément ce qui nous arrange, ce que pense notre entourage, ce qu'on nous a appris enfants. Alain a résumé la position du rationaliste en une formule brève : « Penser, c'est dire non. » Le jugement libre commence par le refus de consentir à ce qui se présente comme évident.
En ce sens, la croyance semble bien contraire à la raison : elle est le moment où l'esprit cède, où il substitue la confiance au contrôle, l'habitude à l'examen.
Transition. Mais l'exemple de la date de naissance résiste à ce verdict. Si toute croyance était une faute, nous serions tous fautifs à chaque instant. Il faut donc se demander si la raison peut réellement se passer de croire.
II. Une raison qui vit à crédit
A. Le témoignage, fondement silencieux du savoir
Que savons-nous par nous-mêmes ? Fort peu. Je sais que la Terre tourne autour du Soleil, que l'Australie existe, que les vaccins fonctionnent, que Napoléon a été exilé à Sainte-Hélène ; je n'ai rien vérifié de tout cela. Je l'ai appris de maîtres, de livres, de savants dont je n'ai jamais refait les expériences. Le savoir commun d'une société, et même le savoir scientifique, repose sur un immense réseau de confiance.
Le chercheur lui-même ne refait pas toutes les expériences de ses prédécesseurs ; il s'appuie sur leurs résultats publiés, en accordant crédit à la communauté qui les a contrôlés. Hume, dans l'Enquête sur l'entendement humain, montre que nous pesons les témoignages selon l'expérience que nous avons de leur fiabilité. Cette pesée est rationnelle, mais elle aboutit à une croyance, non à une démonstration. Supprimer la croyance par témoignage, ce ne serait pas purifier la raison, ce serait la ruiner.
B. Des certitudes qu'on ne démontre pas
Plus profondément, toute démonstration part de principes qui ne sont pas eux-mêmes démontrés. Hume établit que notre attente que le soleil se lève demain, ou que le feu brûle encore, ne repose sur aucun raisonnement : c'est l'habitude, née de la répétition, qui nous fait passer de la cause à l'effet. Le fondement de toute science expérimentale est une croyance naturelle, que nous ne pouvons ni prouver ni abandonner.
Wittgenstein, dans les notes réunies sous le titre De la certitude, prolonge cette idée. Certaines propositions, comme « j'ai deux mains » ou « la Terre existait bien avant ma naissance », ne sont pas des connaissances que nous aurions vérifiées ; elles sont comme des gonds sur lesquels tournent nos questions et nos doutes. Pour douter de quelque chose, il faut en tenir d'autres pour acquises. Le doute absolu n'est pas l'aboutissement de la raison, mais sa paralysie.
C. Agir sans attendre la preuve
Enfin, la vie pratique ne peut pas attendre l'évidence. Descartes lui-même, au moment où il entreprend de tout mettre en doute, se donne dans la troisième partie du Discours de la méthode une morale par provision. Il la compare à la conduite de voyageurs égarés dans une forêt : plutôt que de tourner en rond, ils doivent marcher toujours dans la même direction, même si ce choix est d'abord arbitraire, car ils arriveront au moins quelque part. Agir, c'est souvent se fier à l'opinion la plus probable.
On voit alors que la croyance n'est pas l'ennemie de la raison, mais l'une de ses conditions. Celui qui ne croirait rien ne pourrait ni apprendre, ni démontrer, ni agir.
Transition. Faut-il pour autant conclure que toutes les croyances se valent ? Ce serait tomber dans l'excès inverse. Si toute croyance n'est pas contraire à la raison, certaines le sont manifestement. Encore faut-il trouver ce qui les distingue.
III. Ce qui rend une croyance déraisonnable
A. Savoir que l'on croit
Kant, dans la Critique de la raison pure, distingue trois degrés de l'assentiment : l'opinion, qui est insuffisante subjectivement et objectivement ; la croyance, suffisante pour celui qui croit mais non objectivement ; le savoir, suffisant des deux côtés. Cette distinction permet de comprendre qu'une croyance peut être rationnelle à condition de se savoir croyance. Celui qui croit en Dieu ou en la liberté sans prétendre le démontrer ne commet aucune faute contre la raison : il reconnaît les limites du savoir. La faute commence quand la croyance se fait passer pour un savoir.
La croyance déraisonnable n'est donc pas celle qui manque de preuve, mais celle qui ignore qu'elle en manque. La date de naissance est une croyance raisonnable parce que je sais d'où je la tiens, et que je la réviserais si l'on me montrait une erreur dans le registre.
B. Les cas où il est légitime de parier
William James a répondu à Clifford dans La Volonté de croire. Il admet que, dans la plupart des cas, il vaut mieux suspendre son jugement. Mais il existe selon lui des situations où le choix est à la fois vivant, inévitable et décisif, et où les preuves ne peuvent pas trancher. L'alpiniste coincé dans la montagne, qui doit franchir une crevasse, ne sait pas s'il en est capable ; s'il croit qu'il peut sauter, sa confiance lui donne la force de réussir, alors que le doute le ferait échouer. Certaines vérités, comme la réussite d'une amitié, dépendent en partie de la croyance qu'on leur accorde d'avance.
Dans ces cas, refuser de croire n'est pas plus rationnel que croire : c'est un autre pari, qui prend seulement la forme de l'abstention. La raison ne commande pas toujours d'attendre ; elle commande de savoir quand il n'est plus possible d'attendre.
C. La croyance qui se nourrit de sa réfutation
Le critère décisif se trouve alors dans le rapport de la croyance à ce qui pourrait la démentir. Charles Sanders Peirce, dans « Comment se fixe la croyance », décrit plusieurs méthodes pour s'installer dans une conviction : la ténacité, qui consiste à se boucher les oreilles ; l'autorité, qui impose une doctrine ; la méthode a priori, qui retient ce qui paraît agréable à la raison, un peu comme on choisit selon son goût ; et la méthode scientifique, qui seule accepte que l'expérience puisse corriger nos croyances. Les trois premières produisent des croyances fermes, mais fermées.
On le voit dans les théories du complot : chaque démenti y devient une preuve supplémentaire, puisque ceux qui démentent seraient eux-mêmes complices. Une telle croyance est contraire à la raison, non parce qu'elle n'est pas prouvée, mais parce qu'elle s'est rendue imperméable à toute preuve. L'armateur de Clifford appartient à cette famille : il a écarté les signaux d'alerte au lieu de les examiner. À l'inverse, une croyance qui reste ouverte à la révision peut être parfaitement rationnelle, même sans démonstration.
Conclusion
Toute croyance n'est pas contraire à la raison. Certes, la raison exige des preuves, et celui qui adhère sans examen à ce qui l'arrange commet une faute, intellectuelle et parfois morale, comme l'armateur de Clifford. Mais la raison elle-même vit à crédit : elle repose sur le témoignage, sur des certitudes de base qu'elle ne démontre pas, et sur la nécessité d'agir avant la preuve. Ce qui oppose une croyance à la raison n'est donc pas le fait de croire, mais la manière de croire : se prendre pour un savoir, refuser d'entendre ce qui pourrait la corriger. Une croyance qui sait d'où elle vient et accepte d'être révisée n'est pas une démission de la raison ; elle en est un usage lucide.
On pourrait se demander, pour prolonger, si la confiance que réclame la vie démocratique, dans les institutions, la presse ou la science, ne relève pas de ce même crédit raisonnable, que les fausses nouvelles cherchent précisément à détruire.
Bibliographie
- René Descartes, Méditations métaphysiques ; Discours de la méthode.
- David Hume, Enquête sur l'entendement humain.
- Emmanuel Kant, Critique de la raison pure.
- William Kingdon Clifford, L'Éthique de la croyance.
- William James, La Volonté de croire.
- Ludwig Wittgenstein, De la certitude.
- Charles Sanders Peirce, « Comment se fixe la croyance ».