La foi s'oppose-t-elle à la raison ? (dissertation corrigée)

1 903 mots · ≈6 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 1 900 mots.

Introduction

Après la mort de Pascal, on trouva cousu dans la doublure de son vêtement un court texte, le Mémorial, où il avait noté une nuit d'illumination religieuse. On y lit l'invocation du « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants ». L'auteur de ces lignes était pourtant l'un des plus grands savants de son siècle, mathématicien et physicien. Le même homme pouvait donc à la fois démontrer et croire, tout en affirmant que le Dieu de sa foi n'était pas celui de la démonstration.

La foi est l'adhésion de l'esprit à une vérité qui n'est pas démontrée, fondée sur la confiance accordée à une parole (une révélation, un témoignage) ; en un sens religieux, elle est aussi une relation vivante à Dieu. La raison est la faculté de connaître par principes et par preuves, de juger, de lier les idées selon un ordre que chacun peut vérifier. S'opposer peut signifier se contredire (l'une affirme ce que l'autre nie), se combattre (l'une cherche à éliminer l'autre), ou simplement différer, comme deux voies distinctes.

Le problème est donc le suivant : la foi, qui adhère sans preuve, est-elle par nature contraire à l'exigence rationnelle de justification, ou bien foi et raison peuvent-elles coexister, voire s'appeler l'une l'autre, à condition de reconnaître leurs domaines propres ?

Nous verrons d'abord que tout semble les opposer, du point de vue de la raison comme du point de vue de la foi. Nous montrerons ensuite qu'une grande tradition les a pensées comme complémentaires. Nous chercherons enfin, avec Kant et Pascal, à préciser leurs limites respectives.

Plan détaillé

  • I. Deux attitudes inconciliables ?
    • A. Le tribunal de la raison : croire sans preuve, une faute de l'esprit
    • B. La religion comme illusion (Spinoza, Freud)
    • C. Du côté de la foi : le scandale et le paradoxe (Tertullien, Kierkegaard)
  • II. Croire pour comprendre : l'accord de la foi et de la raison
    • A. La foi qui cherche l'intelligence (Augustin, Anselme)
    • B. Thomas d'Aquin : une seule vérité, deux voies
    • C. La raison elle-même repose sur des croyances
  • III. Ni opposition ni confusion : distinguer les ordres
    • A. Kant : limiter le savoir pour faire place à la foi
    • B. Opinion, croyance, savoir
    • C. Pascal : les raisons du cœur et le pari

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I. Deux attitudes inconciliables ?

A. Le tribunal de la raison

La raison exige des preuves. Depuis Descartes, la règle de la méthode est de ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connaisse évidemment être telle. Or la foi semble précisément consister à affirmer ce que l'on ne voit pas et ce que l'on ne peut démontrer : l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, des miracles qui contredisent les lois de la nature. Du point de vue rationnel, croire sans preuve paraît une faiblesse, voire une faute de l'esprit.

La foi s'appuie en outre sur une autorité : un texte sacré, une Église, une tradition. La raison, au contraire, ne reconnaît d'autre autorité que celle de l'argument. Les Lumières ont fait de cette émancipation leur programme : Kant définit les Lumières comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité, c'est-à-dire de l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui.

B. La religion comme illusion

Spinoza, dans le Traité théologico-politique, soumet l'Écriture à une lecture historique et critique. Les prophètes, montre-t-il, se distinguaient par la vivacité de leur imagination plutôt que par la rigueur de leur intelligence ; l'Écriture n'enseigne pas des vérités spéculatives mais l'obéissance, la justice et la charité. Il en conclut que la philosophie et la théologie ont des objets différents, et que la liberté de philosopher doit être garantie.

Freud va plus loin dans L'Avenir d'une illusion. Les croyances religieuses seraient des illusions, au sens précis de croyances motivées par un désir : celui d'un père protecteur, d'une justice finale, d'une consolation devant la mort. Une illusion n'est pas nécessairement fausse, mais elle tient sa force du désir et non des preuves. Pour Freud, l'humanité devrait progressivement s'en détacher au profit de la science.

C. Du côté de la foi : le scandale et le paradoxe

L'opposition est parfois revendiquée par les croyants eux-mêmes. Saint Paul parle d'une sagesse de Dieu qui paraît folie aux yeux des hommes. Tertullien demandait ce qu'il y a de commun entre Athènes et Jérusalem, c'est-à-dire entre la philosophie et la foi ; on lui prête, sans doute à tort sous cette forme, la formule « je crois parce que c'est absurde ».

Kierkegaard donne à cette idée sa forme la plus forte. Dans Crainte et tremblement, il médite le sacrifice d'Abraham : Dieu lui demande de sacrifier son fils Isaac, et Abraham obéit. Aucune raison, aucune morale universelle ne peut justifier cet acte ; c'est pourquoi Kierkegaard parle d'une « suspension téléologique de l'éthique ». La foi n'est pas une connaissance inférieure qu'on pourrait dépasser : elle est un paradoxe, un saut, une décision de l'individu seul devant Dieu. Vouloir la rendre raisonnable, c'est la détruire.

Transition. Ainsi, rationalistes et penseurs de la foi semblent s'accorder sur un point : la foi et la raison ne parlent pas la même langue. Mais cette opposition repose peut-être sur une conception étroite de l'une et de l'autre. Une longue tradition philosophique et théologique a en effet soutenu qu'elles se complètent.

II. Croire pour comprendre : l'accord de la foi et de la raison

A. La foi qui cherche l'intelligence

Augustin, dont on résume souvent la pensée par l'idée qu'il faut croire pour comprendre et comprendre pour croire, voit dans la foi un point de départ et non un point d'arrivée. La foi oriente l'esprit, et l'intelligence en approfondit le contenu. Anselme de Cantorbéry reprend cette démarche, qu'il désigne par la formule fides quaerens intellectum, « la foi cherchant l'intelligence ». Dans le Proslogion, il propose son célèbre argument : Dieu est ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand ; or ce qui existe dans la réalité est plus grand que ce qui existe seulement dans l'esprit ; donc Dieu existe.

Que cet argument soit valide ou non, la démarche est significative : le croyant ne renonce pas à penser, il cherche au contraire à rendre raison de ce qu'il croit.

B. Thomas d'Aquin : une seule vérité, deux voies

Thomas d'Aquin propose la synthèse la plus aboutie. Dans la Somme contre les Gentils et la Somme théologique, il distingue les vérités que la raison naturelle peut atteindre (que Dieu existe, qu'il est un) et celles qui la dépassent et ne sont connues que par la révélation (la Trinité, l'Incarnation). Les premières font l'objet des célèbres « cinq voies », preuves de l'existence de Dieu à partir du mouvement, de la causalité ou de l'ordre du monde.

Mais surtout, Thomas affirme que la vérité de la foi ne peut contredire la vérité de la raison, puisque toutes deux viennent de Dieu. Si une contradiction apparaît, c'est qu'un raisonnement est mal conduit. Selon un adage thomiste, la grâce ne détruit pas la nature, elle l'accomplit : la foi ne supprime pas la raison, elle la prolonge là où elle ne peut aller seule.

C. La raison elle-même repose sur des croyances

On peut enfin retourner l'objection rationaliste. La raison ne commence-t-elle pas, elle aussi, par des principes qu'elle ne démontre pas ? Aristote remarquait qu'on ne peut tout démontrer, sous peine de régression à l'infini : les premiers principes sont saisis sans démonstration. Le savant fait confiance à la régularité de la nature, à la fiabilité de ses instruments, au témoignage de ses collègues dont il ne refait pas toutes les expériences. Toute connaissance humaine comporte une part de confiance, c'est-à-dire de foi au sens large.

Transition. L'accord thomiste suppose néanmoins que la raison puisse démontrer l'existence de Dieu. Or c'est précisément ce que la philosophie moderne a contesté. Faut-il alors revenir à l'opposition ? Kant propose une autre voie : ni opposer ni confondre, mais délimiter.

III. Ni opposition ni confusion : distinguer les ordres

A. Limiter le savoir pour faire place à la foi

Dans la Critique de la raison pure, Kant montre que notre connaissance est limitée à l'expérience possible. Les preuves traditionnelles de l'existence de Dieu, la preuve ontologique d'Anselme et de Descartes notamment, échouent : l'existence n'est pas un prédicat que l'on pourrait tirer d'un concept. Mais la raison ne peut pas davantage démontrer que Dieu n'existe pas. Dans la préface de la seconde édition, Kant explique qu'il a dû limiter le savoir afin de laisser une place à la croyance.

Cette croyance n'est pas pour autant irrationnelle. Dans la Critique de la raison pratique, Kant présente l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme comme des postulats de la raison pratique : la loi morale m'ordonne de viser le souverain bien, l'accord de la vertu et du bonheur, et je dois supposer les conditions qui le rendent possible. C'est ce que Kant appelle une foi rationnelle, développée ensuite dans La Religion dans les limites de la simple raison.

B. Opinion, croyance, savoir

Kant distingue trois degrés de l'assentiment, ce qui permet de clarifier le sujet :

Fondement subjectif Fondement objectif
Opinion insuffisant insuffisant
Croyance (foi) suffisant insuffisant
Savoir suffisant suffisant

La foi n'est donc ni une opinion arbitraire, ni un savoir : c'est une conviction fermement fondée pour le sujet, sans pouvoir être prouvée objectivement. Elle ne s'oppose à la raison que si elle prétend être un savoir ; la raison ne s'oppose à elle que si elle prétend tout savoir. Le conflit naît de l'empiètement d'un domaine sur l'autre.

C. Les raisons du cœur et le pari

Pascal, bien avant Kant, distinguait des ordres différents : celui des corps, celui des esprits et celui de la charité, qui ne se mesurent pas les uns aux autres. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » : il ne s'agit pas d'opposer le sentiment au raisonnement, mais de reconnaître une connaissance par le cœur, qui saisit les premiers principes et sans laquelle la raison ne pourrait même pas commencer.

Le célèbre argument du pari montre d'ailleurs que Pascal ne méprise pas la raison. Puisque la raison ne peut décider si Dieu existe, il faut pourtant parier, car on est embarqué ; et un calcul rationnel montre qu'il est plus avantageux de parier sur Dieu, où l'on risque un fini pour gagner un infini. La raison ne produit pas la foi, mais elle peut montrer qu'il n'est pas déraisonnable de croire et préparer l'esprit. Pascal résume cette double exigence ailleurs dans les Pensées : il faut éviter deux excès, exclure la raison et n'admettre que la raison.

Conclusion

La foi semble d'abord s'opposer à la raison, puisqu'elle adhère sans preuve à ce que la raison ne peut établir ; rationalistes comme Spinoza ou Freud et croyants comme Kierkegaard ont souligné cet écart. Mais une grande tradition, d'Augustin à Thomas d'Aquin, a montré que la foi peut chercher l'intelligence et que les deux ne sauraient se contredire, si elles visent la même vérité. Kant et Pascal permettent de dépasser l'alternative : foi et raison ne s'opposent que lorsque l'une prétend occuper le domaine de l'autre. Reconnaître les limites du savoir n'abolit pas la raison ; c'est au contraire son usage le plus rigoureux.

Reste une question, aujourd'hui vive : dans une société laïque, la foi doit-elle demeurer une affaire privée, ou les convictions religieuses peuvent-elles légitimement participer au débat public, à condition de se soumettre à l'épreuve de l'argumentation ?

Bibliographie

  • Thomas d'Aquin, Somme contre les Gentils ; Somme théologique.
  • Blaise Pascal, Pensées.
  • Baruch Spinoza, Traité théologico-politique.
  • Emmanuel Kant, Critique de la raison pure ; La Religion dans les limites de la simple raison.
  • Søren Kierkegaard, Crainte et tremblement.
  • Sigmund Freud, L'Avenir d'une illusion.

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