Dissertation de Terminale entièrement rédigée, environ 2 200 mots, ouverte sur les séances d'hypnose de Nancy.
L'inconscient est-il une illusion ? Introduction
À la fin du XIXe siècle, le médecin Hippolyte Bernheim, à Nancy, se livre à une expérience qui intrigue ses visiteurs, parmi lesquels un jeune neurologue viennois nommé Sigmund Freud. Il plonge un patient dans le sommeil hypnotique et lui ordonne d'accomplir, après son réveil, un geste sans intérêt à un moment précis. Le patient se réveille, ne se souvient de rien, puis, à l'instant fixé, accomplit le geste. Si on lui demande pourquoi, il ne répond pas qu'il l'ignore : il invente une raison plausible, et il y croit. Quelque chose en lui savait ce qu'il ne savait pas.
Ces scènes ont marqué Freud, qui fera de l'inconscient le cœur de sa théorie : non pas ce qui échappe à l'attention par hasard, mais un ensemble de représentations et de désirs actifs, tenus à l'écart de la conscience et pourtant efficaces. Or l'idée a toujours eu ses adversaires. Pour eux, elle serait une illusion, c'est-à-dire une représentation qui se donne pour vraie sans l'être, ou du moins sans pouvoir le prouver. Un psychisme qui ne se sait pas, n'est-ce pas un cercle carré ? Une théorie qui trouve partout la confirmation de ses thèses, n'est-ce pas le signe qu'elle ne dit rien ?
Faut-il voir dans l'inconscient une fiction inventée pour combler les lacunes de la conscience, ou une réalité que l'expérience impose et que nous avons des raisons de vouloir ignorer ?
On examinera d'abord les objections qui font de l'inconscient une construction illusoire. On montrera ensuite que des faits nombreux, à commencer par ceux de Nancy, rendent l'hypothèse difficile à éviter. On se demandera enfin de quelle illusion il s'agit vraiment, et si ce n'est pas la croyance en une conscience transparente qui mérite ce nom.
Plan détaillé
- I. Une notion soupçonnée d'être une fiction
- a) Un savoir qui ne se sait pas : une contradiction dans les termes ?
- b) Une théorie qui gagne à tous les coups
- II. Des faits qui résistent au soupçon
- a) Ce que l'hypnose a révélé : une conscience qui comble ses trous
- b) Au-delà de Freud : petites perceptions et vision aveugle
- III. De quel côté se trouve l'illusion ?
- a) L'illusion au sens de Freud : croire ce que l'on désire
- b) Ni chose ni mirage : une hypothèse qui se vérifie dans l'interprétation
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I. Une notion soupçonnée d'être une fiction
a) Un savoir qui ne se sait pas : une contradiction dans les termes ?
Pour toute une tradition philosophique, l'expression « pensée inconsciente » est absurde. Descartes définit la pensée par la conscience : penser, c'est tout ce qui se passe en nous de telle sorte que nous nous en apercevons immédiatement. Une pensée dont je ne m'apercevrais pas ne serait pas une pensée, mais au mieux un mouvement du corps. Selon cette perspective, il y a bien des processus physiologiques que nous ignorons, la digestion ou la circulation du sang, mais ils ne sont pas psychiques. Parler d'un désir inconscient, ce serait parler d'un désir que personne ne désire.
Alain reprend cette critique de manière plus polémique dans ses Éléments de philosophie. Il reproche à la psychanalyse de dédoubler l'homme, de loger en lui un autre moi caché, rusé, qui agirait à sa place. Pour Alain, il n'y a là qu'une mythologie : on prête au corps des intentions, on en fait un personnage. Ce qui est inconscient est mécanique ; seule la conscience pense. L'inconscient serait alors une manière de transformer nos impulsions en un petit démon intérieur, ce qui flatte notre goût du mystère et nous dispense de nous juger.
b) Une théorie qui gagne à tous les coups
Une seconde objection porte moins sur la notion que sur la théorie qui l'emploie. Karl Popper, dans Conjectures et réfutations, raconte comment il en est venu à distinguer la science de ce qui en a seulement l'apparence. Ce qui l'a frappé dans la psychanalyse, c'est qu'elle semblait pouvoir expliquer n'importe quelle conduite. Un homme sauve un enfant de la noyade, un autre le pousse à l'eau : les deux actes s'interprètent sans difficulté dans les termes de la théorie. Mais une théorie compatible avec tous les faits possibles ne court aucun risque. Elle ne peut jamais être réfutée, et c'est précisément pour cela qu'elle n'est pas scientifique.
L'objection vise juste dans les débats concrets. Si un patient accepte l'interprétation de l'analyste, c'est qu'elle est vraie ; s'il la refuse, c'est une résistance, ce qui la confirme encore. Un tel dispositif semble immunisé contre la contradiction. On peut alors soutenir que l'inconscient est une illusion au sens fort : non pas un objet découvert, mais une manière de parler qui produit elle-même ses preuves.
Ces deux critiques ne sont pas de même nature. La première nie que l'idée ait un sens ; la seconde accepte qu'elle en ait un, mais lui refuse le statut de connaissance. Il faut donc se demander si les faits obligent à la poser malgré ces difficultés.
II. Des faits qui résistent au soupçon
a) Ce que l'hypnose a révélé : une conscience qui comble ses trous
Revenons au patient de Bernheim. Il a reçu un ordre pendant l'hypnose, il l'a oublié, et il l'exécute. Rien dans sa conscience ne permet de comprendre son acte, et pourtant l'acte s'explique parfaitement par ce qui a été dit pendant son sommeil. Le plus remarquable n'est pas l'obéissance, c'est la justification inventée : la conscience ne laisse pas de vide, elle fabrique un motif pour rendre l'acte acceptable à ses propres yeux.
Freud tire de ce genre d'observation l'argument central de son texte sur l'inconscient, dans la Métapsychologie. Les données de la conscience, dit-il en substance, sont lacunaires. Chez le bien-portant comme chez le malade surviennent des actes que la conscience ne suffit pas à expliquer : idées qui surgissent sans qu'on sache d'où, actes manqués, rêves, symptômes. Si l'on s'en tient à la conscience, ces phénomènes restent des accidents sans lien. Si l'on admet des processus psychiques inconscients, ils deviennent intelligibles. L'hypothèse est donc nécessaire, parce qu'elle seule rétablit la continuité, et légitime, parce qu'elle permet d'agir sur ces phénomènes.
Cette réponse touche l'objection cartésienne. Freud ne prétend pas qu'on puisse percevoir directement l'inconscient ; il l'infère, comme on infère chez autrui une pensée qu'on ne voit pas. Après tout, nous attribuons sans hésiter une vie psychique à nos semblables sans avoir accès à leur conscience. Pourquoi refuser de faire le même raisonnement pour des parties de nous-mêmes ?
b) Au-delà de Freud : petites perceptions et vision aveugle
L'existence d'une activité psychique non consciente ne dépend d'ailleurs pas de la seule psychanalyse. Leibniz avait déjà répondu aux cartésiens, en ouvrant ses Nouveaux Essais, par l'exemple du bruit de la mer. Le mugissement que j'entends sur le rivage est fait du bruit de chaque vague ; je ne perçois aucune de ces vagues isolément, et pourtant il faut bien que je les perçoive d'une certaine manière, sans quoi leur somme ne ferait aucun bruit. Il existe donc des perceptions trop petites pour être aperçues, qui composent pourtant ce dont nous avons conscience.
La neurologie contemporaine a fourni des cas plus troublants encore. Certains patients dont le cortex visuel est lésé déclarent ne rien voir dans une partie de leur champ visuel. Pourtant, si on leur demande de deviner où se trouve un objet placé dans cette zone, ou d'indiquer la direction d'un mouvement, ils répondent bien mieux que le hasard. On a appelé ce phénomène « vision aveugle ». L'information est traitée, elle oriente le geste, mais elle n'arrive pas à la conscience.
Ces faits ne prouvent pas que l'inconscient freudien, avec ses désirs refoulés et sa censure, existe tel que Freud l'a décrit. Mais ils ruinent l'objection de principe : une activité psychique peut avoir lieu sans être consciente. La question n'est donc plus de savoir s'il y a de l'inconscient, mais quelle forme il prend et comment on peut le connaître.
III. De quel côté se trouve l'illusion ?
a) L'illusion au sens de Freud : croire ce que l'on désire
Il est instructif de retourner contre ses adversaires la définition que Freud lui-même donne de l'illusion, dans L'Avenir d'une illusion. Une illusion n'est pas nécessairement une erreur. C'est une croyance dont la principale source est le désir : nous y tenons parce qu'elle répond à un souhait, non parce que nous avons des raisons de la juger vraie. Ainsi la jeune fille de condition modeste qui espère qu'un prince viendra l'épouser n'est pas forcément dans l'erreur ; mais sa croyance se nourrit de ce qu'elle désire, non de ce qu'elle sait.
Appliquons ce critère. Qui désire qu'il y ait un inconscient ? L'hypothèse n'a rien de flatteur : elle nous apprend que nous ne savons pas toujours ce que nous voulons, que nos raisons sont parfois des prétextes, comme celles du patient de Bernheim. La croyance inverse, celle d'une conscience entièrement maîtresse de ses motifs, est en revanche très désirable. Elle nous rassure sur notre autonomie, sur la sincérité de nos choix, sur la solidité de notre identité. Si l'une des deux thèses mérite le soupçon d'être une illusion au sens freudien, c'est plutôt celle de la transparence.
L'argument ne prouve pas que l'inconscient existe : une croyance déplaisante n'est pas vraie pour autant. Mais il retourne la charge du soupçon. On ne peut plus présenter l'inconscient comme une fiction commode, puisqu'il est tout sauf commode.
b) Ni chose ni mirage : une hypothèse qui se vérifie dans l'interprétation
Reste l'objection de Popper, que l'argument précédent ne réfute pas. Wittgenstein, qui admirait Freud, formulait un jugement voisin dans ses conversations : Freud n'aurait pas donné une explication scientifique des rêves, il aurait proposé une nouvelle mythologie, d'une grande puissance de séduction. Mais le mot de mythologie n'est pas forcément une condamnation. Une interprétation n'a pas la même vérité qu'une loi physique ; elle ne prédit pas, elle donne sens.
C'est peut-être ainsi qu'il faut comprendre le statut de l'inconscient. Il n'est pas une chose que l'on pourrait observer au microscope, ni une pure invention. Il est une hypothèse interprétative qui se vérifie à ce qu'elle permet : relier des conduites dispersées, éclairer une répétition, et parfois délivrer quelqu'un d'un symptôme qui le faisait souffrir. Le critère n'est pas celui du laboratoire, mais celui d'un récit de soi plus vrai que le précédent, parce qu'il intègre ce que l'ancien laissait de côté.
On évite ainsi deux excès. Le premier consiste à faire de l'inconscient une entité cachée qui expliquerait tout, et qui finit par ne plus rien expliquer : c'est ce dogmatisme que vise Popper. Le second consiste à le déclarer illusoire parce qu'il échappe aux méthodes des sciences expérimentales, alors que des phénomènes bien établis, de l'hypnose à la vision aveugle, attestent qu'une part de notre vie psychique se déroule hors de la conscience.
Conclusion
L'inconscient a d'abord l'air d'une illusion : pour Descartes et Alain, une pensée qui ne se sait pas est une contradiction, et Popper montre qu'une théorie capable de tout expliquer ne prouve rien. Mais les faits résistent. Les sujets de Bernheim, les petites perceptions de Leibniz et la vision aveugle des neurologues montrent que la conscience ne contient pas tout notre psychisme et qu'elle comble volontiers ses lacunes par des raisons inventées. Si l'on adopte la définition freudienne de l'illusion, une croyance nourrie par le désir, c'est plutôt la conscience transparente qui en relève. L'inconscient n'est ni une chose qu'on observe ni un mirage : c'est une hypothèse qui vaut par ce qu'elle rend intelligible, et dont la vérité se mesure dans l'interprétation.
On pourrait se demander, pour prolonger, si cette vérité d'interprétation suffit : peut-on tenir pour vrai ce qui guérit, même lorsqu'on ne peut le démontrer ?
Bibliographie
- Sigmund Freud, Métapsychologie (essai « L'inconscient ») ; L'Avenir d'une illusion.
- Alain, Éléments de philosophie.
- Karl Popper, Conjectures et réfutations.
- Leibniz, Nouveaux Essais sur l'entendement humain.
- Ludwig Wittgenstein, Leçons et conversations.
Pour prolonger : sujets proches
- Peut-on connaître son inconscient ? Partir de l'inférence par laquelle Freud pose l'hypothèse.
- La psychanalyse est-elle une science ? Confronter le critère de Popper et la vérité de l'interprétation.
- Sommes-nous transparents à nous-mêmes ? Interroger le désir qui nourrit la croyance en une conscience souveraine.