Peut-on tout pardonner ? (dissertation corrigée)

2 017 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 200 mots. Plan en trois parties qui déplace la question de l'objet du pardon vers son sujet.

Introduction

Dans certaines prisons françaises, des victimes acceptent de rencontrer, plusieurs semaines durant, des détenus condamnés pour des faits semblables à ceux qu'elles ont subis, mais qui ne sont pas leurs propres agresseurs. Ces rencontres de justice restaurative ne visent ni à réviser une peine ni à obtenir une réconciliation. Imaginons une femme, cambriolée et frappée chez elle, qui dirait à l'homme assis en face d'elle : « Je ne vous pardonne pas, je ne le peux pas, ce n'est pas à moi de le faire. Mais je vous écoute. » Cette phrase contient tout le problème : il y a ce qu'on refuse de pardonner, et il y a ce qu'on n'a pas qualité pour pardonner.

Pardonner, c'est renoncer à faire payer une offense dont on a été victime, sans pour autant nier qu'elle a eu lieu ni qu'elle était une faute. Le pardon se distingue de l'excuse, qui montre que l'acte n'était pas vraiment fautif (l'auteur ne savait pas, ne pouvait pas faire autrement), et de l'oubli, qui efface sans rien décider. Il n'est pas davantage l'amnistie ou la grâce, qui sont des décisions de l'État. « Tout » renvoie ici aux fautes les plus graves, celles qui semblent dépasser toute mesure. Quant au verbe pouvoir, il interroge à la fois une capacité (en est-on capable ?) et une légitimité (en a-t-on le droit ?).

Le paradoxe est le suivant. Si le pardon ne s'applique qu'aux fautes légères, il se confond avec l'indulgence et n'a guère besoin d'exister. S'il s'applique aux fautes extrêmes, il paraît trahir les victimes et banaliser le mal. Le pardon a-t-il des limites tenant à la gravité de la faute, ou sa limite véritable est-elle ailleurs, dans la question de savoir qui peut pardonner, et à qui ?

On montrera d'abord que le pardon semble réservé à ce qui reste à la mesure humaine. On verra ensuite qu'un pardon soumis à des conditions cesse d'en être un, et qu'il n'a de sens que face à l'impardonnable. On soutiendra enfin que la limite du pardon tient moins à l'acte commis qu'à la personne qui pardonne.

Plan détaillé

  • I. Un pardon à la mesure de l'homme
    • a) Pardonner à celui qui le demande
    • b) Des crimes qui excèdent toute réparation
  • II. Pardonner ce qui ne peut pas l'être
    • a) Le pardon n'est pas un échange
    • b) Une contradiction assumée
  • III. Qui peut pardonner ?
    • a) Personne ne pardonne à la place de la victime
    • b) L'État gracie, amnistie, mais ne pardonne pas
    • c) Une liberté, jamais un devoir

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I. Un pardon à la mesure de l'homme

a) Pardonner à celui qui le demande

Dans l'expérience ordinaire, le pardon s'inscrit dans une relation. Un ami nous a menti, il le reconnaît, il s'en excuse, il cherche à réparer : nous lui pardonnons. Le schéma suppose trois éléments. D'abord une faute reconnue comme telle par son auteur. Ensuite une demande, qui manifeste un changement : celui qui demande pardon n'est plus tout à fait celui qui a offensé. Enfin une possibilité de reprendre la relation sur d'autres bases.

Hannah Arendt, dans Condition de l'homme moderne, donne à ce schéma une portée politique. L'action humaine est irréversible : ce qui est fait ne peut être défait, et ses conséquences échappent à celui qui l'a accomplie. Sans le pardon, chacun resterait prisonnier d'un seul acte, comme l'apprenti sorcier qui ne connaît pas la formule pour arrêter le sortilège. Le pardon délie : il permet de recommencer. Arendt attribue à Jésus de Nazareth la découverte du rôle du pardon dans les affaires humaines, mais elle en fait une faculté proprement humaine, sans laquelle aucune vie commune ne serait possible.

Ce pardon a pourtant une limite, qu'Arendt énonce elle-même : les hommes sont incapables de pardonner ce qu'ils ne peuvent punir, et incapables de punir ce qui est impardonnable. Il existe des crimes qui détruisent les conditions mêmes dans lesquelles pardon et châtiment ont un sens.

b) Des crimes qui excèdent toute réparation

C'est cette limite que Vladimir Jankélévitch a défendue avec la plus grande force. Au milieu des années 1960, on débattait en France et en Allemagne de la prescription des crimes nazis : fallait-il que l'écoulement du temps les efface juridiquement ? La France a répondu par la loi du 26 décembre 1964, qui déclare imprescriptibles les crimes contre l'humanité. Jankélévitch a pris part au débat par des textes réunis plus tard sous le titre L'Imprescriptible.

Sa position est nette. L'extermination des Juifs d'Europe n'a pas visé des individus pour ce qu'ils avaient fait, mais pour ce qu'ils étaient ; elle a nié leur humanité même. Un tel crime ne se mesure à aucune peine, et le temps n'a aucune prise sur lui. Jankélévitch ajoute une remarque décisive : ceux qui l'ont commis n'ont jamais demandé pardon. Pourquoi pardonnerait-on à des gens qui ne regrettent rien ? Le pardon ainsi accordé ne serait pas généreux ; il serait une seconde injure faite aux morts.

Cette première réponse est solide. Elle fait du pardon une réponse proportionnée à une faute humaine, adressée à un coupable qui se repent. Mais elle soulève une difficulté : si l'on ne pardonne qu'aux fautes pardonnables et qu'aux coupables repentis, le pardon fait-il encore autre chose que constater qu'il n'y a plus rien à reprocher ?

II. Pardonner ce qui ne peut pas l'être

a) Le pardon n'est pas un échange

Un pardon qui exige le repentir ressemble à un contrat : tu reconnais ta faute, tu changes, et en échange je renonce à ma rancune. On peut trouver cela juste. Mais on voit aussi ce que cette logique a de commercial. Le coupable paie en humiliation ce que la victime lui rend en tranquillité ; la dette est soldée. Ce n'est plus un pardon, c'est un règlement.

Jacques Derrida, dans un entretien intitulé « Le siècle et le pardon », a poussé cette objection jusqu'au paradoxe : le pardon ne pardonne que l'impardonnable. Pardonner ce qui est pardonnable, une maladresse, une faute légère, une offense regrettée, ce n'est pas pardonner, c'est excuser, ou constater que la faute n'en était pas vraiment une. Le pardon, s'il existe, commence là où toutes les raisons de pardonner font défaut. Il est inconditionnel ou il n'est pas.

b) Une contradiction assumée

Derrida remarque que Jankélévitch lui-même tient deux discours. Dans Le Pardon, livre paru en 1967, il décrit le pardon comme un événement gratuit, sans motif, qui ne se justifie pas et surgit comme une grâce. Dans les textes réunis dans L'Imprescriptible, il soutient que certains crimes rendent le pardon impossible. La contradiction n'est pas une faiblesse de l'auteur : elle traduit la nature même du pardon, tiraillé entre une exigence absolue et les conditions de la vie humaine.

Il faut donc distinguer deux choses que la langue confond. Il y a le pardon pur, sans condition, qui ne demande rien et peut porter sur n'importe quoi ; et il y a le pardon pratiqué, dans les familles, les tribunaux, les nations, qui suppose toujours des conditions, une demande, une réparation. Le second est nécessaire à la vie commune, mais il est toujours mêlé de calcul. Le premier est pur, mais il est rare, et peut-être impossible. Derrida se méfie d'ailleurs des grandes scènes de repentance publique, où des États et des institutions demandent pardon pour des crimes anciens : elles risquent de faire du pardon un instrument de normalisation, de réconciliation rapide, alors qu'il devrait rester une exception.

Ce détour change la question. On ne peut pas dire que certaines fautes sont par nature impardonnables, puisque le pardon, en son sens strict, ne vise que celles-là. Mais on ne peut pas non plus conclure que tout doit être pardonné. Ce qui manque encore, c'est l'examen de celui qui pardonne.

III. Qui peut pardonner ?

a) Personne ne pardonne à la place de la victime

La femme de la rencontre restaurative ne refuse pas de pardonner par dureté : elle sait que l'homme en face d'elle ne l'a pas agressée, et qu'elle ne peut donc pas le délier de ce qu'il a fait à une autre. Le pardon est un acte en première personne. Il ne peut être accordé que par celui qui a subi le tort, et seulement pour ce tort-là.

Cette règle a une conséquence vertigineuse pour les crimes de masse. Les victimes de l'extermination sont mortes ; elles ne peuvent plus pardonner. Leurs enfants, leurs proches, leur peuple peuvent faire beaucoup de choses : commémorer, juger, accepter de vivre avec les descendants des bourreaux. Mais pardonner au nom des morts, ce serait disposer d'un droit qui ne leur appartient pas. C'est peut-être là le sens le plus profond de l'impardonnable : non pas un crime trop grand pour l'homme, mais un crime qui a supprimé ceux qui seuls pouvaient pardonner.

Ainsi s'éclaire le « on » du sujet. Il est trompeur, car il suggère une instance générale, la société, l'humanité, qui aurait à décider si tel ou tel crime est pardonnable. Or cette instance n'existe pas : il n'y a que des personnes offensées, chacune seule devant sa blessure.

b) L'État gracie, amnistie, mais ne pardonne pas

Le droit confirme cette analyse par la manière dont il nomme les choses. L'article 17 de la Constitution donne au président de la République le droit de faire grâce à titre individuel. La grâce dispense le condamné d'exécuter tout ou partie de sa peine ; elle n'efface pas la condamnation et ne dit rien des sentiments de la victime. L'amnistie, votée par le Parlement, efface l'infraction elle-même, souvent pour apaiser une période de troubles ; elle relève de la paix civile, non de la réconciliation entre personnes. Quant à la prescription, elle exprime l'idée qu'au bout d'un certain temps, la société renonce à poursuivre.

Aucune de ces institutions n'est un pardon, et c'est heureux. Si l'État pouvait pardonner, il dépouillerait les victimes de la seule chose qui leur reste en propre : la décision de pardonner ou non. L'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité a d'ailleurs ce sens : la société refuse, pour ces crimes-là, de se donner à elle-même le droit d'oublier.

c) Une liberté, jamais un devoir

Reste la dernière question : faut-il encourager le pardon ? Bien des discours, religieux ou thérapeutiques, présentent le pardon comme une étape nécessaire pour « avancer ». Mais un pardon exigé n'est plus un pardon. Demander à une victime de pardonner, c'est ajouter à sa souffrance une obligation morale, et la culpabiliser si elle ne parvient pas à s'y conformer.

La justice restaurative a, sur ce point, une sagesse que les discours généraux n'ont pas. Elle n'impose rien. Elle propose un espace où la victime peut dire ce qu'elle a vécu, et où l'auteur peut entendre ce qu'il a causé. Que le pardon advienne ou non n'est pas l'objectif. Si la femme de notre exemple n'a pas pardonné, elle a au moins obtenu d'être entendue, et l'homme en face d'elle a compris quelque chose qu'aucun jugement ne lui avait appris.

Conclusion

Peut-on tout pardonner ? Si l'on considère le pardon comme une réponse proportionnée au repentir d'un coupable, certains crimes semblent l'exclure, ceux qui détruisent l'humanité même des victimes et dont les auteurs ne demandent rien. Mais un pardon soumis à ces conditions se réduit à un échange ; le pardon véritable, comme le montre Derrida, n'a de sens que devant ce qui paraît impardonnable. La limite du pardon n'est donc pas d'abord dans la gravité de la faute. Elle est dans la personne qui pardonne : seule la victime le peut, pour le tort qu'elle a subi, et elle ne le doit jamais. Rien n'est par principe exclu du pardon, mais personne ne peut pardonner à la place d'un autre, et c'est pourquoi la mort des victimes rend certains crimes impardonnables pour toujours.

On pourrait se demander, en ouverture, si l'on peut se pardonner à soi-même : celui qui a fait du tort sans pouvoir réparer, faute de victime vivante ou joignable, est-il condamné à porter sa faute, ou existe-t-il une forme de pardon qui ne vienne pas de l'offensé ?

Bibliographie

  • Vladimir Jankélévitch, Le Pardon.
  • Vladimir Jankélévitch, L'Imprescriptible.
  • Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne.
  • Jacques Derrida, « Le siècle et le pardon », entretien repris dans Foi et savoir.
  • Paul Ricœur, La Mémoire, l'histoire, l'oubli.