Le travail est-il seulement une contrainte ? (dissertation corrigée)

2 067 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 100 mots.

Introduction

À la fin de Candide, après avoir traversé guerres, naufrages et tremblements de terre, les personnages de Voltaire se retirent dans une métairie et découvrent que le travail les protège de trois maux : l'ennui, le vice et le besoin. La conclusion est célèbre : « il faut cultiver notre jardin ». Le travail, d'abord vécu comme une peine, y apparaît finalement comme un remède. Ce renversement résume la difficulté du sujet.

Le travail désigne l'activité par laquelle l'homme transforme la nature pour produire ce dont il a besoin. Il implique un effort, une durée, une organisation. Une contrainte est ce qui s'impose à nous et limite notre liberté : elle peut venir de la nature (le besoin), des autres (le maître, l'employeur) ou de nous-mêmes (la discipline que nous nous imposons). Le mot seulement est décisif : personne ne nie que le travail comporte une part de contrainte ; la question est de savoir s'il s'y réduit, ou si cette contrainte peut devenir le lieu d'une libération.

D'où notre problématique : le travail n'est-il qu'une nécessité subie qui nous asservit, ou bien la contrainte qu'il comporte est-elle aussi ce par quoi l'homme se forme et se libère ?

Nous verrons d'abord que le travail se présente comme une contrainte à la fois naturelle et sociale. Nous montrerons ensuite que cette contrainte est formatrice : par le travail, l'homme s'humanise. Enfin, nous chercherons à quelles conditions le travail cesse d'être une simple contrainte, en distinguant différentes formes d'activité.

Plan détaillé

  • I. Le travail, une contrainte imposée à l'homme
    • A. La contrainte du besoin : travailler pour survivre
    • B. La peine et l'effort : le travail comme châtiment
    • C. La contrainte sociale : servitude et aliénation
  • II. Une contrainte qui forme et qui libère
    • A. Transformer la nature, se transformer soi-même
    • B. La dialectique du maître et de l'esclave
    • C. Le travail fonde la propriété et la reconnaissance
  • III. Distinguer les formes du travail pour penser sa valeur
    • A. Travail, œuvre et action selon Arendt
    • B. Les conditions d'un travail non aliéné
    • C. La discipline choisie : une contrainte qui n'est plus une servitude

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I. Le travail, une contrainte imposée à l'homme

A. La contrainte du besoin : travailler pour survivre

L'homme ne trouve pas dans la nature de quoi satisfaire immédiatement ses besoins. Contrairement à l'animal, souvent pourvu d'un pelage, de griffes ou d'instincts précis, il naît démuni. Dans le mythe que Platon fait raconter à Protagoras, Épiméthée distribue toutes les qualités aux animaux et oublie l'homme, qui reste nu ; Prométhée doit voler le feu et les arts pour qu'il puisse survivre. Le travail apparaît ainsi comme la réponse à une déficience originelle.

En ce sens, le travail est d'abord une contrainte naturelle : je ne choisis pas d'avoir faim, de devoir me loger ou me vêtir. Le besoin revient sans cesse, si bien que le travail qui le satisfait est toujours à recommencer. On ne travaille pas une fois pour toutes : ce que l'on produit est consommé, et il faut produire à nouveau.

B. La peine et l'effort : le travail comme châtiment

Cette nécessité est vécue comme une peine. Dans le récit biblique de la Genèse, le travail pénible de la terre est présenté comme la conséquence de la faute : l'homme chassé du jardin devra gagner son pain à la sueur de son front. Le travail y apparaît comme une punition, la marque d'une condition déchue.

On rapproche souvent le mot « travail » du latin tripalium, qui désignerait un instrument de contrainte, voire de torture ; cette étymologie est discutée par les linguistes, mais elle a fini par incarner une idée répandue : travailler, c'est souffrir. L'Antiquité grecque partageait en partie ce jugement. Pour Aristote, le travail servile, consacré à la production des biens nécessaires, empêche le loisir (scholè), seul propice à la vie politique et à la contemplation. Le citoyen libre est celui qui est délivré de la nécessité, et cette délivrance repose sur le travail des esclaves.

C. La contrainte sociale : servitude et aliénation

À la contrainte naturelle s'ajoute une contrainte sociale. Dans l'histoire, le travail a souvent été imposé par d'autres : esclavage, servage, puis salariat. Marx analyse dans les Manuscrits de 1844 ce qu'il appelle le travail aliéné. Dans la production capitaliste, l'ouvrier ne possède ni les moyens de production ni le produit de son travail ; ce produit lui fait face comme une puissance étrangère. Son activité elle-même ne lui appartient plus : il ne se sent lui-même, explique Marx, qu'en dehors du travail, dans ses fonctions animales (manger, boire, dormir), et il se sent une bête dans ce qui devrait être son activité la plus humaine.

La division du travail poussée à l'extrême, que décrivait déjà Adam Smith avec l'exemple de la manufacture d'épingles, réduit l'ouvrier à un geste répété. Simone Weil, après son expérience en usine, décrira cette fatigue qui empêche de penser et la soumission au rythme de la machine. Le travail est alors bien plus qu'une contrainte : il devient une dépossession de soi.

Transition. Pourtant, si le travail n'était que contrainte, on comprendrait mal pourquoi le chômage est vécu comme une souffrance, et pas seulement comme une perte de revenu. Marx lui-même ne condamne pas le travail en tant que tel, mais sa forme aliénée. C'est donc qu'il y a dans le travail quelque chose d'essentiel à l'homme.

II. Une contrainte qui forme et qui libère

A. Transformer la nature, se transformer soi-même

Dans Le Capital, Marx définit le travail comme un échange entre l'homme et la nature : en agissant sur la nature extérieure, l'homme modifie en même temps sa propre nature et développe les facultés qui y sommeillent. Il insiste sur ce qui distingue le travail humain de l'activité animale : l'abeille construit des alvéoles remarquables, mais l'architecte, même le plus médiocre, a d'abord bâti son ouvrage dans sa tête avant de le réaliser. Le travail humain est la réalisation d'un projet conscient.

Dès lors, la contrainte change de sens. Le travail oblige à se soumettre à la résistance de la matière, à la patience, à la méthode. Mais cette soumission développe l'intelligence, l'habileté, la maîtrise de soi. Le menuisier qui apprend à suivre le fil du bois devient plus libre face au bois : il peut en faire ce qu'il veut parce qu'il en connaît les lois.

B. La dialectique du maître et de l'esclave

Hegel donne à cette idée une portée considérable dans la Phénoménologie de l'esprit. Deux consciences s'affrontent pour être reconnues ; celle qui recule devant la mort devient esclave, celle qui l'a risquée devient maître. Le maître jouit des choses sans les travailler ; l'esclave travaille pour lui. Or le rapport s'inverse : le maître dépend entièrement du travail de l'esclave, tandis que l'esclave, en façonnant la matière, apprend à différer son désir, à se discipliner et à imprimer sa marque dans le monde. Dans l'objet qu'il produit, il contemple sa propre activité devenue extérieure et durable.

Hegel montre ainsi que la contrainte est la condition même de la formation (Bildung). Le travail, dit-il, est un désir réfréné : c'est parce que l'esclave ne peut pas consommer immédiatement qu'il devient capable de façonner. La servitude, paradoxalement, prépare la liberté.

C. Le travail fonde la propriété et la reconnaissance

Locke, dans le Second Traité du gouvernement civil, fait du travail le fondement de la propriété. Chacun est propriétaire de sa propre personne ; en mêlant son travail à une chose tirée de l'état de nature, il y ajoute quelque chose de lui et la rend sienne. Le travail n'est pas seulement une peine : il est ce par quoi l'homme s'approprie le monde. Locke ajoute que c'est le travail qui fait l'essentiel de la valeur des choses, une terre cultivée valant bien davantage qu'une terre laissée en friche.

Le travail est aussi un lien social. En produisant pour les autres et grâce aux autres, chacun trouve sa place dans la société et obtient une forme de reconnaissance. Durkheim, dans De la division du travail social, montre que la spécialisation des tâches crée une solidarité entre des individus devenus interdépendants. On comprend alors pourquoi être privé de travail, c'est souvent se sentir inutile.

Transition. Le travail est donc à la fois contrainte et libération. Mais cette ambivalence demeure abstraite si l'on ne précise pas de quel travail il s'agit : celui du paysan, de l'ouvrier à la chaîne, de l'artisan et de l'artiste ne sont pas vécus de la même manière. Il faut donc distinguer.

III. Distinguer les formes du travail pour penser sa valeur

A. Travail, œuvre et action selon Arendt

Dans Condition de l'homme moderne, Hannah Arendt distingue trois activités. Le travail correspond au cycle biologique : il produit des biens destinés à être consommés, et ne laisse rien derrière lui. L'œuvre est la fabrication d'objets durables (maisons, outils, œuvres d'art) qui composent un monde commun. L'action enfin est l'activité politique par laquelle les hommes, dans la parole et l'initiative, révèlent qui ils sont.

Cette distinction éclaire le sujet. Le travail au sens strict d'Arendt est bien soumis à la nécessité : il est une contrainte qu'on ne peut que renouveler. Mais l'œuvre échappe en partie à cette logique : l'artisan produit quelque chose qui lui survit. Arendt s'inquiète d'ailleurs d'une société moderne qui tend à tout ramener au travail et à la consommation, au risque de ne plus savoir ce que serait une activité plus haute.

B. Les conditions d'un travail non aliéné

Si le travail peut libérer, ce n'est donc pas automatiquement. Plusieurs conditions semblent nécessaires. Il faut d'abord que le travailleur puisse comprendre ce qu'il fait et en voir le résultat : un geste isolé, sans lien avec l'ensemble, rend la formation impossible. Il faut ensuite qu'il garde une part d'initiative et de jugement. Simone Weil réclamait ainsi que le travail soit éclairé par la pensée, que l'ouvrier puisse saisir le sens de sa tâche. Il faut enfin que le travail laisse du temps libre : Marx voyait dans la réduction de la journée de travail la condition d'un véritable « règne de la liberté », qui commence là où cesse le travail dicté par la nécessité.

Le travail n'est donc pas une essence fixe ; il est ce que les rapports sociaux en font. La question « le travail est-il seulement une contrainte ? » est aussi une question politique : elle porte sur l'organisation du travail que nous jugeons juste.

C. La discipline choisie : une contrainte qui n'est plus une servitude

Reste une dernière distinction, celle entre la contrainte subie et la contrainte choisie. Le musicien qui fait ses gammes chaque jour, le chercheur qui reprend cent fois un calcul se soumettent à une règle. Mais cette règle est voulue : elle est le moyen d'une fin qu'ils se donnent. Kant, dans ses Réflexions sur l'éducation, insiste sur la nécessité de la discipline pour arracher l'homme à sa sauvagerie et sur l'importance d'apprendre à travailler. La contrainte n'est pas ici l'ennemie de la liberté, elle en est l'apprentissage.

Nietzsche, il est vrai, se méfiait de l'éloge moderne du travail : dans Aurore, il soupçonne que l'on célèbre le travail parce qu'il tient chacun en bride, épuise les forces et empêche de réfléchir et de rêver. Cette critique est précieuse : elle rappelle que la valorisation du travail peut servir à justifier l'obéissance. Mais elle ne vise pas l'effort créateur, qu'il valorise au contraire chez l'artiste ou le penseur. La frontière passe donc entre le travail qui use et le travail qui accomplit.

Conclusion

Le travail est indéniablement une contrainte : il naît du besoin, il exige de l'effort, et l'histoire montre qu'il a souvent été imposé et vécu comme une servitude, jusqu'à l'aliénation décrite par Marx. Mais il n'est pas seulement cela. En transformant la nature, l'homme se transforme et se forme lui-même, comme le montre la dialectique hégélienne ; par le travail, il s'approprie le monde et trouve sa place parmi les autres. Tout dépend cependant de la forme du travail : celui qui épuise sans laisser de trace ni de sens reste une contrainte nue, tandis que celui qui permet de comprendre, de créer et de choisir devient le lieu d'une liberté conquise.

Une question reste ouverte : à l'heure où l'automatisation promet de délivrer l'homme d'une partie de ses tâches, saurons-nous faire du temps libéré un temps d'œuvre et d'action, plutôt qu'un simple temps de consommation, comme le craignait Arendt ?

Bibliographie

  • Platon, Protagoras.
  • John Locke, Second Traité du gouvernement civil, chapitre V, « De la propriété ».
  • G. W. F. Hegel, Phénoménologie de l'esprit.
  • Karl Marx, Manuscrits de 1844 ; Le Capital, livre I.
  • Simone Weil, La Condition ouvrière.
  • Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne.

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