Dissertation de culture générale et de littérature d'idées — Lycée (bac de français, oral ou écrit, et culture générale) — environ 2 200 mots.
Sujet
« Mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine. » Vous discuterez cette affirmation, inspirée des Essais de Montaigne.
Introduction
Les joueurs d'échecs connaissent un moment redouté : la sortie de la théorie. Pendant une quinzaine de coups, ils ont joué des ouvertures apprises par cœur, enchaînant des variantes que des générations de maîtres ont analysées. Puis, soudain, l'adversaire joue un coup que nul manuel ne prévoit. À partir de là, la mémoire ne sert plus à rien : il faut penser. On voit alors des joueurs très savants s'effondrer, et d'autres, moins érudits, trouver des idées. Mais on remarque aussi que les meilleurs, ceux qui pensent juste dans l'inconnu, sont presque toujours ceux qui ont le plus appris.
La formule proverbiale selon laquelle mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine vient d'un chapitre des Essais de Montaigne, « De l'institution des enfants », adressé à une grande dame qui attend un enfant. Montaigne y recommande de choisir pour l'élève un précepteur qui ait plutôt la tête bien faite que bien pleine. La tête « pleine » est celle qui a emmagasiné des connaissances ; la tête « bien faite » est celle qui sait juger, relier, choisir, appliquer. L'expression « mieux vaut » établit une hiérarchie : elle ne dit pas que le savoir est inutile, mais qu'il compte moins que l'art de s'en servir.
Faut-il pour autant opposer le jugement et les connaissances, comme si l'on pouvait former l'un sans l'autre ? Une tête peut-elle être bien faite si elle est vide ?
Nous verrons d'abord ce que la formule refuse : l'accumulation d'un savoir mort. Nous montrerons ensuite qu'une tête sans contenu ne saurait être bien faite. Nous chercherons enfin à dépasser l'opposition en pensant le savoir comme une matière à transformer.
Plan détaillé
I. Contre la tête-entrepôt : ce que Montaigne refuse
- A. Le pédant, ou le savoir qui ne sert à rien
- B. Réciter n'est pas comprendre
- C. Le jugement, véritable fin de l'éducation
II. Une tête vide ne peut pas être bien faite
- A. On ne juge bien que de ce qu'on connaît
- B. Montaigne lui-même, une tête nourrie des Anciens
- C. Le danger d'une habileté sans contenu
III. Remplir pour former : le savoir digéré
- A. L'abeille et le miel : assimiler plutôt qu'entasser
- B. Retour au texte : une formule qui vise d'abord le maître
- C. Organiser les savoirs : la tête bien faite selon Edgar Morin
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I. Contre la tête-entrepôt : ce que Montaigne refuse
La préférence pour la tête bien faite naît d'abord d'une colère contre une certaine école, celle que Montaigne a connue et qu'il juge sévèrement.
A. Le pédant, ou le savoir qui ne sert à rien
Montaigne s'en prend, dans plusieurs chapitres des Essais, et notamment dans celui qu'il consacre au pédantisme, à la figure du savant inutile. Le pédant sait par cœur Aristote et Cicéron, cite le grec et le latin, mais il est incapable de bien se conduire, de donner un avis sensé sur une affaire concrète ou de tenir une conversation. Son savoir est un ornement plaqué sur une âme qui n'en est pas changée.
La littérature du XVIIe siècle reprendra largement ce personnage. Les savants ridicules de Molière, Trissotin et Vadius dans Les Femmes savantes, se battent à coups de citations sans rien comprendre à ce qu'ils lisent. Leur tête est pleine, mais pleine comme un grenier mal rangé, où les objets s'entassent sans servir.
Son équivalent actuel serait l'élève qui accumule les fiches de révision et reste démuni devant une question imprévue : il a tout appris, sauf à penser avec ce qu'il a appris.
B. Réciter n'est pas comprendre
Montaigne résume cette critique en une phrase restée célèbre : « Savoir par cœur n'est pas savoir ». Celui qui récite ne fait que restituer ce qu'on lui a confié, comme un dépositaire rend un objet qu'on lui a laissé en garde. La mémoire conserve, elle ne s'approprie rien.
L'auteur des Essais propose une épreuve simple pour vérifier qu'une leçon a été comprise : que l'élève la reformule à sa façon, qu'il l'applique à des sujets différents, qu'il la transpose dans des situations nouvelles. Une connaissance véritable se reconnaît à sa souplesse ; une connaissance récitée se brise dès qu'on change les mots. C'est la différence entre l'élève capable de redire la démonstration du théorème de Pythagore et celui qui sait s'en servir pour mesurer la hauteur d'un arbre à partir de son ombre.
C. Le jugement, véritable fin de l'éducation
Pour Montaigne, l'éducation ne vise pas à faire des érudits, mais des hommes capables de se conduire. Ce qui compte, c'est l'entendement, c'est-à-dire la faculté de comprendre et de juger, et les mœurs, c'est-à-dire la manière de vivre. Il veut un enfant qui sache examiner les opinions plutôt que les recevoir toutes faites, qui ose douter, et qui préfère une pensée personnelle, même modeste, à une autorité qu'il répète sans l'examiner.
Il recommande aussi de former l'élève par le commerce du monde : voyages, conversations, fréquentation des hommes de toutes conditions. Le monde est, pour lui, un livre plus instructif que bien des traités.
Transition. La critique de la tête pleine est donc légitime lorsqu'elle vise un savoir mort, entassé sans être compris. Mais faut-il en conclure qu'il suffit d'apprendre à penser, sans rien apprendre ?
II. Une tête vide ne peut pas être bien faite
A. On ne juge bien que de ce qu'on connaît
Le jugement n'est pas une faculté qui tourne à vide. Pour évaluer une opinion, il faut disposer d'éléments de comparaison ; pour démasquer une erreur, il faut savoir ce qui est vrai. Un médecin peut avoir l'esprit le plus fin du monde : s'il ignore l'anatomie, il ne posera aucun diagnostic juste.
Cette évidence prend un relief particulier à l'heure où toutes les informations semblent accessibles en un instant. On entend parfois qu'il serait inutile d'apprendre, puisque tout est disponible sur un écran. Mais l'expérience montre l'inverse : pour distinguer une information fiable d'une rumeur, pour repérer un chiffre absurde ou une citation inventée, il faut déjà posséder des connaissances. Celui qui ne sait rien ne peut pas vérifier ; il ne peut que croire. Paradoxalement, plus le savoir est disponible à l'extérieur, plus il est nécessaire d'en avoir à l'intérieur pour le trier.
B. Montaigne lui-même, une tête nourrie des Anciens
Il faut d'ailleurs remarquer que Montaigne n'a rien d'un esprit vide. Son père lui avait fait apprendre le latin comme une langue maternelle, avant même le français, par un précepteur allemand qui ne lui parlait qu'en cette langue. Les Essais fourmillent de citations de Sénèque, de Plutarque, de Lucrèce, d'Horace ; leur auteur ne cesse de converser avec les Anciens. La tête « bien faite » de Montaigne est aussi une tête remarquablement pleine.
Ce paradoxe éclaire le sens de sa critique. Montaigne ne rejette pas la lecture ni la culture ; il rejette une certaine manière de les recevoir. Il lit beaucoup, mais il lit pour penser, et ses citations ne sont jamais des ornements : il les discute, les détourne, les met à l'épreuve de sa propre expérience. Sa tête est pleine d'une manière qui la rend mieux faite.
C. Le danger d'une habileté sans contenu
À l'inverse, une tête qui ne serait que « bien faite », habile à raisonner mais pauvre en connaissances, court un risque redoutable : celui de l'habileté creuse. Platon reprochait déjà aux sophistes de savoir persuader de n'importe quoi sans se soucier de la vérité. L'art de bien construire un argument devient dangereux lorsqu'il n'est plus arrimé à aucun savoir : on peut alors démontrer brillamment des absurdités.
On reconnaît ce danger dans les débats où l'aisance verbale tient lieu de compétence, où l'on juge un orateur à son assurance plutôt qu'à l'exactitude de ce qu'il dit. Une forme sans contenu n'est pas une pensée, c'est une technique. Rabelais l'avait formulé dans la lettre de Gargantua à son fils, au chapitre 8 de Pantagruel : « science sans conscience n'est que ruine de l'âme ». Mais la réciproque mérite d'être méditée : une conscience sans science, un jugement sans matière, n'est qu'un exercice à vide.
Transition. Il serait donc absurde de choisir entre la tête pleine et la tête bien faite. Reste à comprendre comment le savoir peut devenir jugement, et ce que Montaigne voulait vraiment dire.
III. Remplir pour former : le savoir digéré
A. L'abeille et le miel : assimiler plutôt qu'entasser
Montaigne propose lui-même une image qui résout l'opposition. Les abeilles, écrit-il en substance, butinent les fleurs de côté et d'autre, mais elles en font ensuite un miel qui est tout à elles : ce n'est plus du thym ni de la marjolaine. De même, l'élève doit puiser dans les auteurs, mais transformer ce qu'il emprunte en une œuvre qui soit la sienne, c'est-à-dire en un jugement personnel.
Cette image déplace la question. Le problème n'est pas la quantité de savoir, mais la manière dont il est intégré. Une tête « pleine » au mauvais sens du terme est un entrepôt où les connaissances restent intactes, étrangères les unes aux autres. Une tête bien faite est un organisme qui digère : les connaissances y deviennent méconnaissables parce qu'elles ont été transformées.
L'exemple de l'échiquier, évoqué en introduction, s'éclaire ainsi. Le joueur qui a seulement mémorisé des variantes est perdu hors de la théorie ; celui qui les a comprises en a tiré des principes, et ce sont ces principes, nés de la mémoire mais devenus jugement, qui le guident dans l'inconnu.
B. Retour au texte : une formule qui vise d'abord le maître
Il faut enfin relire précisément la phrase de Montaigne. Dans « De l'institution des enfants », il souhaite qu'on choisisse à l'enfant un conducteur, c'est-à-dire un précepteur, « qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine », et qu'on exige de lui les deux qualités, mais davantage les mœurs et l'entendement que la science. La formule ne décrit donc pas d'abord l'élève idéal, mais le maître idéal. Et Montaigne précise bien qu'il faut requérir les deux : le savoir n'est pas exclu, il est second.
Ce détail change la portée du proverbe. Un maître à la tête bien faite ne transmet pas seulement des connaissances : il apprend à son élève à s'en servir. La tête bien faite de l'élève n'est pas une donnée de départ ; elle est le fruit d'un enseignement mené par quelqu'un qui sait lui-même juger. La formule pose ainsi un problème pédagogique : remplir est facile, former est difficile, et c'est la tâche propre du maître.
C. Organiser les savoirs : la tête bien faite selon Edgar Morin
Le sociologue et philosophe Edgar Morin a repris l'expression de Montaigne pour titre d'un essai consacré à la réforme de l'enseignement, La Tête bien faite. Il y défend l'idée qu'une tête bien faite n'est pas une tête qui sait peu, mais une tête capable d'organiser ses connaissances, de relier les disciplines entre elles, de replacer chaque savoir dans son contexte. Le danger moderne n'est plus seulement le pédantisme, mais la fragmentation : des connaissances nombreuses, cloisonnées, que personne ne sait mettre en relation.
Cette relecture contemporaine prolonge fidèlement l'intuition de Montaigne. La tête bien faite est celle qui fait quelque chose de ce qu'elle contient : elle compare, met en perspective, distingue l'essentiel de l'accessoire. Le proverbe n'oppose donc pas deux quantités de savoir, mais deux rapports au savoir. La plénitude n'est pas un défaut ; c'est l'inertie qui en est un.
Conclusion
La préférence pour la tête bien faite est d'abord une juste protestation contre un savoir mort, accumulé sans être compris, qui produit des pédants plutôt que des esprits libres. Pourtant, une tête vide ne peut pas être bien faite : le jugement a besoin de matière, et Montaigne lui-même est l'exemple d'un esprit d'autant plus libre qu'il est nourri. La formule, relue dans son contexte, ne dit d'ailleurs pas qu'il faut renoncer au savoir : elle concerne d'abord le maître, à qui l'on demande les deux qualités, en plaçant le jugement au premier rang. La véritable opposition n'est pas entre la tête pleine et la tête bien faite, mais entre le savoir entassé et le savoir digéré. Mieux vaut une tête bien faite, oui, mais elle se fait en se remplissant bien.
On pourrait prolonger cette réflexion avec Rousseau, qui, dans Émile ou De l'éducation, pousse plus loin encore la méfiance envers les livres et veut que l'enfant apprenne d'abord par l'expérience des choses. La comparaison permettrait de se demander jusqu'où l'on peut retarder l'apprentissage du savoir sans appauvrir le jugement qu'on prétend former.
Bibliographie
- Michel de Montaigne, Essais, livre I, « De l'institution des enfants » et « Du pédantisme ».
- François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8.
- Molière, Les Femmes savantes.
- Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l'éducation.
- Edgar Morin, La Tête bien faite. Repenser la réforme, réformer la pensée.