Le travail permet-il de prendre conscience de soi ? (dissertation corrigée)

2 342 mots · ≈8 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale (notions : le travail, la conscience) — environ 2 300 mots. Plan progressif en trois parties.

Introduction

Matthew Crawford, docteur en philosophie politique, a quitté un poste de direction dans un think tank de Washington pour ouvrir un atelier de réparation de motos. Dans Éloge du carburateur, il fait une remarque simple : une moto qui refuse de démarrer ne se laisse pas convaincre par une phrase bien tournée. Chaque panne apprend au mécanicien ce qu'il sait vraiment faire et ce qu'il croyait seulement savoir. C'est en troquant un métier de la réflexion contre un métier des mains que cet intellectuel dit avoir appris à se connaître.

Prendre conscience de soi ne se réduit pas à être conscient. Tout homme éveillé sent qu'il existe ; prendre conscience de soi, c'est faire de soi l'objet d'un savoir : ce dont on est capable, ce à quoi l'on tient, où passent ses limites. Le verbe prendre marque un événement. Le travail désigne ici l'activité par laquelle on transforme une matière ou une situation en vue d'un résultat exigé, le plus souvent pour d'autres que soi. Quant à permettre, il signale une condition favorable, pas une garantie.

Or se connaître paraît demander qu'on s'arrête et qu'on se retire ; travailler, c'est être tourné vers une tâche, absorbé, occupé. Mais si le soi n'est pas une chose déjà là qu'il suffirait d'observer, s'il est un ensemble de pouvoirs qui n'existent qu'en s'exerçant, l'atelier pourrait être un meilleur lieu de connaissance de soi que la chambre close. Le soi se découvre-t-il en se retirant de l'activité, ou ne peut-il se connaître qu'en se mesurant à une matière qui lui résiste et à des pairs qui le jugent ?

On verra d'abord que le travail, par l'attention qu'il exige et l'occupation qu'il procure, détourne de soi. On montrera ensuite que la résistance des choses fait pourtant du travail un révélateur sans complaisance. On établira enfin que cette révélation passe par le jugement d'autrui, ce qui la rend précieuse et fragile à la fois.

Plan détaillé

  • I. Un détour qui éloigne de soi
    • a) L'attention captée par la chose à faire
    • b) S'occuper pour ne pas se penser (Pascal)
    • c) Le loisir, temps de la réflexion (Aristote, Montaigne)
  • II. La matière, un juge sans complaisance
    • a) Le réel qui résiste (Crawford)
    • b) Se reconnaître dans ce qu'on a fait (Sartre)
    • c) Le travail réel, où l'on découvre son intelligence (Dejours)
  • III. Une conscience de soi qui passe par le regard des autres
    • a) Utilité et beauté : les deux jugements dont on a besoin
    • b) Quand le travail renvoie un portrait faux (Clot, Weber)
    • c) Le métier, lieu d'une conscience de soi partagée

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I. Un détour qui éloigne de soi

a) L'attention captée par la chose à faire

Celui qui travaille bien, d'abord, ne pense pas à lui. Le menuisier qui ajuste un assemblage regarde le fil du bois et non son propre reflet ; l'interprète de conférence qui traduit en simultané n'a pas une seconde à consacrer à ce qu'il ressent. Tout retour sur soi au milieu du geste le fait dérailler : le joueur qui se demande soudain comment il tient sa raquette rate la balle suivante. Le travail réussi ressemble ainsi à une forme d'oubli de soi, où la conscience se dépose tout entière dans l'objet.

Cette absorption se change en effacement lorsque l'organisation du travail prescrit chaque mouvement. Dans certains entrepôts, le préparateur de commandes porte un casque qui lui dicte, référence après référence, l'allée, l'étagère et la quantité ; il confirme d'un mot et passe à la suivante. Rien de ce qu'il est n'est sollicité, sinon sa capacité à obéir vite. On voit mal ce qu'il pourrait apprendre de lui-même, à part sa fatigue.

b) S'occuper pour ne pas se penser (Pascal)

Pascal va plus loin : le travail ne se contente pas de détourner de soi par accident, nous le recherchons pour cela. Dans les fragments sur le divertissement, il range les charges et les affaires à côté de la chasse et du jeu. Ce que les hommes poursuivent dans l'agitation n'est pas l'objet qu'ils croient viser, mais l'agitation elle-même, qui les empêche de penser à leur condition, c'est-à-dire à leur faiblesse et à leur mort. Un homme laissé seul, sans occupation, est livré à lui-même, et c'est précisément ce qu'il fuit.

Le cadre qui part à la retraite après quarante ans dans la même entreprise découvre parfois, le lundi suivant son pot de départ, qu'il ne sait pas ce qu'il aime. Pendant des décennies, une fonction lui a fourni une réponse toute faite à la question de savoir qui il était : « je suis directeur commercial ». Le travail donnait une identité, mais une identité d'emprunt, qui dispensait de l'examen.

c) Le loisir, temps de la réflexion (Aristote, Montaigne)

La tradition antique tire de ce constat une hiérarchie. Pour Aristote, au livre X de l'Éthique à Nicomaque, on s'affaire en vue d'avoir du loisir, comme on fait la guerre en vue de la paix ; l'activité la plus haute, la contemplation, suppose d'être délivré du besoin. La scholè grecque, ce temps libre dont notre mot « école » dérive, est le lieu où l'esprit peut se tourner vers ce qui vaut pour lui-même, et vers lui-même. Montaigne, des siècles plus tard, se retire dans la tour de sa librairie et recommande de se garder une « arrière-boutique » où l'on ne rend de comptes qu'à soi. C'est là, non dans ses fonctions de magistrat ou de maire de Bordeaux, qu'il entreprend de se peindre.

Transition. Mais cette thèse suppose que le soi attend, tout constitué, qu'on veuille bien le regarder. Montaigne lui-même avoue que son objet lui échappe et change sans cesse, et le titre de son livre dit qu'il s'essaie, qu'il met ses facultés à l'épreuve. Que sais-je de ma patience, de mon adresse, de mon courage, tant qu'ils n'ont jamais été éprouvés ? Si l'introspection ne rencontre qu'un flux insaisissable, il faut peut-être chercher le soi là où il agit.

II. La matière, un juge sans complaisance

a) Le réel qui résiste (Crawford)

Le moteur, dit en substance Crawford, se moque de l'opinion que le mécanicien a de lui-même. Le diagnostic oblige à formuler une hypothèse, à la tester, à constater qu'elle était fausse, à recommencer. Dans un bureau, on peut longtemps se croire compétent parce que les autres ont été polis ; à l'atelier, un écrou foiré parce qu'on a forcé trop tôt révèle sans appel qu'on est impatient. La pièce garde la trace de la faute. Crawford oppose cette estime de soi fondée sur une compétence réelle à celle que distribuent les compliments sans objet, et qui ne repose sur rien.

La conscience de soi que procure ce travail a une forme particulière : elle commence par la découverte de ses limites. On apprend qu'on lit mal un schéma, qu'on se décourage après la troisième tentative, ou au contraire qu'on a l'oreille pour reconnaître un bruit anormal. Ce n'est pas une contemplation flatteuse, c'est un relevé exact. La matière joue le rôle d'un ami franc : elle dit ce qui est.

b) Se reconnaître dans ce qu'on a fait (Sartre)

Le travail ne fait pas que mesurer ; il laisse derrière lui une œuvre où l'on peut se retrouver. Celui qui a planté une haie la voit, trois étés plus tard, fermer enfin le fond du jardin : il y lit à la fois ce qu'il voulait, ce qu'il a su faire, et ce qui a résisté à son projet. L'intention, qui n'était en lui qu'un vague désir, existe désormais au-dehors, offerte à son regard comme à celui des autres. Se connaître, ici, c'est se reconnaître dans une chose.

Sartre radicalise cette idée dans L'existentialisme est un humanisme : l'homme, écrit-il, « n'est rien d'autre que ce qu'il se fait ». Il n'y a pas de génie caché ou de bonté secrète derrière les actes ; on est la somme de ce qu'on a entrepris. Le travail, parce qu'il produit des résultats durables et vérifiables, donne à cette somme une consistance que les intentions n'ont jamais. Il interdit de se raconter des histoires.

c) Le travail réel, où l'on découvre son intelligence (Dejours)

Encore faut-il que le travail ne soit pas une simple exécution. Les ergonomes et le psychiatre Christophe Dejours ont montré qu'il ne l'est jamais tout à fait. Entre la tâche prescrite et ce qu'il faut réellement faire, il y a toujours un écart : la machine se dérègle, le patient ne réagit pas comme prévu, la consigne n'avait pas envisagé ce cas. La grève du zèle le prouve par l'absurde : il suffit d'appliquer à la lettre tous les règlements pour que le service s'arrête. Travailler, c'est combler cet écart par des ajustements, des ruses, des tours de main que personne n'a demandés.

C'est dans cet écart que le travailleur découvre une intelligence qu'il ne se connaissait pas, souvent logée dans le corps plutôt que dans les mots. L'infirmière de nuit « sent » qu'un patient va mal avant que les constantes ne bougent ; elle serait incapable de dire comment. Même le préparateur de commandes, que l'on croyait réduit à obéir, invente une façon de placer les colis qui lui épargne le dos. Le travail révèle un sujet inventif là où l'organisation ne voyait qu'un exécutant.

Transition. Mais cette intelligence est invisible, et d'abord à son propriétaire : ce que l'on fait d'instinct, on ne le sait pas. Pour qu'une compétence devienne conscience de soi, il faut qu'elle soit nommée, et donc vue par quelqu'un.

III. Une conscience de soi qui passe par le regard des autres

a) Utilité et beauté : les deux jugements dont on a besoin

Dejours distingue deux jugements par lesquels le travail est reconnu. Le jugement d'utilité vient de la hiérarchie, des clients, des usagers : il dit que ce qu'on a fait sert à quelque chose. Le jugement de beauté vient des pairs, de ceux qui connaissent le métier de l'intérieur : il dit que c'est du travail bien fait, conforme aux règles de l'art, et parfois qu'il porte une marque personnelle. Le second compte souvent davantage, parce que seuls ceux qui savent peuvent voir ce qu'il a fallu de savoir-faire.

Le jeune cuisinier d'une brigade en fait l'expérience lorsque le chef goûte sa sauce sans un mot, puis la sert. Ce silence lui apprend sur lui-même plus qu'une évaluation écrite : il a franchi un seuil, il appartient au métier. La conscience de soi au travail n'est donc pas un face-à-face solitaire avec la matière ; elle suppose un tiers compétent qui confirme ce que la matière a laissé entrevoir. Axel Honneth parle en ce sens d'estime sociale : nous ne nous savons capables qu'à travers la reconnaissance de notre contribution par ceux qui en mesurent la valeur.

b) Quand le travail renvoie un portrait faux (Clot, Weber)

Cette médiation est aussi une fragilité. Lorsque le jugement des pairs est remplacé par des indicateurs chiffrés, le portrait que le travail renvoie peut devenir méconnaissable. Le téléconseiller évalué au nombre d'appels traités par heure sait qu'il bâcle les dossiers difficiles pour tenir son quota ; il est bien noté pour ce qu'il juge mal fait. Le psychologue du travail Yves Clot nomme travail empêché cette situation où l'on ne peut plus faire son travail comme on l'estime juste. On n'y prend pas conscience de soi : on y perd l'accord avec soi.

Le danger inverse existe aussi : s'identifier entièrement à ce que le travail renvoie. Max Weber a montré, dans L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, comment certains puritains cherchaient dans la réussite méthodique de leur activité professionnelle un signe de leur élection. Le travail leur donnait une certitude sur eux-mêmes, mais une certitude anxieuse, toujours à reconquérir. L'épuisement professionnel de celui qui ne savait plus être autre chose que ses résultats en est une version contemporaine : quand le travail s'effondre, le soi qu'il soutenait s'effondre avec lui.

c) Le métier, lieu d'une conscience de soi partagée

Le travail ne permet donc la conscience de soi qu'à certaines conditions. Il faut une matière qui résiste et qui dise vrai ; une marge entre le prescrit et le réel, où l'initiative puisse s'exercer ; des pairs qui partagent des critères du travail bien fait ; enfin un temps pour discuter de ces critères, ce que Clot appelle la dispute professionnelle sur la qualité. Réunies, ces conditions forment ce qu'on nomme un métier : une manière de faire transmise, discutée, où chacun peut se situer.

On retrouve alors, transformée, la leçon de la première partie. Le travail apprend avec précision ce que l'on peut ; il ne dit pas ce que l'on veut devenir, ni ce qui mérite d'être fait. Le loisir d'Aristote et l'arrière-boutique de Montaigne ne sont pas réfutés : ils restent nécessaires pour juger le travail lui-même, et pour ne pas confondre la personne avec sa fonction. Le soi qui se connaît pleinement est celui qui circule entre l'atelier et la chambre.

Conclusion

Le travail semblait d'abord éloigner de soi : il absorbe l'attention, il occupe, et Pascal y voyait une manière de fuir la pensée de notre condition. Mais le soi n'est pas un objet qu'on observe au repos ; c'est un ensemble de capacités qui n'apparaissent qu'à l'épreuve. La matière qui résiste, l'œuvre qui demeure, l'écart entre la consigne et le réel font du travail un révélateur exigeant. Cette révélation n'est cependant complète que lorsqu'elle est confirmée par le jugement de pairs compétents, ce qui la rend vulnérable aux évaluations qui ne voient plus le travail réel. Le travail permet de prendre conscience de soi lorsqu'il est un métier, et à condition de ne pas devenir tout le soi.

Une question reste ouverte : si le travail est l'un des miroirs où l'on se découvre, que devient la conscience de soi de celui qui en est privé ? L'enquête menée dans les années 1930 sur les chômeurs de Marienthal, en Autriche, décrivait des hommes qui perdaient jusqu'au sens de l'heure. Le chômage ne serait-il pas, autant qu'une privation de revenu, une privation de soi ?

Bibliographie

  • Blaise Pascal, Pensées, fragments sur le divertissement.
  • Aristote, Éthique à Nicomaque, livre X.
  • Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme.
  • Matthew B. Crawford, Éloge du carburateur.
  • Christophe Dejours, Souffrance en France.
  • Yves Clot, Le Travail à cœur.

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