Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 100 mots. Plan en trois parties qui distingue les limites provisoires et les limites de principe.
Introduction
Après un accident d'avion, les enquêteurs du Bureau d'enquêtes et d'analyses reconstituent minute par minute ce qui s'est passé : l'état des sondes, les alarmes, les gestes de l'équipage, la météo, la conception des commandes. Leur rapport peut être d'une précision vertigineuse. Pourtant, il précise toujours qu'il n'a pas pour objet de déterminer des responsabilités. La justice, de son côté, se demandera qui a commis une faute ; les familles, elles, se demanderont pourquoi leur proche était dans cet avion-là. Trois questions, une seule catastrophe, et une seule d'entre elles relève de l'enquête technique.
Expliquer, c'est rendre raison d'un phénomène en montrant qu'il découle de causes ou de lois : on explique la chute d'un corps par la gravitation, une épidémie par la transmission d'un virus. L'explication ne se contente pas de décrire ce qui arrive ; elle montre pourquoi cela devait arriver, étant donné certaines conditions. La science est la connaissance méthodique qui procède ainsi, en formulant des hypothèses qu'elle soumet à l'épreuve des faits. Le mot tout, enfin, est ambigu : il peut désigner la totalité des phénomènes, ou bien la totalité des questions que l'homme se pose.
Si l'on entend le sujet au premier sens, il invite à un pari : rien, dans la nature, n'échapperait par principe à l'explication. Au second sens, il en va autrement, car toutes les questions ne sont peut-être pas des demandes d'explication. Le problème est donc de savoir si les limites de la science sont provisoires, liées à l'état actuel du savoir, ou de principe. Ce que la science n'explique pas est-il seulement ce qu'elle n'explique pas encore, ou existe-t-il des questions qui ne relèvent pas de l'explication causale ?
On examinera d'abord la légitimité du projet d'une explication intégrale de la nature. On verra ensuite que l'explication scientifique comporte des limites internes, qui tiennent à sa démarche même. On montrera enfin que certaines questions, celles du sens, de la valeur et de la liberté, ne sont pas des énigmes non résolues mais des questions d'une autre nature.
Plan détaillé
- I. Le pari d'une nature sans reste
- a) Rien n'arrive sans raison
- b) Le recul des mystères
- II. Les bords de l'explication
- a) Des lois qui ne s'expliquent pas elles-mêmes
- b) Une connaissance toujours révisable
- c) Le déterminisme n'est pas la prévisibilité
- III. Les questions qui ne demandent pas de cause
- a) Le fait et la valeur
- b) L'effet que cela fait d'être soi
- c) Le savant et le sens
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I. Le pari d'une nature sans reste
a) Rien n'arrive sans raison
La science repose sur une conviction qu'elle ne démontre pas, mais sans laquelle elle ne chercherait rien : tout ce qui arrive a une cause. Leibniz l'a formulée sous le nom de principe de raison suffisante : rien ne se produit sans qu'il y ait une raison pour laquelle cela est ainsi plutôt qu'autrement. Un enquêteur du BEA ne conclut jamais qu'un avion est tombé « sans raison » ; s'il ne trouve pas la cause, il dit qu'elle n'a pas été déterminée, ce qui est très différent.
Laplace a poussé cette conviction jusqu'à son terme. Dans son Essai philosophique sur les probabilités, il imagine une intelligence qui connaîtrait, à un instant donné, toutes les forces de la nature et la position de tous les êtres qui la composent. Pour une telle intelligence, rien ne serait incertain : l'avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. L'image dit l'ambition de la physique classique : le monde est une immense chaîne causale, et notre ignorance ne vient que de notre faiblesse de calcul.
b) Le recul des mystères
L'histoire des sciences semble donner raison à ce pari. La foudre a été la colère des dieux avant de devenir une décharge électrique. Les épidémies ont été des châtiments avant qu'on identifie les microbes. Surtout, Darwin a montré qu'on pouvait expliquer l'adaptation stupéfiante des êtres vivants à leur milieu, qui semblait exiger un créateur, par un mécanisme aveugle : la variation et la sélection. Ce qui passait pour la preuve d'une intention est devenu le résultat d'un processus.
À chaque fois, le même scénario se répète : ce qu'on croyait inexplicable n'était qu'inexpliqué. On est alors tenté de conclure par induction que les mystères qui restent, l'origine de la vie, la nature de la conscience, connaîtront le même sort. Dire que la science ne peut pas tout expliquer serait parier contre elle, et l'histoire montre que ce pari est souvent perdu.
Cette confiance est légitime comme règle de recherche. Mais elle mélange deux affirmations : que tout phénomène naturel est explicable, et que l'explication épuise ce qu'il y a à dire de ce phénomène. La première est une méthode ; la seconde est une philosophie, et elle mérite examen.
II. Les bords de l'explication
a) Des lois qui ne s'expliquent pas elles-mêmes
Expliquer, c'est ramener un fait à une loi, puis cette loi à une loi plus générale. Newton a rattaché la chute des pommes et le mouvement de la Lune à une même attraction. Mais la loi la plus générale, à quoi la rattacher ? Elle est posée, constatée, mise en équations ; elle n'est pas expliquée. Newton lui-même refusait de forger des hypothèses sur la cause de la gravitation : il en décrivait les effets avec exactitude.
Toute explication s'arrête donc quelque part. Ce point d'arrêt peut reculer, et la physique contemporaine cherche sans cesse à unifier ses lois. Mais il ne peut pas disparaître, car expliquer, c'est toujours expliquer par autre chose. La question que pose Leibniz dans les Principes de la nature et de la grâce, « pourquoi il y a plutôt quelque chose que rien ? », marque précisément ce point limite : elle ne demande pas la cause d'un phénomène dans le monde, mais la raison de l'existence du monde lui-même. La science, qui explique un état du monde par un autre état du monde, ne peut y répondre sans changer de nature.
b) Une connaissance toujours révisable
Ensuite, ce que la science explique, elle l'explique sous condition. Karl Popper, dans La Logique de la découverte scientifique, montre qu'une théorie scientifique ne peut jamais être vérifiée définitivement : aucun nombre d'observations favorables ne prouve qu'une loi universelle est vraie, alors qu'une seule observation contraire peut la réfuter. Ce qui fait la scientificité d'une théorie, c'est justement qu'elle s'expose à cette réfutation.
Il en résulte que « tout expliquer » n'a pas de sens pour la science elle-même. Ses explications sont les meilleures disponibles, non des vérités closes. La mécanique de Newton expliquait admirablement le mouvement des planètes, jusqu'à ce qu'une anomalie dans l'orbite de Mercure résiste ; il a fallu la relativité d'Einstein pour en rendre compte. Une science qui prétendrait avoir tout expliqué cesserait d'être une science : elle deviendrait un dogme.
c) Le déterminisme n'est pas la prévisibilité
Enfin, même là où tout obéit à des lois, il ne s'ensuit pas que tout soit calculable. Henri Poincaré, en étudiant le mouvement de trois corps qui s'attirent, a découvert que de très petites différences dans l'état initial peuvent produire, à terme, des écarts énormes. La météorologie en est l'exemple quotidien : les équations sont connues, mais la moindre imprécision dans la mesure rend toute prévision incertaine au-delà de quelques jours.
Le démon de Laplace supposait une connaissance infinie de l'état présent ; aucune intelligence finie ne la possède, et ce n'est pas une question de progrès technique. Le rapport du BEA explique après coup comment une série de petits événements a conduit à la catastrophe ; personne n'aurait pu la prédire avant. L'explication rétrospective est souvent possible là où la prévision ne l'était pas.
Ces limites restent toutefois internes à la science : elles concernent la manière dont elle explique. Reste à savoir si certaines questions échappent non pas à l'explication réussie, mais à l'explication tout court.
III. Les questions qui ne demandent pas de cause
a) Le fait et la valeur
Revenons aux trois questions posées après l'accident. Celle de la justice, qui est responsable, ne se règle pas par une chaîne de causes. Un pilote peut avoir causé l'accident par un geste réflexe sans être fautif, et un dirigeant peut être fautif sans avoir touché à rien. La responsabilité suppose qu'on rapporte un acte à une liberté et à une norme : ce qu'il aurait fallu faire.
Hume a montré, dans le Traité de la nature humaine, qu'on ne peut pas passer légitimement de ce qui est à ce qui doit être. Aucune accumulation de faits ne contient une obligation. La science peut expliquer pourquoi les hommes jugent certains actes injustes, par l'évolution, l'éducation ou la neurologie ; elle ne peut pas dire si ces jugements sont fondés. Expliquer l'origine d'une valeur n'est pas la justifier, ni la réfuter.
Kant en tire une conséquence plus radicale. Dans la Critique de la raison pure, il montre que, dans l'ordre des phénomènes, tout est soumis à la causalité naturelle ; mais l'homme qui agit moralement se pense comme libre, c'est-à-dire capable de commencer une action par lui-même. La liberté n'est pas un phénomène qu'on aurait oublié d'expliquer : c'est le point de vue depuis lequel on agit, et non celui depuis lequel on observe.
b) L'effet que cela fait d'être soi
Il y a ensuite la conscience. Le philosophe américain Thomas Nagel a posé la question sous une forme célèbre : quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ? On peut connaître dans le détail le système d'écholocation de l'animal, les fréquences émises, les zones cérébrales sollicitées. On ignorera toujours ce que c'est, pour elle, de percevoir le monde ainsi. La science décrit le cerveau de l'extérieur ; l'expérience vécue n'existe que de l'intérieur.
Cela ne signifie pas que la conscience serait surnaturelle, ni que les neurosciences soient vaines : elles expliquent de mieux en mieux les conditions de l'expérience. Mais il y a un écart entre expliquer les conditions d'une douleur et savoir ce qu'elle fait à celui qui la souffre. Le neurologue qui comprend parfaitement la migraine ne la ressent pas en lisant le scanner de son patient.
c) Le savant et le sens
Reste la question des familles : pourquoi lui, pourquoi ce vol-là ? Elle a l'air d'une demande de cause, mais ce n'en est pas une. On pourrait leur répondre en citant le plan de vol et la réservation du billet : ce serait exact et absurde. Ce qu'elles demandent, c'est un sens, une place pour cet événement dans une vie et dans une histoire.
Max Weber, dans sa conférence sur le métier de savant reprise dans Le Savant et le Politique, décrit le monde moderne comme un monde « désenchanté » : rien n'y relève plus en principe de puissances mystérieuses, tout peut être maîtrisé par le calcul. Mais il ajoute que la science, justement pour cette raison, ne peut pas répondre à la question de savoir comment nous devons vivre. Elle peut éclairer les moyens, les conséquences prévisibles de nos choix ; elle ne peut pas choisir à notre place les fins.
C'est peut-être là la meilleure réponse au sujet : la science peut prétendre expliquer tout ce qui arrive, mais tout ce qui compte n'est pas de l'ordre de ce qui arrive. Le sens, la valeur, la responsabilité ne sont pas des trous dans l'explication ; ils appartiennent à un autre registre de questions.
Conclusion
La science peut-elle tout expliquer ? En droit, son projet ne connaît pas de frontière dans la nature : aucun phénomène n'est par principe soustrait à la recherche des causes, et l'histoire a vu reculer bien des mystères. Mais l'explication rencontre des limites internes : elle s'arrête sur des lois qu'elle constate sans les fonder, elle reste révisable, et le déterminisme n'implique pas la prévisibilité. Surtout, certaines questions ne sont pas des demandes d'explication : celles de la valeur, de la liberté, de l'expérience vécue et du sens. Le rapport d'enquête qui refuse de désigner un coupable ne reconnaît pas une impuissance ; il connaît son domaine.
On pourrait alors se demander si le danger vient moins des limites de la science que de la tentation de lui demander ce qu'elle ne peut donner : confier à l'expertise des décisions qui relèvent du débat politique, c'est attendre une explication là où il faudrait un choix.
Bibliographie
- Leibniz, Principes de la nature et de la grâce fondés en raison.
- Pierre-Simon de Laplace, Essai philosophique sur les probabilités.
- David Hume, Traité de la nature humaine.
- Emmanuel Kant, Critique de la raison pure.
- Karl Popper, La Logique de la découverte scientifique.
- Max Weber, Le Savant et le Politique.