Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 000 mots. Plan dialectique en trois parties.
Introduction
Dans Le Misanthrope de Molière, Oronte lit à Alceste un sonnet de sa composition et lui demande son avis. Philinte, présent, multiplie les compliments polis. Alceste, lui, finit par déclarer que le poème est tout juste bon à mettre au cabinet. Il y gagne une affaire d'honneur et un ennemi de plus. Le spectateur rit de sa raideur, mais ne peut s'empêcher de lui donner en partie raison : la société mondaine ne repose-t-elle pas sur un mensonge permanent ?
La vérité désigne la conformité d'un jugement à la réalité. Dans le sujet, il s'agit moins de vérité scientifique que de vérité énoncée à autrui : dire ce que l'on croit vrai, sur soi, sur l'autre ou sur le monde. Dire une vérité n'est pas seulement constater, c'est accomplir un acte qui a des effets sur celui qui l'entend. L'expression bonne à dire pose donc la question de la valeur de cet acte : est-il moralement bon, utile, opportun ? Le mot toute est décisif : personne ne conteste que certaines vérités doivent être dites ; la question est de savoir s'il y a des exceptions.
Le problème tient à un conflit de valeurs. D'un côté, la véracité semble un devoir sans lequel aucune confiance ni aucune société ne serait possible. De l'autre, certaines vérités blessent, humilient ou mettent en danger. Le devoir de dire vrai est-il absolu, ou doit-il céder devant d'autres exigences, comme le respect d'autrui et la prudence ? Et si l'on admet des limites, comment éviter qu'elles ne servent d'alibi au mensonge ?
Nous verrons d'abord les raisons qui font de la véracité un devoir inconditionnel. Nous examinerons ensuite les cas où la vérité semble nuisible et où se taire, voire mentir, paraît légitime. Nous montrerons enfin que la véritable question porte moins sur le contenu de la vérité que sur la manière et le moment de la dire.
Plan détaillé
- I. Dire la vérité : un devoir sans exception ?
- Kant et le prétendu droit de mentir
- Le courage de dire vrai : la parrêsia
- II. Des vérités qui blessent, des vérités qui tuent
- Le droit à la vérité selon Benjamin Constant
- Le lien social et le mensonge de politesse (Pascal)
- Une vérité peut-elle nuire à la vie ? (Nietzsche)
- III. Ne pas mentir, mais savoir dire
- Se taire n'est pas mentir
- Le tact, le moment, la manière
- La vérité due à tous : l'enjeu politique (Arendt)
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I. Dire la vérité : un devoir sans exception ?
1. Kant et le prétendu droit de mentir
Kant a défendu la thèse la plus radicale dans un court texte de 1797, Sur un prétendu droit de mentir par humanité. Il y répond à une objection : si un assassin me demande où se cache mon ami qu'il poursuit, n'ai-je pas le droit de lui mentir ? Kant répond que non. La véracité dans les déclarations qu'on ne peut éviter est un devoir formel envers chacun, quelles que soient les conséquences.
Son argument ne repose pas sur l'insensibilité au sort de l'ami, mais sur la nature même du mensonge. Mentir, c'est rendre impossible la confiance dans la parole, sur laquelle reposent tous les contrats et toutes les relations humaines. Si l'on admettait une exception, on ne pourrait plus jamais se fier à une déclaration, puisque chacun pourrait juger que les circonstances justifient son mensonge. Le mensonge ne peut pas être universalisé : une maxime qui permettrait de mentir quand cela paraît utile se détruirait elle-même. Kant ajoute que celui qui ment se rend responsable de toutes les conséquences de son mensonge, alors que celui qui dit vrai n'est pas responsable du crime d'un autre.
On peut trouver la position excessive. Elle a du moins le mérite de rappeler que la vérité n'est pas un bien parmi d'autres que l'on pourrait négocier : elle est la condition de tout échange humain.
2. Le courage de dire vrai : la parrêsia
Les Grecs avaient un mot pour désigner le fait de tout dire, franchement, même au risque de déplaire : la parrêsia. Michel Foucault, dans ses derniers cours au Collège de France, publiés sous le titre Le Courage de la vérité, en fait le fil conducteur d'une histoire de la philosophie. Le parrèsiaste est celui qui dit la vérité à quelqu'un de plus puissant que lui, en prenant un risque. Socrate en est la figure exemplaire : il interroge les Athéniens, dévoile leur ignorance, et paie cette franchise de sa vie.
Dans cette perspective, dire une vérité qui dérange n'est pas une faute, c'est une vertu. La flatterie, qui ne dit aux puissants que ce qu'ils veulent entendre, corrompt aussi bien les individus que les cités. Alceste, ridicule dans les salons, retrouve ici sa dignité : il préfère perdre la faveur du monde que de trahir ce qu'il pense.
Transition. Pourtant, le courage de dire vrai n'implique pas qu'il faille tout dire, à n'importe qui, en toutes circonstances. L'exemple de l'assassin à la porte reste une objection redoutable.
II. Des vérités qui blessent, des vérités qui tuent
1. Le droit à la vérité selon Benjamin Constant
Le texte de Kant répondait en réalité à Benjamin Constant, qui, dans Des réactions politiques, avait soutenu que le principe « il faut dire la vérité », pris de manière absolue, rendrait toute société impossible. Pour Constant, dire la vérité est un devoir, mais un devoir n'a de sens que s'il correspond à un droit. Or nul n'a droit à la vérité qui nuit à autrui. L'assassin qui me demande où se trouve sa victime n'a aucun droit à ma réponse ; lui mentir n'est pas lui faire tort.
Cette réponse est convaincante parce qu'elle refuse de séparer la vérité de la relation dans laquelle elle est dite. La parole n'est pas un simple enregistrement des faits ; elle s'adresse à quelqu'un, et ce quelqu'un peut en faire un usage criminel. Sous l'Occupation, ceux qui mentaient aux autorités pour protéger des réfugiés ne manquaient pas à la morale ; ils l'honoraient.
2. Le lien social et le mensonge de politesse (Pascal)
Sans aller jusqu'à ces situations extrêmes, la vie quotidienne repose sur une certaine discrétion. Pascal, dans les Pensées, observe que l'union entre les hommes n'est fondée que sur une tromperie mutuelle, et que si chacun savait ce que les autres disent de lui en son absence, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde. L'amour-propre ne supporte pas la vérité sur soi ; c'est pourquoi chacun ménage les autres pour être ménagé en retour.
On peut y voir une hypocrisie, mais aussi une forme de sagesse. Dire à un ami que son sonnet est mauvais peut être un service ; lui dire, à la veille d'un concours, qu'il n'a aucune chance n'en est sans doute pas un. Le médecin qui doit annoncer un diagnostic grave le sait bien : la même vérité peut aider le malade à se préparer ou l'écraser, selon la façon dont elle est livrée.
3. Une vérité peut-elle nuire à la vie ? (Nietzsche)
Nietzsche pousse la question plus loin. Il se demande pourquoi nous valorisons la vérité plutôt que l'illusion, et soupçonne cette volonté de vérité d'être elle-même un préjugé. La vie a besoin d'illusions, d'oubli, de perspectives partielles. Dans la deuxième des Considérations inactuelles, il montre qu'un excès de savoir historique peut paralyser l'action. Certaines vérités, dites trop tôt ou trop crûment, désespèrent au lieu d'éclairer. Nietzsche ne fait pas l'éloge du mensonge ; il invite à se demander ce que telle vérité fait à celui qui la reçoit.
Transition. Faut-il alors conclure qu'on peut mentir chaque fois que la vérité fait mal ? Ce serait revenir au danger que dénonçait Kant : chacun jugerait de ce que l'autre est capable d'entendre, et la protection deviendrait condescendance. Il faut distinguer plus finement.
III. Ne pas mentir, mais savoir dire
1. Se taire n'est pas mentir
Une première distinction s'impose : ne pas dire une vérité n'est pas dire un mensonge. Kant lui-même ne vise que les déclarations qu'on ne peut éviter : il laisse ouverte la possibilité du silence. Le secret médical, le secret professionnel de l'avocat, la discrétion de l'ami à qui l'on a confié un aveu ne sont pas des mensonges. Ils reconnaissent que certaines vérités appartiennent à quelqu'un et qu'on n'a pas le droit d'en disposer.
La formule « toute vérité n'est pas bonne à dire » prend alors un sens précis : il y a des vérités qu'il n'appartient pas à chacun de dévoiler. Révéler la vie privée d'autrui, même exactement, peut être une faute grave. La vérité n'est pas un bien que l'on pourrait diffuser sans égard pour ceux qu'elle concerne.
2. Le tact, le moment, la manière
Une seconde distinction porte sur la manière. Alceste a peut-être raison sur le fond ; il a tort dans la forme. Il confond la sincérité avec la brutalité. La sincérité sans délicatesse peut devenir une forme de cruauté qui se donne bonne conscience : celui qui « dit les choses en face » se flatte souvent d'un courage qui ne lui coûte rien. Dire vrai suppose de choisir le moment où l'autre peut entendre, les mots qui ne l'humilient pas, et l'intention de l'aider plutôt que de se faire valoir.
On comprend ainsi que la question n'oppose pas la vérité et le mensonge, mais deux façons de dire la vérité : l'une qui la jette à la tête de l'autre, l'autre qui la lui offre. Le médecin qui annonce progressivement un diagnostic, en laissant le patient poser ses questions, ne ment pas ; il respecte le rythme d'une personne.
3. La vérité due à tous : l'enjeu politique (Arendt)
Il est pourtant un domaine où ces nuances ne doivent pas devenir des prétextes : la vie publique. Hannah Arendt, dans « Vérité et politique », essai recueilli dans La Crise de la culture, montre que les vérités de fait sont fragiles : un pouvoir peut les effacer, réécrire l'histoire, faire disparaître des événements de la mémoire collective. Lorsque la vérité factuelle n'est plus respectée, c'est la possibilité même d'un monde commun qui s'effondre, car on ne peut débattre que sur la base de faits partagés.
Ici, aucune délicatesse ne justifie le silence. Un gouvernement qui cache une catastrophe sanitaire pour ne pas « inquiéter » la population traite les citoyens en enfants. Le lanceur d'alerte qui révèle un abus retrouve la figure du parrèsiaste. Dans l'espace public, la vérité est due à tous, parce que tous en ont besoin pour juger.
Conclusion
La véracité semble d'abord un devoir sans exception : sans elle, aucune confiance n'est possible, et le courage de dire vrai est l'une des plus hautes vertus. Mais toute vérité n'est pas bonne à dire à n'importe qui, ni n'importe comment : Constant rappelle que l'on ne doit pas la vérité à celui qui veut s'en servir pour nuire, Pascal que la vie sociale exige une certaine discrétion, et Nietzsche que la vérité peut blesser la vie. Il ne s'ensuit pas que le mensonge soit permis chaque fois que la vérité dérange. Le silence n'est pas le mensonge, et la délicatesse n'est pas la dissimulation. Dans la vie privée, dire vrai est un art qui exige tact et discernement ; dans la vie publique, c'est une exigence que rien ne doit affaiblir.
Reste une question : qui peut juger qu'une vérité n'est pas bonne à dire ? Si c'est celui qui la détient, le risque est grand qu'il décide surtout selon son propre intérêt.
Bibliographie
- Molière, Le Misanthrope.
- Blaise Pascal, Pensées.
- Emmanuel Kant, Sur un prétendu droit de mentir par humanité.
- Benjamin Constant, Des réactions politiques.
- Hannah Arendt, « Vérité et politique », dans La Crise de la culture.
- Michel Foucault, Le Courage de la vérité.