L'histoire a-t-elle un sens ? (dissertation corrigée)

2 150 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 200 mots. Le sujet part d'un objet scolaire familier ; plan en trois parties qui sépare la direction de l'histoire et sa signification.

Introduction

Dans presque toutes les salles d'histoire, une longue bande de papier court au-dessus du tableau : la frise chronologique. Elle commence à gauche par la préhistoire, aligne l'Antiquité, le Moyen Âge, les Temps modernes, et se termine à droite par une pointe de flèche, juste après l'époque contemporaine. Personne ne s'étonne de cette flèche. Elle dit pourtant beaucoup : que le temps humain va quelque part, qu'il avance, et que nous sommes à la pointe.

Le mot histoire désigne à la fois le cours des événements humains et le récit qu'en font les historiens. Le mot sens a lui aussi deux acceptions : une direction, comme on parle du sens d'un fleuve ou d'une rue, et une signification, comme on parle du sens d'une phrase. Demander si l'histoire a un sens, c'est donc demander si les événements suivent une orientation d'ensemble, et si cette orientation leur donne une valeur, une raison d'avoir été.

La difficulté est réelle. Sans une telle orientation, les guerres, les révolutions, les inventions ne seraient qu'une suite d'accidents, et l'on ne voit plus pourquoi les hommes agiraient pour un avenir meilleur. Mais affirmer que l'histoire a un sens, c'est risquer de justifier tout ce qui s'est produit, y compris le pire, au nom de l'endroit où il a conduit. L'orientation que nous lisons dans le passé appartient-elle aux événements eux-mêmes, ou est-ce nous qui la dessinons, comme la flèche au bout de la frise ?

On verra d'abord que l'histoire semble se prêter à une lecture orientée, qui a été formulée avec rigueur par Kant et par Hegel. On montrera ensuite que cette lecture cache le hasard et sacrifie les vaincus. On soutiendra enfin que l'histoire n'a pas de sens donné, mais qu'elle peut en recevoir un, à condition de le concevoir comme une tâche.

Plan détaillé

  • I. Une flèche qui semble s'imposer
    • a) Le récit connaît toujours la fin
    • b) Kant et Hegel : un ordre derrière le désordre
  • II. Ce que la flèche efface
    • a) Le nez de Cléopâtre et les séries qui se croisent
    • b) L'ange, les ruines et le voyageur du train
  • III. Un sens à faire plutôt qu'à constater
    • a) Distinguer la direction et la signification
    • b) Agir comme si le progrès était possible

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I. Une flèche qui semble s'imposer

a) Le récit connaît toujours la fin

Un historien qui raconte la Révolution française sait comment elle s'achève ; les hommes de la Constituante ne le savaient pas. Toute la différence entre l'action et le récit est là. Celui qui agit avance dans le brouillard ; celui qui raconte voit la route entière et peut disposer les épisodes de manière à conduire au dénouement. Le récit historique a donc, presque par construction, une orientation : il choisit, parmi la masse des faits, ceux qui préparent ce qui est arrivé.

Cette orientation n'est pas un mensonge. Il est vrai que certaines transformations s'accumulent et ne reviennent pas en arrière. Les techniques se transmettent et se perfectionnent, l'écriture conserve les savoirs, les connaissances scientifiques s'ajoutent les unes aux autres. Une société qui a appris à imprimer des livres ne revient pas spontanément à la copie à la main. Il y a dans l'histoire au moins un domaine où la flèche de la frise paraît justifiée : celui des savoirs et des moyens.

Reste à savoir si cette accumulation concerne aussi ce qui importe le plus : la liberté, la justice, la manière dont les hommes vivent ensemble. C'est ce que les philosophes de l'histoire ont tenté de montrer.

b) Kant et Hegel : un ordre derrière le désordre

Kant, dans un bref opuscule, Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, part d'un constat désabusé : quand on regarde les actions humaines, on y voit un tissu de folie, de vanité et de méchanceté. Aucun plan raisonnable ne semble les guider. Mais peut-être la nature poursuit-elle un dessein à travers ces conduites désordonnées. Son moyen serait ce que Kant appelle l'insociable sociabilité : les hommes ont besoin les uns des autres, et en même temps ils veulent tout plier à leur volonté. Cette rivalité les pousse à développer leurs talents. Kant prend l'image des arbres d'une forêt qui, se disputant l'air et la lumière, s'obligent mutuellement à pousser droit, alors qu'un arbre isolé pousse tordu. Le conflit lui-même conduirait l'humanité vers une constitution civile juste, puis vers une société des nations.

Hegel va plus loin dans les leçons publiées sous le titre La Raison dans l'histoire. Pour lui, l'histoire est le progrès dans la conscience de la liberté. Les grands hommes, César ou Napoléon, poursuivent leurs passions et leurs ambitions particulières ; mais à travers eux, et sans qu'ils le sachent, l'Esprit réalise ses fins. C'est la ruse de la raison : elle laisse les passions agir à sa place, et ce sont elles qui s'usent et périssent. Rien de grand, selon Hegel, ne s'accomplit sans passion ; mais la passion travaille pour autre chose qu'elle-même.

Hegel reconnaît d'ailleurs lui-même que ce sens ne se lit qu'après coup. Dans la préface des Principes de la philosophie du droit, il compare la philosophie à la chouette de Minerve, qui ne prend son envol qu'à la tombée du jour : elle comprend une époque quand celle-ci s'achève, jamais avant. Marx, son lecteur critique, reprendra l'idée d'un mouvement orienté, mais en remplaçant l'Esprit par les rapports de production et les luttes entre classes sociales ; l'histoire garde chez lui une direction, et même une fin annoncée.

Ces pensées donnent à la flèche de la frise une justification philosophique. Le désordre apparent cacherait un ordre ; la violence elle-même servirait le progrès. Mais c'est précisément cette dernière idée qui fait difficulté.

II. Ce que la flèche efface

a) Le nez de Cléopâtre et les séries qui se croisent

Pascal écrit dans les Pensées que si le nez de Cléopâtre avait été plus court, toute la face de la terre aurait changé. La boutade vise juste : des événements immenses dépendent parfois de détails minuscules, d'une rencontre, d'une maladie, d'un orage. Un général qui perd une bataille parce qu'un messager s'est égaré ne réalise aucun dessein de la raison.

Antoine Augustin Cournot a donné à cette remarque une forme précise. Le hasard n'est pas l'absence de causes ; c'est la rencontre de deux séries de causes indépendantes l'une de l'autre. La tuile qui tombe d'un toit a ses causes, le passant qui marche dans la rue a les siennes ; leur rencontre n'était inscrite dans aucune des deux. L'histoire est pleine de telles rencontres. Elle n'est pas un chaos, car chaque série est intelligible, mais elle n'est pas non plus un plan, car le croisement des séries n'obéit à aucune loi d'ensemble.

Il faut donc se méfier de l'illusion rétrospective. Parce que nous connaissons le résultat, nous le croyons nécessaire ; nous oublions tous les autres possibles qui auraient pu se réaliser et que la frise ne montre pas.

b) L'ange, les ruines et le voyageur du train

Plus grave encore : la croyance en un sens de l'histoire peut servir à justifier ses victimes. Si chaque époque n'est qu'une étape vers la suivante, les souffrances de ceux qui l'ont vécue deviennent le prix payé pour un avenir dont ils ne profiteront pas. Hegel l'assume : l'histoire n'est pas le lieu du bonheur, et les périodes heureuses y sont des pages blanches.

Walter Benjamin, dans ses thèses Sur le concept d'histoire, rédigées peu avant sa mort, retourne cette vision. Il s'appuie sur un dessin de Paul Klee, l'Angelus Novus, où il voit l'ange de l'histoire. L'ange a le visage tourné vers le passé. Là où nous voyons une chaîne d'événements, il voit une seule catastrophe qui ne cesse d'entasser ruines sur ruines à ses pieds. Il voudrait s'arrêter, réveiller les morts, réparer ; mais une tempête souffle du paradis et le pousse irrésistiblement vers l'avenir auquel il tourne le dos. Cette tempête, dit Benjamin, c'est ce que nous appelons le progrès. Le récit d'une marche en avant est celui des vainqueurs ; il recouvre le souvenir de ceux qu'il a écrasés.

Lévi-Strauss, dans Race et histoire, montre d'une autre manière que le sens de l'histoire dépend du point de vue. Un voyageur assis dans un train voit les autres trains différemment selon leur direction et leur vitesse : ceux qui roulent dans le même sens que lui semblent presque immobiles et restent visibles longtemps, ceux qui vont en sens inverse passent comme un éclair. Nous jugeons de même les autres cultures : nous appelons cumulatives celles qui avancent dans notre direction, et stationnaires celles dont le mouvement ne nous concerne pas. La flèche de la frise est la flèche de notre train.

Paul Valéry, au sortir de la Première Guerre mondiale, avait tiré la leçon de cette illusion dans La Crise de l'esprit : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » La civilisation qui se croyait à la pointe du progrès venait de mobiliser toute sa science pour s'entre-détruire. La pointe de la flèche peut aussi bien être le bord d'un précipice.

III. Un sens à faire plutôt qu'à constater

a) Distinguer la direction et la signification

La critique ne conduit pas pour autant à l'absurde. Elle oblige seulement à séparer les deux sens du mot « sens ». Une direction existe dans certains domaines : les techniques et les savoirs s'accumulent, et l'on ne revient pas facilement en arrière. Mais cette direction n'a pas, à elle seule, de signification morale. Les mêmes progrès techniques ont permis la médecine moderne et les bombardements de masse. Savoir que l'histoire avance ne dit rien de la valeur de ce vers quoi elle avance.

La signification, elle, n'est pas dans les faits ; elle vient du jugement que nous portons sur eux. Ce n'est pas un défaut de l'histoire, c'est sa nature : elle est faite par des êtres qui donnent des raisons à leurs actes, qui espèrent et qui jugent. Dire que l'histoire n'a pas de sens donné, ce n'est pas dire qu'elle ne peut pas en avoir. C'est dire que ce sens n'est jamais acquis, et qu'il n'excuse rien de ce qui a été fait en son nom.

b) Agir comme si le progrès était possible

Kant lui-même, relu avec attention, ne prétendait pas avoir découvert la loi de l'histoire. Il présentait son idée comme un fil conducteur, une manière de lire les faits qui nous permet d'y trouver un ordre et qui nous encourage à agir. Il ne s'agit pas de savoir que l'humanité progresse, ce que personne ne peut démontrer, mais d'agir comme si le progrès était possible, parce que renoncer à cette hypothèse rendrait inutile tout effort pour améliorer les institutions. Le sens de l'histoire n'est pas un constat, c'est une exigence pratique.

Cette position rejoint, d'une certaine façon, celle de Benjamin. L'ange voudrait réveiller les morts ; c'est à nous qu'il revient de ne pas les oublier. Donner un sens à l'histoire, ce n'est pas justifier le passé par l'avenir, c'est faire en sorte que les souffrances passées ne soient pas vaines, en refusant qu'elles se répètent. Le sens est alors rétrospectif d'une manière nouvelle : il ne consiste plus à dire que tout devait arriver, mais à décider de ce que nous faisons de ce qui est arrivé.

On pourrait ainsi corriger la frise de la salle de classe. On n'en effacerait pas la flèche, qui rappelle que le temps ne revient pas en arrière ; mais on la dessinerait en pointillés, et on laisserait à droite un espace blanc. L'histoire ne va pas d'elle-même quelque part ; elle va là où ceux qui la font la conduisent.

Conclusion

L'histoire paraît avoir un sens parce que nous la racontons depuis la fin, et parce que certains domaines, les savoirs et les techniques, s'accumulent réellement. Kant et Hegel ont donné à cette impression la forme d'une philosophie, où le désordre des passions servirait un progrès de la raison et de la liberté. Mais cette lecture efface le hasard que montrent Pascal et Cournot, elle risque de sacrifier les vaincus aux victoires, comme le dénonce Benjamin, et elle prend pour universelle la direction d'une seule civilisation, comme le remarque Lévi-Strauss. L'histoire n'a donc pas de sens donné d'avance ; elle a une direction partielle et une signification à construire. Ce sens est une tâche, non une garantie, et c'est précisément pour cela qu'il nous engage.

En ouverture, on peut se demander si cette tâche revient aux individus ou aux peuples. Qui, au juste, « fait » l'histoire : les grands hommes que Hegel admirait, les foules anonymes, ou les institutions qui durent plus longtemps que ceux qui les animent ?

Bibliographie

  • Emmanuel Kant, Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique.
  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, La Raison dans l'histoire.
  • Antoine Augustin Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique.
  • Walter Benjamin, Sur le concept d'histoire.
  • Claude Lévi-Strauss, Race et histoire.
  • Paul Valéry, La Crise de l'esprit.