Dissertation de philosophie (Terminale), environ 2 300 mots, ouverte sur un cas médical : savoir, ignorer, ne pas se tromper soi-même.
Introduction
Prenons le cas d'une femme de vingt-cinq ans dont le père est atteint de la maladie de Huntington, une affection neurologique héréditaire, aujourd'hui incurable, qui se déclare le plus souvent à l'âge adulte. Elle a une chance sur deux d'avoir reçu le gène. Un test génétique permettrait de le savoir avec certitude. Après plusieurs consultations, elle décide de ne pas le faire. Elle préfère vivre avec l'incertitude plutôt qu'avec une date approximative inscrite dans son avenir. Personne, dans l'équipe médicale, ne lui reproche ce choix.
Pourtant la philosophie s'est longtemps présentée comme l'amour du vrai, et l'on admire celui qui veut savoir. Chercher la vérité, c'est s'efforcer d'accorder ses jugements à ce qui est, en examinant, en doutant, en enquêtant, au lieu de se contenter de ce qu'on croit déjà ou de ce qu'il serait agréable de croire. Un devoir est une obligation qui ne dépend pas de notre envie : on peut s'y soustraire, mais on commet alors une faute. Le « nous » du sujet est ambigu : il peut désigner chacun pour soi, ou les hommes en tant qu'ils vivent ensemble.
La question est donc plus inquiétante qu'il n'y paraît. Si la recherche de la vérité est un devoir, la jeune femme du cas initial y manque, et avec elle tous ceux qui préfèrent ne pas savoir certaines choses. Si elle n'en est pas un, on ne voit plus pourquoi reprocher à quelqu'un de croire ce qui l'arrange. La vérité impose-t-elle à chacun une obligation de la chercher, ou devons-nous seulement ne pas la fuir lorsque d'autres dépendent de ce que nous croyons ?
On montrera d'abord que l'ignorance volontaire peut être une faute. On verra ensuite qu'il existe pourtant un droit de ne pas savoir, et que l'exigence de vérité à tout prix n'est pas au-dessus du soupçon. On cherchera enfin ce que nous devons réellement à la vérité.
Plan détaillé
- I. Quand ne pas savoir devient une faute
- a) L'armateur qui ne voulait pas douter
- b) La minorité dont on est responsable
- II. Le droit de ne pas chercher
- a) Le test qu'on refuse et la prière de Jocaste
- b) Pourquoi la vérité plutôt que l'illusion ?
- III. Ce que nous devons à la vérité
- a) Un devoir qui naît des autres
- b) Ne pas se mentir, même quand on renonce à savoir
Il reste 1 720 mots (≈6 pages) de ce document
Accès illimité à 2 630 travaux
3 €/mois, résiliable en un clic
Paiement sécurisé Stripe
Déjà abonné ? Se connecter
I. Quand ne pas savoir devient une faute
a) L'armateur qui ne voulait pas douter
Le mathématicien anglais William Kingdon Clifford a posé le problème dans un article resté célèbre, « L'éthique de la croyance ». Il raconte l'histoire d'un armateur qui s'apprête à envoyer en mer un navire chargé d'émigrants. Le bateau est vieux, il a souvent eu besoin de réparations, et l'armateur a des doutes. Mais il les écarte : le navire a fait bien des traversées, la Providence protège les familles qui partent chercher une vie meilleure, et une inspection coûterait cher. Il finit par croire sincèrement que le navire est sûr. Le bateau coule au milieu de l'océan ; l'armateur touche l'assurance.
Clifford affirme que cet homme est coupable de la mort des passagers, bien qu'il ait été sincère. Sa sincérité ne l'excuse pas, car il n'avait pas le droit de croire ce qu'il croyait sur des preuves aussi faibles. Il ajoute un point décisif : si le navire était arrivé à bon port, l'armateur n'en aurait pas été moins coupable. La faute n'est pas dans le résultat, elle est dans la manière dont la croyance a été formée. Il a laissé son intérêt et son confort étouffer les questions qu'il aurait dû poser.
L'exemple montre que la recherche de la vérité n'est pas seulement une affaire de curiosité intellectuelle. Nos croyances commandent nos actes, et nos actes touchent les autres. Celui qui refuse d'examiner ce qui le dérange ne se contente pas de rester ignorant : il se rend responsable de ce que son ignorance produit.
b) La minorité dont on est responsable
Kant, dans son texte Qu'est-ce que les Lumières ?, donne à cette exigence une portée plus générale. Selon lui, l'humanité doit quitter une minorité qu'elle s'est infligée à elle-même. Le mineur n'est pas celui qui manque de raison, mais celui qui n'ose pas en faire usage sans qu'un autre le guide. Cette minorité n'est pas toujours un manque d'intelligence ; elle vient le plus souvent de la paresse et de la lâcheté. Il est si commode d'avoir un livre qui pense à ma place, un directeur de conscience qui juge pour moi, un médecin qui décide de mon régime. D'où la devise que Kant reprend d'Horace : Sapere aude, ose savoir.
Chez Kant, la recherche de la vérité est donc un devoir parce qu'elle est une condition de la liberté. Celui qui renonce à penser par lui-même se livre à des tuteurs, qui ont tout intérêt à le maintenir dans sa dépendance. Kant insiste sur le fait que chacun peut, à son échelle, faire usage de sa raison, et que le public peut s'éclairer lui-même pourvu qu'on lui en laisse la liberté.
Ces deux analyses semblent condamner la jeune femme qui refuse le test. Ne fuit-elle pas, elle aussi, une vérité qui la dérange ? Pourtant, l'intuition résiste : on ne la tient pas pour lâche, et l'on ne voit pas qui elle mettrait en danger.
II. Le droit de ne pas chercher
a) Le test qu'on refuse et la prière de Jocaste
Il faut d'abord remarquer ce qui distingue ce cas de celui de l'armateur. La jeune femme ne forme aucune croyance fausse : elle ne se persuade pas qu'elle est saine. Elle accepte de ne pas savoir, et elle le sait. Aucune action dangereuse pour autrui ne dépend de ce savoir. Enfin, la vérité qu'elle refuse ne lui permettrait pas d'agir sur son destin, puisqu'il n'existe pas de traitement ; elle ne ferait qu'ajouter une certitude angoissante à une incertitude supportable. C'est pourquoi le droit médical reconnaît à un patient la possibilité d'être tenu dans l'ignorance d'un diagnostic, sauf lorsque des tiers sont exposés à un risque.
La tragédie grecque connaissait déjà ce dilemme. Dans Œdipe roi de Sophocle, Œdipe veut savoir qui a tué Laïos et qui il est lui-même. Jocaste, qui commence à comprendre, le supplie d'abandonner l'enquête : il vaut mieux vivre au hasard, comme on peut, sans chercher à percer ce que les dieux cachent. Œdipe s'obstine, découvre qu'il a tué son père et épousé sa mère, et se crève les yeux. On admire sa passion de la vérité ; mais on comprend aussi la prière de Jocaste. Une vérité qui ne permet plus d'agir peut seulement détruire.
b) Pourquoi la vérité plutôt que l'illusion ?
Nietzsche va plus loin et met en cause le devoir lui-même. Dans Le Gai Savoir, il se demande d'où vient cette volonté de vérité à tout prix, cette résolution de ne jamais tromper, pas même soi-même. Elle n'est pas évidente : la vie s'appuie sans cesse sur des apparences, des simplifications, des illusions utiles. Préférer toujours le vrai, c'est faire de la vérité une valeur absolue, supérieure à la vie, et Nietzsche y voit l'héritage d'une foi, celle qui a fait de Dieu la vérité. Il oppose à cette volonté une certaine pudeur : il loue les Grecs d'être restés à la surface par profondeur, et refuse de vouloir tout dévoiler.
Le philosophe américain William James, répondant à Clifford dans La Volonté de croire, soutient de son côté qu'il existe des questions que les preuves ne peuvent pas trancher, et où l'on est pourtant forcé de choisir. Si j'attends d'avoir la preuve qu'un ami est digne de confiance avant de lui faire confiance, je risque de détruire l'amitié qui aurait pu le prouver. Dans certains cas, la croyance contribue à faire exister ce qu'elle affirme. Exiger toujours la preuve avant de croire serait alors une erreur, et non une vertu.
Il faut toutefois remarquer que l'exemple de James porte sur une relation entre personnes, où ma confiance fait partie de ce qui se produit. Il ne vaut pas pour un navire, dont la coque ne devient pas plus solide parce que l'armateur y croit. Le domaine où la croyance peut légitimement devancer la preuve est donc étroit : celui des questions où notre engagement contribue au résultat et où rien ne permet de trancher autrement.
Ces objections ne prouvent pas que la vérité soit sans valeur. Elles montrent seulement que le devoir de la chercher n'est pas illimité. Encore faut-il dire où il commence et où il s'arrête.
III. Ce que nous devons à la vérité
a) Un devoir qui naît des autres
Comparons à nouveau l'armateur et la jeune femme. La différence essentielle tient à ceux qui dépendent de leurs croyances. L'armateur avait la vie de ses passagers entre les mains ; la jeune femme, tant que nul ne court de risque par sa faute, ne dispose que de sa propre vie. Le devoir de chercher la vérité semble donc proportionné à la responsabilité que l'on exerce sur les autres.
C'est pourquoi il pèse lourdement sur certaines fonctions. Le juré d'une cour d'assises n'a pas le droit de se contenter de son impression ; il doit examiner les pièces, écouter la défense, se méfier de ses préjugés. Le médecin doit chercher le diagnostic même s'il est désagréable à établir. Le journaliste doit vérifier avant de publier. Le citoyen lui-même, lorsqu'il vote, engage d'autres que lui : s'informer sur ce qu'il approuve n'est pas pour lui une option. Ce devoir n'est pas d'abord un devoir envers la vérité comme valeur abstraite, mais envers ceux que nos erreurs atteindraient.
On retrouve ainsi le sens de l'exigence kantienne, sans la rigidité qu'on lui prête parfois. Les Lumières ne demandent pas à chacun de tout savoir sur lui-même ; elles lui demandent de ne pas abandonner aux autres le soin de penser à sa place, en particulier sur ce qui concerne la vie commune. La paresse que Kant dénonce est celle qui livre la cité aux tuteurs, non celle d'une personne qui choisit de ne pas lire son propre avenir génétique.
b) Ne pas se mentir, même quand on renonce à savoir
Reste une obligation qui, elle, ne connaît pas d'exception : celle de ne pas croire le faux par complaisance. La jeune femme a le droit de ne pas savoir ; elle n'aurait pas le droit, si elle avait des enfants, de leur affirmer qu'ils ne courent aucun risque. On peut renoncer à chercher, on ne peut pas inventer une réponse. Toute la faute de l'armateur est là : non pas d'avoir ignoré, mais d'avoir fabriqué une certitude.
Cette distinction donne sa vraie portée à la critique de Nietzsche. Il est vrai que l'on ne doit pas sacrifier la vie à la vérité ; mais celui qui se ment pour vivre plus tranquille ne choisit pas la vie, il choisit une vie amputée de la capacité de juger. La pudeur dont parle Nietzsche est le refus de tout dévoiler, non le droit de se raconter des histoires. De même, la croyance que James autorise ne porte que sur des questions que les preuves laissent ouvertes ; elle ne permet pas de nier ce qu'elles établissent.
On peut donc formuler la réponse ainsi. Il n'existe pas de devoir universel de chercher toutes les vérités, et en particulier celles qui ne concernent que nous et ne nous permettraient pas d'agir. Il existe un devoir de chercher lorsque d'autres subissent les conséquences de nos croyances. Et il existe, en tout cas, un devoir d'honnêteté envers soi-même : savoir ce que l'on ne sait pas.
Conclusion
La recherche de la vérité peut être un devoir rigoureux : l'armateur de Clifford est coupable d'avoir étouffé ses doutes, et Kant montre que renoncer à penser par soi-même revient à se livrer à des tuteurs. Mais le cas de la jeune femme qui refuse le test, comme la prière de Jocaste, montre qu'il existe aussi un droit de ne pas savoir, et Nietzsche et James rappellent que l'exigence de vérité à tout prix n'est pas au-dessus de la discussion. Le devoir de chercher la vérité n'est donc pas inconditionnel. Il se mesure à la responsabilité que nous exerçons sur les autres. Ce qui ne connaît pas d'exception, en revanche, c'est l'obligation de ne pas prendre nos désirs pour des preuves : on peut choisir de ne pas savoir, on ne peut pas choisir de croire le faux.
En ouverture, on pourrait se demander si ce devoir change de nature lorsque l'information est partout disponible. Quand une recherche de quelques secondes suffit pour vérifier une rumeur avant de la transmettre, ne pas chercher devient-il, plus souvent qu'autrefois, une forme de négligence envers autrui ?
Bibliographie
- William Kingdon Clifford, « L'éthique de la croyance ».
- William James, La Volonté de croire.
- Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?
- Sophocle, Œdipe roi.
- Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir.