Le progrès technique est-il un progrès humain ? (dissertation sur le progrès technique corrigée)

2 205 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie, classe de Terminale (notion : la technique). Corrigé entièrement rédigé d'environ 2 200 mots.

Introduction de la dissertation sur le progrès technique

Au début du XXe siècle, le chimiste allemand Fritz Haber met au point la synthèse de l'ammoniac à partir de l'azote de l'air. Industrialisé, le procédé fournit des engrais en masse et contribue à nourrir des milliards d'hommes. Quelques années plus tard, pendant la Première Guerre mondiale, le même homme organise l'emploi du chlore comme arme sur le front des Flandres. Un seul savant, deux destins opposés : voilà l'entrée de notre dissertation sur le progrès technique.

Le progrès technique désigne l'accumulation des moyens par lesquels l'homme agit sur le monde : outils, machines, procédés, savoir-faire, qui deviennent plus efficaces, plus rapides, plus puissants. Le progrès humain est d'une autre nature : il viserait ce qui rend l'homme plus homme, c'est-à-dire plus libre, plus juste, moins exposé à la souffrance, plus capable de vivre avec autrui. Il ne se mesure pas en chevaux-vapeur.

Le problème est donc le suivant : l'accroissement de notre pouvoir sur les choses entraîne-t-il par lui-même une amélioration de notre condition et de notre conduite, ou bien la puissance technique, indifférente aux fins qu'elle sert, peut-elle grandir pendant que l'homme stagne, voire régresse ?

Nous montrerons d'abord que la technique a réellement desserré l'étau de la nécessité et qu'elle exprime ce qu'il y a de proprement humain en nous. Nous verrons ensuite que la puissance ne contient pas la sagesse de son usage, et que l'écart entre les deux peut devenir vertigineux. Nous chercherons enfin à quelles conditions un progrès des moyens peut devenir un progrès de l'homme.

Plan détaillé

I. Des outils qui libèrent : la part humaine du progrès technique

  • A. Moins de faim, moins de douleur : l'exemple de l'anesthésie
  • B. Fabriquer, c'est déjà penser : la technique comme expression de l'esprit
  • C. L'espérance des Lumières : des moyens plus puissants pour des mœurs plus douces

II. Plus puissants, pas plus sages : l'écart entre pouvoir et valeur

  • A. Un même savoir, deux usages : l'ambivalence constitutive
  • B. Le décalage prométhéen : nous produisons plus que nous ne pouvons imaginer
  • C. Quand la technique devient un milieu qui impose sa propre logique

III. Faire du progrès technique un progrès humain : une tâche, non un acquis

  • A. Ce que le feu de Prométhée ne suffisait pas à donner
  • B. Une responsabilité à la mesure de notre puissance
  • C. Le critère : des outils qui élargissent notre capacité de choisir

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I. Des outils qui libèrent : la part humaine du progrès technique

Avant de soupçonner la technique, il faut lui rendre justice. Une bonne partie de ce que nous appelons spontanément « progrès humain » repose sur elle.

A. Moins de faim, moins de douleur : l'exemple de l'anesthésie

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, une amputation se pratiquait sur un patient éveillé, maintenu par des aides ; le talent du chirurgien se jugeait d'abord à sa rapidité. L'usage de l'éther puis du chloroforme a transformé l'acte opératoire en une épreuve supportable, et rendu possibles des interventions longues et délicates. On voit mal comment refuser le nom de progrès humain à ce qui épargne à des millions de personnes une souffrance atroce et inutile.

Il en va de même pour l'eau potable au robinet, la vaccination ou le simple lave-linge, qui a rendu à des générations de femmes des heures entières autrefois consacrées au battoir. La technique ne se contente pas d'améliorer des performances : elle déplace la frontière entre ce que l'homme subit et ce qu'il maîtrise. Or être moins soumis à la nécessité, c'est déjà disposer de temps et de forces pour autre chose que survivre.

B. Fabriquer, c'est déjà penser : la technique comme expression de l'esprit

On aurait tort, d'ailleurs, d'opposer la technique à l'humanité comme une chose extérieure. Plutôt que sapiens, Bergson suggérait d'appeler notre espèce homo faber : chez lui, l'intelligence se manifeste d'abord comme pouvoir de fabriquer des outils, et surtout des outils à faire des outils. Le silex taillé n'est pas un objet parmi d'autres ; c'est une pensée qui s'est inscrite dans la matière, un projet, une anticipation.

Dans son grand livre sur le mode d'existence des objets techniques, Gilbert Simondon reprochait à la culture de traiter les machines comme des étrangères ou des esclaves. Selon lui, l'objet technique contient de l'humain cristallisé : des gestes, des calculs, des inventions. Comprendre une machine, c'est comprendre un fragment de l'intelligence humaine. Dans cette perspective, le progrès technique n'est pas à côté du progrès humain : il en est une des formes, au même titre que le progrès des sciences ou des arts.

C. L'espérance des Lumières : des moyens plus puissants pour des mœurs plus douces

Les philosophes des Lumières allaient plus loin. Dans l'Esquisse qu'il rédige alors qu'il se cache sous la Terreur, Condorcet décrit une humanité qui avance d'un même mouvement dans les sciences, les techniques et la morale. L'imprimerie, par exemple, a multiplié les livres, donc les lecteurs, donc les esprits capables de juger par eux-mêmes ; l'aisance matérielle rend moins nécessaires les violences de la misère.

Descartes avait déjà assigné à la science la tâche de nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature », en précisant que le premier bénéfice attendu était la conservation de la santé. Le programme moderne repose donc sur un pari : en augmentant nos moyens, nous créerions les conditions d'une vie plus digne. Mais un pari n'est pas une démonstration, et le XXe siècle s'est chargé d'en montrer les failles.

II. Plus puissants, pas plus sages : l'écart entre pouvoir et valeur

L'histoire de Haber ne relève pas de l'accident. Elle révèle une propriété de la technique elle-même : elle multiplie la puissance sans rien dire de l'usage.

A. Un même savoir, deux usages : l'ambivalence constitutive

Un procédé technique est par définition un moyen. Le savoir qui permet de fixer l'azote pour fertiliser les champs permet aussi de produire des explosifs ; la chimie des pesticides et celle des gaz de combat ont longtemps partagé leurs laboratoires ; l'énergie de la fission alimente une centrale ou rase une ville. La technique est indifférente à ses fins, et c'est là sa puissance : elle se prête à n'importe quel projet.

Rousseau l'avait pressenti dans le discours couronné par l'académie de Dijon, où il soutenait, contre l'optimisme de son siècle, que le raffinement des arts n'avait pas rendu les hommes plus vertueux. Dans son second Discours, consacré à l'inégalité, il nomme perfectibilité cette faculté qu'a l'homme de se transformer indéfiniment, et il en souligne l'ambiguïté : c'est la même faculté qui nous a tirés de l'état animal et qui est la source de nos malheurs. Le pouvoir de changer n'est pas la garantie de changer en mieux.

B. Le décalage prométhéen : nous produisons plus que nous ne pouvons imaginer

Le philosophe Günther Anders, dans L'Obsolescence de l'homme, a donné un nom à un trouble nouveau : la honte prométhéenne. L'homme moderne se sent inférieur à ses propres machines, plus précises, plus endurantes, plus fiables que lui. Plus grave encore, il existe un décalage entre ce que nous sommes capables de fabriquer et ce que nous sommes capables de nous représenter et de ressentir. On peut concevoir une arme qui tue cent mille personnes ; personne ne peut éprouver une émotion proportionnée à cent mille morts.

Ce décalage explique que l'on puisse participer à une catastrophe sans méchanceté particulière. L'employé qui règle un aiguillage, l'ingénieur qui optimise une chaîne, l'opérateur qui pilote un drone à des milliers de kilomètres n'ont devant eux qu'un écran ou une procédure. La médiation technique éloigne les conséquences de nos gestes au point de les rendre invisibles. Nous agissons plus loin que nous ne voyons.

C. Quand la technique devient un milieu qui impose sa propre logique

Enfin, la technique cesse d'être un simple outil dès qu'elle forme un système. Jacques Ellul a décrit cette autonomie : chaque innovation en appelle d'autres, chaque problème posé par une technique reçoit une solution technique, si bien que l'ensemble progresse selon un critère interne, l'efficacité, sans que personne ne l'ait véritablement décidé. Heidegger, lorsqu'il interroge l'essence de la technique, voyait dans la technique moderne une manière de dévoiler le monde comme un stock de ressources disponibles, y compris l'homme lui-même, traité comme un fonds disponible parmi d'autres.

Pensons au téléphone portable : personne n'a voté pour qu'il devienne indispensable à la recherche d'un emploi, à l'accès d'une banque ou à la prise d'un rendez-vous médical ; il l'est devenu. Celui qui n'en possède pas n'est pas libre de s'en passer, il est exclu. Le progrès technique peut donc réduire la liberté réelle des hommes tout en augmentant leurs possibilités théoriques. À ce stade, la réponse semble négative : le progrès technique avance, l'homme suit, et rien n'assure qu'il en sorte grandi.

III. Faire du progrès technique un progrès humain : une tâche, non un acquis

Faut-il pour autant rejeter la technique ? Ce serait oublier la première partie. La vraie question n'est pas de savoir si la technique est bonne ou mauvaise, mais ce qui doit s'y ajouter pour qu'elle serve l'homme.

A. Ce que le feu de Prométhée ne suffisait pas à donner

Le récit mythique placé par Platon dans la bouche du sophiste Protagoras éclaire ce point. Épiméthée, chargé de distribuer les qualités aux espèces vivantes, a tout donné aux animaux et laissé l'homme nu. Prométhée vole alors à Héphaïstos et Athéna le feu et l'habileté technique. Mais les hommes, ainsi équipés, ne parviennent pas à vivre ensemble : ils se nuisent et se dispersent. Zeus doit leur envoyer par Hermès la pudeur et la justice, et exiger qu'elles soient réparties entre tous, à la différence des métiers.

Le sens du mythe est net : la technique est nécessaire à la survie, mais elle ne fonde pas la cité. Ce qui fait l'humanité, au sens moral et politique, relève d'un autre don, qui ne se transmet pas comme un savoir-faire. Bergson ne disait pas autre chose lorsqu'il estimait que notre corps démesurément agrandi par les machines réclamait un « supplément d'âme ». Le progrès humain n'est pas la conséquence automatique du progrès technique ; il en est la condition d'usage.

B. Une responsabilité à la mesure de notre puissance

Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité, tire la conséquence éthique de cette situation. Jusqu'ici, l'éthique concernait surtout le voisin, le contemporain, l'effet immédiat d'un geste. Or notre puissance technique engage désormais des êtres lointains et des générations qui ne sont pas encore nées. Il faut donc une éthique nouvelle, qui nous oblige à agir de manière à préserver la possibilité d'une vie humaine authentique sur la Terre, et qui accorde plus de poids au pronostic de malheur qu'à celui de bonheur quand l'enjeu est irréversible.

Ce principe n'est pas une condamnation de la technique ; il en est la mise sous condition. L'histoire de la médecine le montre : les essais cliniques, le consentement éclairé, les comités d'éthique sont nés de scandales, mais ils ont permis que l'innovation thérapeutique se poursuive sans sacrifier les personnes. La technique devient progrès humain lorsqu'elle accepte d'être jugée par autre chose qu'elle-même.

C. Le critère : des outils qui élargissent notre capacité de choisir

Reste à savoir à quoi l'on reconnaît un progrès technique qui est aussi un progrès humain. Ivan Illich, dans La Convivialité, proposait un critère simple : un outil est convivial lorsqu'il accroît l'autonomie de celui qui s'en sert, et il devient oppressif lorsqu'il crée une dépendance que l'usager ne peut plus maîtriser. La bicyclette, que chacun peut entretenir et qui étend le rayon d'action sans exiger d'infrastructure démesurée, était pour lui l'exemple type.

On peut élargir ce critère. L'anesthésie, l'imprimerie ou l'eau courante ont été des progrès humains parce qu'elles ont augmenté la capacité des individus à conduire leur vie. À l'inverse, une innovation qui concentre le pouvoir entre quelques mains, rend les usagers captifs ou supprime des choix que personne n'a eu l'occasion de défendre, n'est un progrès que pour ceux qui la contrôlent. Le progrès technique devient humain quand il reste soumis à la délibération de ceux qu'il transforme.

Conclusion

Le progrès technique a indéniablement amélioré la condition humaine : il a reculé la faim, la douleur et la fatigue, et il exprime l'inventivité qui définit notre espèce. Mais il ne porte pas en lui la sagesse de son usage. Le cas de Fritz Haber le rappelle : la même puissance nourrit et détruit, et l'écart entre ce que nous pouvons faire et ce que nous savons juger ne cesse de se creuser. Le progrès humain ne découle donc pas du progrès technique ; il consiste plutôt à l'accompagner, à le juger et parfois à le freiner, au nom de la liberté et de la responsabilité. On peut alors se demander si la question décisive n'est pas politique : qui décide des techniques que nous adoptons, et selon quelles procédures ?

Bibliographie

  • Platon, Protagoras.
  • Rousseau, premier et second Discours.
  • Henri Bergson, L'Évolution créatrice.
  • Condorcet, Esquisse (ouvrage posthume).
  • Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme.
  • Hans Jonas, Le Principe responsabilité.
  • Ivan Illich, La Convivialité.

Pour prolonger : sujets proches

1. « La technique nous rend-elle plus libres ? » Distinguer la liberté à l'égard des contraintes naturelles et la dépendance envers les outils eux-mêmes.

2. « Peut-on tout attendre de la science ? » Interroger le passage du savoir au pouvoir, puis du pouvoir aux fins qui le guident.

3. « Faut-il fixer des limites à l'innovation ? » Confronter l'audace de l'inventeur à la prudence de Jonas, en s'appuyant sur un cas précis.

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