La conscience est-elle un fardeau ? (dissertation corrigée)

1 861 mots · ≈6 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 1 900 mots.

Introduction

Dans la deuxième de ses Considérations inactuelles, Nietzsche invite à regarder le troupeau qui paît : les bêtes vivent attachées à l'instant, sans mélancolie ni ennui, sans savoir ce qu'est hier ni aujourd'hui. L'homme les envie, parce qu'il ne peut pas oublier. Ce regard envieux sur l'animal suggère une idée troublante : ce qui nous distingue, la conscience, serait aussi ce qui nous fait souffrir.

La conscience désigne, au sens psychologique, la connaissance immédiate que l'esprit a de ses propres états et du monde : savoir que l'on perçoit, que l'on pense, que l'on existe. Elle se dédouble en conscience réfléchie, par laquelle je me prends moi-même pour objet. Au sens moral, elle est le jugement que je porte sur mes actes. Un fardeau est une charge pesante que l'on porte sans l'avoir choisie et dont on voudrait être délivré. Se demander si la conscience est un fardeau, c'est se demander si elle est pour l'homme une charge plutôt qu'un bien, et s'il vaudrait mieux en être déchargé.

Or on ne peut ni déposer ce fardeau ni le juger sans lui : c'est la conscience elle-même qui se plaint de la conscience. La conscience n'est-elle qu'une source de souffrance que l'homme subit, ou bien son poids est-il le prix inséparable de sa grandeur et de sa liberté ?

Nous examinerons d'abord les raisons qui font de la conscience un fardeau. Nous verrons ensuite que ce poids est la contrepartie d'une dignité et d'un pouvoir propres à l'homme. Nous montrerons enfin que la conscience est moins un fardeau qu'une tâche, qu'il appartient à chacun d'assumer.

Plan détaillé

  • I. Pourquoi la conscience pèse
    • A. Savoir sa misère et sa mort (Pascal)
    • B. Ne jamais pouvoir s'oublier : la tentation du divertissement
    • C. Le poids du passé et du remords (Nietzsche)
  • II. Le prix d'une grandeur
    • A. « Un roseau pensant » : la dignité de la pensée
    • B. La conscience, fondement de toute certitude (Descartes)
    • C. Conscience, mémoire et choix (Bergson)
  • III. D'un fardeau subi à une responsabilité assumée
    • A. Condamnés à être libres : l'angoisse selon Sartre
    • B. La mauvaise foi, ou le refus du fardeau
    • C. « Il faut imaginer Sisyphe heureux »

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I. Pourquoi la conscience pèse

A. Savoir sa misère et sa mort

L'animal meurt, mais il ne sait pas qu'il doit mourir. L'homme, lui, connaît sa finitude : il sait que son temps est compté, que ses proches disparaîtront, que ses projets resteront inachevés. La conscience transforme ainsi un événement biologique en une angoisse qui accompagne toute la vie. Pascal, dans les Pensées, décrit l'homme perdu entre deux infinis, incapable de connaître le tout comme d'atteindre le néant, et qui voit la mort au bout de sa course.

La conscience pèse aussi parce qu'elle nous installe dans le temps. L'animal vit dans le présent ; l'homme, lui, regrette ce qui n'est plus et redoute ce qui n'est pas encore. Pascal observe que nous ne nous tenons jamais au temps présent : nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt, si bien que nous ne vivons jamais, mais espérons de vivre. La conscience, qui devrait nous rendre présents à nous-mêmes, nous disperse entre la nostalgie et l'attente. Elle fait aussi de nous des êtres qui se comparent, qui se jugent, qui se savent regardés : la honte, la jalousie ou la vanité n'existent que pour un être capable de se représenter lui-même et l'image qu'il donne aux autres.

Cette lucidité a quelque chose d'accablant. Le sage de l'Ecclésiaste remarquait déjà qu'accroître le savoir, c'est accroître la douleur. La conscience ne nous donne pas seulement le monde ; elle nous donne aussi la conscience de ses limites et des nôtres.

B. Ne jamais pouvoir s'oublier

Le plus lourd est peut-être que la conscience ne nous quitte jamais. Pascal l'a montré dans ses fragments sur le divertissement : « tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». Seul avec lui-même, sans occupation, l'homme sent son néant, son ennui, sa dépendance. C'est pourquoi il cherche sans cesse le bruit, le jeu, la chasse, les affaires : non pour les biens qu'ils procurent, mais pour ne pas penser à soi.

Le divertissement est ainsi l'aveu que la conscience est un fardeau. Si elle était légère, nous ne passerions pas tant de temps à la fuir. Les distractions contemporaines, toujours disponibles, montrent que ce besoin de se détourner de soi n'a pas disparu.

C. Le poids du passé et du remords

La conscience garde aussi le passé. Le remords est cette présence d'une faute que l'on ne peut plus réparer, et qui revient sans cesse. Nietzsche, au début de la deuxième dissertation de la Généalogie de la morale, fait l'éloge de l'oubli : loin d'être une simple défaillance, c'est une faculté active qui fait place nette, permet de digérer les expériences et rend possible le bonheur et l'action. Un homme incapable d'oublier ressemblerait à un dyspeptique qui n'en finit pas de ruminer.

Nietzsche voit même dans la « mauvaise conscience » une maladie que l'homme s'est infligée en retournant ses instincts contre lui-même. La conscience, en ce sens, n'est pas seulement lourde : elle peut devenir une forme de cruauté envers soi.

Transition. Ces analyses sont fortes, mais elles appellent une objection : si la conscience était seulement un fardeau, faudrait-il souhaiter redevenir animal, vivre sans savoir ? Personne, sans doute, n'accepterait vraiment cet échange. C'est donc que la conscience nous donne aussi quelque chose d'inestimable.

II. Le prix d'une grandeur

A. Un roseau pensant

Pascal lui-même retourne l'argument. « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. » L'univers peut l'écraser sans effort ; mais, même écrasé, l'homme resterait plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, alors que l'univers ne sait rien de l'avantage qu'il a sur lui. Toute notre dignité consiste donc en la pensée.

La conscience de la misère est ainsi la marque de la grandeur : un arbre ne se sait pas misérable. Le fardeau et la grandeur sont une seule et même chose vue sous deux angles. Vouloir être délivré de la conscience, ce serait vouloir être délivré de ce qui fait notre valeur.

B. La conscience, fondement de toute certitude

Descartes, dans le Discours de la méthode et les Méditations métaphysiques, découvre dans la conscience le point d'appui de toute connaissance. Après avoir douté de tout, des sens, du monde et même des vérités mathématiques, il trouve une certitude qui résiste : « je pense, donc je suis ». Même si un malin génie me trompait, il faudrait encore que je sois pour être trompé.

Loin d'être un fardeau, la conscience est ici une ressource. Elle permet de se défaire des préjugés, de chercher la vérité par soi-même, de se conduire avec méthode. Le doute, qui est une épreuve, devient l'instrument d'une libération de l'esprit.

C. Conscience, mémoire et choix

Bergson, dans la conférence « La conscience et la vie » (recueillie dans L'Énergie spirituelle), montre que la conscience est d'abord mémoire : elle retient le passé et anticipe l'avenir. Elle est aussi liée au choix. Là où l'action est automatique, la conscience s'efface ; elle s'intensifie là où plusieurs possibles s'offrent et où il faut décider. Quand une habitude se met en place, la conscience se retire.

Ce qui pèse dans la conscience, l'hésitation, l'effort de délibérer, est donc exactement ce qui nous rend capables d'agir autrement que par instinct. La mémoire qui nous charge du passé est la même qui nous permet de tirer leçon de l'expérience. Supprimer le fardeau reviendrait à supprimer la liberté.

Transition. La conscience est donc à la fois charge et grandeur. Mais cette réponse risque de rester contemplative : comment l'homme peut-il vivre concrètement avec ce poids ? Il faut se demander ce que signifie porter sa conscience plutôt que la subir.

III. D'un fardeau subi à une responsabilité assumée

A. Condamnés à être libres

Pour Sartre, dans L'existentialisme est un humanisme, l'homme est « condamné à être libre » : condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même ; libre, parce qu'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait. Aucune nature humaine, aucune morale toute faite ne vient le décharger de ses choix. Cette situation provoque l'angoisse : en choisissant, je choisis aussi une certaine image de l'homme, et je ne peux m'en remettre à personne.

Le mot « condamné » dit bien le fardeau. Mais Sartre ne le présente pas comme une malédiction : il est la condition de toute dignité humaine. L'angoisse n'est pas un obstacle à l'action ; elle accompagne toute action responsable.

B. La mauvaise foi, ou le refus du fardeau

Que se passe-t-il quand on refuse ce poids ? Sartre décrit, dans L'Être et le Néant, la mauvaise foi : une manière de se mentir à soi-même en se prenant pour une chose, déterminée par son caractère, son métier ou les circonstances. L'exemple célèbre du garçon de café qui joue à être garçon de café montre un homme qui voudrait coïncider avec un rôle pour échapper à sa liberté.

La mauvaise foi prouve à la fois que la conscience pèse, puisqu'on cherche à s'en défaire, et qu'on ne peut s'en défaire, puisque pour se mentir il faut savoir ce que l'on fuit. Le fardeau ne disparaît pas quand on le nie ; il se transforme en malaise.

C. Il faut imaginer Sisyphe heureux

Camus, dans Le Mythe de Sisyphe, part d'un constat sombre : le monde ne répond pas à notre exigence de sens, et la conscience lucide découvre l'absurde. Sisyphe, condamné à rouler éternellement son rocher, en est l'image. Or c'est au moment où il redescend, conscient de son sort, que Sisyphe devient grand : sa lucidité, qui devrait faire son tourment, couronne en même temps sa victoire. « Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

La conscience reste un poids, mais la manière de le porter change tout. Ce que l'on subit comme une condamnation peut devenir, une fois assumé, une forme de liberté et même de joie. La conscience n'est pas un fardeau que l'on porte malgré soi, mais une charge que l'on prend sur soi.

Conclusion

La conscience est bien un fardeau en un sens : elle nous fait savoir notre mort et notre faiblesse, elle nous empêche de nous oublier, elle garde le poids du passé et du remords, au point que l'homme cherche à la fuir dans le divertissement. Mais ce poids est inséparable de ce qui fait la grandeur de l'homme : la pensée, selon Pascal, fonde sa dignité ; elle est pour Descartes le point d'appui de la vérité, et pour Bergson la condition du choix. Plutôt qu'un fardeau subi, elle apparaît alors, avec Sartre et Camus, comme une responsabilité à assumer, dont le refus mène à la mauvaise foi et l'acceptation à une liberté lucide.

On pourrait prolonger la réflexion en se demandant si l'inconscient, découvert par Freud, ne vient pas alléger ce fardeau en limitant notre responsabilité, ou au contraire l'alourdir en nous obligeant à répondre aussi de ce que nous ignorons de nous-mêmes.

Bibliographie

  • Blaise Pascal, Pensées.
  • René Descartes, Discours de la méthode ; Méditations métaphysiques.
  • Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles (deuxième) ; Généalogie de la morale.
  • Henri Bergson, L'Énergie spirituelle.
  • Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme ; L'Être et le Néant.
  • Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe.

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