L'homme est-il un animal comme les autres ? (dissertation corrigée)

1 980 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 200 mots. Plan progressif en trois parties.

Introduction

Dans Les Animaux dénaturés, roman publié par Vercors au début des années 1950, une expédition scientifique découvre en Nouvelle-Guinée une population de créatures intermédiaires entre le singe et l'homme, les « tropis ». Un industriel veut en faire une main-d'œuvre à bas prix. Pour l'en empêcher, le journaliste Douglas Templemore tue le petit né d'une femelle tropi par insémination, et se dénonce. Si les tropis sont des bêtes, il n'a commis aucun crime ; s'ils sont des hommes, il est un meurtrier. Le tribunal se trouve contraint de dire, enfin, ce qu'est un homme, et découvre qu'aucune définition n'est prête.

En biologie, l'animal est un vivant qui se meut et se nourrit d'autres vivants : l'homme en est un, sans discussion. Mais la langue courante emploie le mot par contraste, et traiter quelqu'un d'animal, c'est l'insulter. L'expression comme les autres demande si l'homme n'est qu'une espèce parmi d'autres, différente comme le chat diffère du cheval, ou s'il occupe une place à part, hors de la série.

La question oppose donc deux évidences. La biologie inscrit l'homme dans la continuité du vivant ; pourtant, c'est l'homme seul qui écrit des traités de biologie, rend des jugements et se demande ce qu'il est. La différence humaine est-elle une différence de degré, qui laisse l'homme dans le règne animal, ou une différence de nature, qui l'en fait sortir ? Et l'expression même « les autres » a-t-elle un sens, si chaque espèce est singulière à sa manière ?

On verra d'abord ce qui rattache l'homme aux autres vivants, puis ce qui semble l'en séparer radicalement. On se demandera enfin si la question n'est pas mal posée, et si l'homme ne se définit pas justement par sa manière de se rapporter aux autres animaux.

Plan détaillé

  • I. Un vivant parmi les vivants
      1. Ce que la biologie a défait : la continuité depuis Darwin
      1. Montaigne et sa chatte : la vanité de l'homme mise à nu
      1. Des cultures animales ? Ce que l'éthologie oblige à reconnaître
  • II. Un animal qui sort du rang
      1. Le logos : dire le juste, et pas seulement signaler la douleur
      1. Descartes : la parole comme critère que nulle machine ne remplit
      1. Pic de la Mirandole : l'être sans place assignée
  • III. Il n'y a pas « les autres »
      1. Le singulier trompeur : Derrida et le mot « l'animal »
      1. À chaque espèce son monde : la tique d'Uexküll
      1. Le seul animal qui se demande s'il en est un

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I. Un vivant parmi les vivants

1. Ce que la biologie a défait : la continuité depuis Darwin

L'homme naît, se nourrit, se reproduit et meurt comme tous les mammifères. Il a un squelette de vertébré, un cerveau organisé selon le même plan que celui des autres primates, des besoins de sommeil et de chaleur. Avec Darwin, cette parenté cesse d'être une simple ressemblance : elle devient une histoire. La Filiation de l'homme montre que l'espèce humaine descend, par une longue série de variations, d'ancêtres communs avec les grands singes. Darwin y soutient même que les facultés mentales de l'homme, raisonnement, mémoire, attention, et jusqu'au sens moral, se retrouvent en germe chez d'autres animaux.

Dès lors, la différence humaine ne peut plus être pensée comme une création à part. Elle est le produit du même processus que la trompe de l'éléphant ou les ailes de la chauve-souris. L'homme est une espèce particulière, comme toutes les espèces le sont, mais sans privilège d'origine.

2. Montaigne et sa chatte : la vanité de l'homme mise à nu

Bien avant Darwin, Montaigne avait déjà ébranlé la prétention humaine. Dans l'Apologie de Raimond Sebond, il accumule les exemples d'animaux industrieux, fidèles ou ingénieux, et se moque de l'homme qui s'imagine seul doué de raison. Le passage le plus connu est aussi le plus subtil : quand il joue avec sa chatte, se demande-t-il, qui sait si ce n'est pas elle qui s'amuse de lui plus que lui d'elle ?

L'intérêt de l'anecdote n'est pas de prouver que les chats pensent. Il est de rappeler que l'homme ne voit l'animal que de son point de vue, et qu'il se donne la première place parce que c'est lui qui tient le registre. La prétendue supériorité humaine pourrait n'être qu'un effet de perspective, une forme de présomption.

3. Des cultures animales ? Ce que l'éthologie oblige à reconnaître

Les observations des éthologues ont donné à cette intuition un contenu précis. On a décrit des chimpanzés qui fabriquent des outils pour pêcher les termites, des corbeaux qui façonnent des crochets, des oiseaux chanteurs qui apprennent des dialectes locaux, et des groupes de primates qui transmettent des techniques différentes d'une population à l'autre. Ces comportements, appris et non innés, ressemblent fort à ce que nous appelons une culture.

Le droit lui-même a pris acte de ce rapprochement : le Code civil, en son article 515-14, qualifie désormais les animaux d'« êtres vivants doués de sensibilité ». L'animal n'est plus seulement une chose ; il a une vie intérieure qu'on ne peut ignorer.

Transition. Tout pousse donc à replacer l'homme dans le règne animal. Pourtant, une remarque s'impose : c'est l'homme qui a rédigé cet article du Code civil, l'homme qui observe les corbeaux, l'homme qui lit Darwin. La continuité biologique laisse subsister un écart qu'il faut examiner.

II. Un animal qui sort du rang

1. Le logos : dire le juste, et pas seulement signaler la douleur

Aristote, dans la Politique, définit l'homme comme un animal politique, plus politique que l'abeille ou que tout animal grégaire. La raison en est que l'homme seul possède le logos, la parole raisonnée. Les autres animaux ont la voix, qui leur permet de signaler le plaisir et la douleur ; le logos permet de manifester l'utile et le nuisible, et par suite le juste et l'injuste. La cité humaine repose sur cette mise en commun de valeurs.

La différence n'est pas d'intensité. Un cri plus complexe ne devient pas une délibération sur la justice. L'homme est le seul vivant qui puisse discuter de la valeur de ce qu'il fait, et donc instituer des règles qui ne sont pas inscrites dans son instinct. Le tribunal de Vercors en est l'illustration : aucune autre espèce ne réunit des juges pour délibérer de la définition d'une espèce.

2. Descartes : la parole comme critère que nulle machine ne remplit

Descartes durcit cette frontière. Dans la cinquième partie du Discours de la méthode, il soutient que les animaux pourraient être expliqués comme des automates très perfectionnés. Ce qui distingue l'homme, c'est la capacité d'arranger diverses paroles pour répondre au sens de tout ce qu'on dit en sa présence. Une pie peut prononcer des mots, elle ne peut pas répondre à une question imprévue. Les animaux font parfois mieux que nous certaines choses, mais toujours les mêmes ; l'homme, lui, s'adapte à l'infinie variété des situations.

On peut contester la thèse de l'animal-machine, que l'éthologie a largement mise à mal. Mais le critère cartésien garde sa force : la parole humaine n'est pas un code fini de signaux, elle invente sans cesse de nouvelles phrases. Cette créativité réglée marque une rupture.

3. Pic de la Mirandole : l'être sans place assignée

Pic de la Mirandole, humaniste italien de la fin du XVe siècle, propose une image saisissante dans son Discours sur la dignité de l'homme. Dieu, ayant distribué à chaque créature une nature déterminée, n'avait plus rien de propre à donner à l'homme. Il le place donc au milieu du monde sans lui fixer de forme, et lui laisse le soin de se façonner lui-même : il pourra descendre jusqu'aux bêtes ou s'élever jusqu'aux êtres divins.

L'homme ne serait donc pas un animal comme les autres, parce qu'il n'a pas de nature fixe. Chaque espèce suit sa loi ; l'homme doit trouver la sienne. Rousseau reprendra cette idée en parlant de perfectibilité : l'animal est au bout de quelques mois ce qu'il sera toute sa vie, l'homme se transforme sans fin, pour le meilleur et pour le pire.

Transition. Mais toutes ces définitions ont un point commun : elles opposent l'homme à « l'animal », comme si les autres animaux formaient un bloc homogène. N'est-ce pas là que se loge l'erreur ?

III. Il n'y a pas « les autres »

1. Le singulier trompeur : Derrida et le mot « l'animal »

Dans L'animal que donc je suis, Jacques Derrida s'en prend à ce singulier général. Dire « l'animal », c'est ranger sous un même mot la fourmi, le dauphin, le ver de terre et le chimpanzé, qui diffèrent entre eux bien plus que le chimpanzé ne diffère de l'homme. Ce mot unique n'a qu'une fonction : construire une frontière en face de nous. Derrida forge par dérision le terme « animot » pour faire entendre que « l'animal » est d'abord un mot, et un mot qui sert l'homme.

La question « l'homme est-il un animal comme les autres ? » repose sur ce présupposé. Elle suppose que « les autres » se ressemblent assez entre eux pour qu'on puisse mesurer l'homme à leur aune. Or il n'y a pas d'animal standard.

2. À chaque espèce son monde : la tique d'Uexküll

Le biologiste Jakob von Uexküll a montré que chaque espèce vit dans un monde propre, qu'il appelle Umwelt. Son exemple le plus célèbre est la tique : aveugle et sourde, elle attend parfois très longtemps sur une branche, sensible seulement à l'odeur de l'acide butyrique que dégage la peau des mammifères, à la chaleur et au contact du poil. Son monde se réduit à ces quelques signaux, et il est parfaitement complet pour elle.

Chaque animal a ainsi sa manière singulière d'habiter le monde. En ce sens, aucun animal n'est « comme les autres » : la chauve-souris qui perçoit par écholocation, l'abeille qui voit l'ultraviolet vivent dans des mondes inaccessibles à leurs voisins. L'homme est singulier, mais c'est le lot commun de tous les vivants.

3. Le seul animal qui se demande s'il en est un

Reste pourtant une singularité qui n'est pas du même ordre. L'homme est le seul animal dont le monde n'est pas fermé : il peut s'intéresser au monde de la tique, imaginer celui de la chauve-souris, se demander ce qu'éprouve un animal qu'il fait souffrir. C'est la conclusion à laquelle arrive le roman de Vercors. Au terme du procès, on retient comme critère de l'humanité non pas un trait biologique, mais une attitude : l'homme est l'animal qui s'est séparé de la nature et qui l'interroge, qui pratique la religion, le rite, l'art, la science, c'est-à-dire toutes les manières de se mettre à distance de ce qu'il est. D'où le titre : les hommes sont des animaux « dénaturés ».

Cette différence ne donne pas à l'homme un droit sur les autres espèces ; elle lui donne plutôt une responsabilité. Être le seul à poser la question, c'est être aussi le seul à pouvoir répondre de ce qu'il fait aux autres vivants. Le procès des tropis n'aurait pas eu lieu chez les tropis.

Conclusion

L'homme est bien un animal : il en partage l'origine, le corps, les besoins, et une part de ses facultés que l'éthologie ne cesse de redécouvrir chez d'autres espèces. Mais il n'est pas un animal comme les autres, puisqu'il parle, délibère, se transforme et s'interroge sur ce qu'il est. Encore faut-il se garder de faire des « autres » un ensemble uniforme : chaque espèce est singulière, et la singularité humaine n'est qu'une manière particulière d'habiter le monde. Sa vraie différence tient peut-être à ceci : il est le seul vivant pour qui la question de sa propre animalité se pose, et pour qui la manière de traiter les autres animaux devient une affaire morale.

On pourrait prolonger cette réflexion vers les débats contemporains sur la condition animale : si l'homme est le seul à pouvoir se demander ce qu'il doit aux bêtes, cette question fait partie de sa définition même.

Bibliographie

  • Aristote, Politique, livre I.
  • Montaigne, Essais, livre II, chapitre 12, « Apologie de Raimond Sebond ».
  • Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l'homme.
  • Descartes, Discours de la méthode, cinquième partie.
  • Charles Darwin, La Filiation de l'homme.
  • Jakob von Uexküll, Milieu animal et milieu humain.
  • Jacques Derrida, L'animal que donc je suis.
  • Vercors, Les Animaux dénaturés.