Peut-on échapper au temps ? (dissertation corrigée)

1 913 mots · ≈6 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 000 mots. Plan progressif en trois parties.

Introduction

Dans la comédie Un jour sans fin, de Harold Ramis, un présentateur météo cynique se réveille chaque matin le même jour, dans la même petite ville, au son de la même chanson. Rien de ce qu'il fait ne laisse de trace : le lendemain, tout recommence. Il a, en un sens, échappé au temps : il ne vieillit plus, ses actes n'ont plus de conséquences, il pourrait vivre éternellement. Or ce privilège tourne vite au cauchemar. Le personnage tente même de mourir, sans succès. Il ne sortira de la boucle qu'en changeant de rapport à cette journée.

Le temps désigne d'abord l'ordre de succession des événements, le passage du passé au présent et à l'avenir. Il a une dimension objective, mesurée par les horloges, et une dimension vécue, celle de l'attente, de l'ennui ou de l'oubli. Il est surtout irréversible : ce qui est passé ne revient pas, et chacun de nous va vers sa mort. Échapper, c'est se soustraire à une emprise, comme on échappe à un poursuivant ou à une prison. Le sujet suppose donc que le temps est vécu comme une menace : il use, il emporte, il condamne.

Mais où irait-on, si l'on échappait au temps ? Toute fuite prend elle-même du temps, et un être hors du temps serait-il encore un homme ? Le temps est-il une condition à laquelle aucune existence humaine ne peut se soustraire, ou existe-t-il des expériences qui nous en libèrent ? Et faut-il seulement vouloir lui échapper ?

Nous montrerons d'abord que le temps est une condition dont rien ne semble pouvoir nous délivrer. Nous examinerons ensuite les différentes manières dont l'homme tente pourtant de s'y soustraire. Nous verrons enfin que la véritable libération consiste peut-être moins à fuir le temps qu'à apprendre à l'habiter.

Plan détaillé

  • I. Une condition inéluctable
    • A. Le temps, forme de toute expérience (Augustin, Kant)
    • B. Être mortel : la flèche du temps
  • II. Les tentatives d'évasion
    • A. Fuir le présent : le divertissement (Pascal)
    • B. Suspendre ou retrouver le temps : la poésie et la mémoire (Lamartine, Proust)
    • C. Contempler l'éternel (Platon, Spinoza)
  • III. Habiter le temps plutôt que le fuir
    • A. Retrouver la durée vécue (Bergson)
    • B. Vivre le présent (les stoïciens, Camus)

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I. Une condition inéluctable

A. Le temps, forme de toute expérience (Augustin, Kant)

Le temps est d'abord une réalité si familière qu'elle en devient insaisissable. Au livre XI des Confessions, saint Augustin avoue que, si personne ne lui demande ce qu'est le temps, il le sait, mais que s'il veut l'expliquer à quelqu'un qui le lui demande, il ne le sait plus. Le passé n'est plus, l'avenir n'est pas encore, et le présent, s'il demeurait, ne serait plus du temps mais de l'éternité. Augustin en conclut que le temps existe d'abord dans l'esprit, comme une « distension » de l'âme qui se souvient, attend et prête attention.

Kant radicalise cette intuition dans la Critique de la raison pure. Le temps n'est pas une chose que nous percevons dans le monde : il est une forme a priori de notre sensibilité, la condition sous laquelle quelque chose peut nous apparaître. Nous ne pouvons rien éprouver, ni une couleur, ni une pensée, ni un sentiment, sans l'éprouver dans le temps. Dès lors, vouloir échapper au temps, ce serait vouloir sortir de la condition même de toute expérience. On ne fuit pas le temps comme on fuit une ville : il nous accompagne jusque dans notre fuite.

B. Être mortel : la flèche du temps

Le temps n'est pas seulement le cadre de notre expérience ; il est ce qui nous détruit. Héraclite enseignait déjà que tout s'écoule et qu'on ne peut entrer deux fois dans le même fleuve. Le corps vieillit, les êtres aimés disparaissent, nos propres souvenirs s'effacent. Cette irréversibilité fait du temps un ennemi : il nous prend tout, et finalement nous prend nous-mêmes.

Heidegger, dans Être et Temps, décrit l'existence humaine comme un être-pour-la-mort. La mort n'est pas un événement qui nous attend au bout de la route ; elle est la possibilité la plus propre de notre existence, celle que personne ne peut vivre à notre place et qui donne à chacun de nos instants sa gravité. Être homme, c'est être temporel jusqu'au fond de soi. En ce sens, il est impossible d'échapper au temps sans cesser d'exister.

Transition. Et pourtant, l'histoire humaine est pleine de tentatives pour se soustraire à cette loi. Si elles sont vaines, que révèlent-elles ? Et certaines ne parviennent-elles pas, d'une certaine manière, à leurs fins ?

II. Les tentatives d'évasion

A. Fuir le présent : le divertissement (Pascal)

La plus ordinaire de ces tentatives consiste à ne pas penser au temps. Pascal, dans les Pensées, montre que les hommes, incapables de supporter la pensée de leur condition mortelle, se jettent dans le divertissement : le jeu, la chasse, la conversation, les affaires. L'important n'est pas le lièvre que l'on poursuit, mais la poursuite elle-même, qui empêche de penser à soi.

Pascal remarque encore que nous ne vivons presque jamais dans le présent. Nous anticipons l'avenir comme s'il tardait à venir, nous rappelons le passé pour le retenir, et nous errons ainsi dans des temps qui ne sont pas les nôtres. Nous ne vivons pas, nous espérons de vivre. Le divertissement n'est donc pas une victoire sur le temps ; c'est une fuite qui nous le fait perdre davantage.

B. Suspendre ou retrouver le temps : la poésie et la mémoire (Lamartine, Proust)

Une autre tentative consiste à vouloir arrêter le temps. Dans « Le Lac », Lamartine, revenu seul sur les rives où il a aimé, adresse au temps une supplique célèbre : « Ô temps, suspends ton vol ! » Le poème exprime le désir de fixer le bonheur dans un instant éternel. Mais il en avoue aussi l'impossibilité : le temps ne s'arrête pas, et il ne reste au poète que la nature, témoin muet de ce qui fut. Pourtant, le poème lui-même accomplit en partie ce qu'il demande : il conserve, par les mots, ce que le temps a emporté.

Proust va plus loin dans À la recherche du temps perdu. Le goût d'une madeleine trempée dans le thé fait surgir tout entier le Combray de l'enfance du narrateur. Dans ces moments de mémoire involontaire, le passé n'est pas seulement rappelé, il est revécu, et le narrateur éprouve une joie qui le rend indifférent à la mort. Dans Le Temps retrouvé, il comprend que l'œuvre d'art est le seul moyen de rendre durable cette expérience. L'art ne supprime pas le temps, mais il en retient l'essence.

C. Contempler l'éternel (Platon, Spinoza)

La philosophie elle-même a souvent été pensée comme une manière d'échapper au temps. Dans le Timée, Platon présente le temps comme une image mobile de l'éternité : le monde sensible change sans cesse, mais il imite un modèle qui, lui, ne change pas. Connaître les Idées, c'est s'élever vers ce qui demeure. Le philosophe, en contemplant les vérités éternelles, participe à leur éternité.

Spinoza reprend cette idée sous une autre forme. Au livre V de l'Éthique, il affirme que nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels. Il ne parle pas d'une survie après la mort, mais de la connaissance par laquelle l'esprit comprend les choses « sous l'aspect de l'éternité », c'est-à-dire comme nécessaires. Celui qui comprend que deux et deux font quatre saisit une vérité qui n'a pas de date. Il y a donc une manière d'échapper au temps : non pas cesser de vivre dans le temps, mais saisir, dans le temps, ce qui ne passe pas.

Transition. Ces voies supérieures restent cependant rares, et elles risquent de nous détourner du temps réel, celui de notre vie. Le héros d'Un jour sans fin nous rappelle qu'un temps sans conséquences n'est pas une libération mais une prison. Faut-il donc vraiment vouloir échapper au temps ?

III. Habiter le temps plutôt que le fuir

A. Retrouver la durée vécue (Bergson)

Bergson invite à distinguer deux temps. Dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience, il montre que le temps des horloges est un temps spatialisé, découpé en unités égales et interchangeables. Ce temps-là nous est utile pour agir, mais il trahit l'expérience vivante. Le temps vécu, que Bergson appelle la durée, est continu, qualitatif, créateur : chaque moment y est neuf et porte en lui tout le passé, comme une mélodie dont chaque note est colorée par les précédentes.

Si le temps nous apparaît comme un ennemi, c'est peut-être parce que nous le pensons sous la forme du temps mesuré, qui s'écoule et s'épuise. La durée, elle, n'est pas une perte, mais une création continue. Échapper au temps de l'horloge pour retrouver la durée, ce n'est pas fuir le temps : c'est le vivre enfin pleinement.

L'expérience commune le confirme. Une heure d'attente dans une salle vide paraît interminable, tandis qu'une soirée passionnante semble durer quelques minutes. Ce n'est pas que le temps des horloges change ; c'est que notre manière d'être présents à ce que nous vivons transforme le temps lui-même. Ceux qui disent « ne pas avoir vu le temps passer » décrivent sans le savoir une forme d'évasion : non pas hors du temps, mais hors du temps compté, dans une durée remplie par l'action ou l'attention.

B. Vivre le présent (les stoïciens, Camus)

Les stoïciens avaient déjà compris que la seule réalité dont nous disposons est le présent. Marc Aurèle, dans ses Pensées pour moi-même, rappelle que l'homme qui vivrait trois mille ans ne perdrait pas d'autre vie que celle qu'il vit, et que nul ne perd que l'instant présent, puisqu'il ne possède rien d'autre. Ni le passé ni l'avenir ne nous appartiennent. La sagesse consiste à faire de chaque instant un acte complet, sans le subordonner à ce qui viendra.

Camus, dans Le Mythe de Sisyphe, pousse cette lucidité jusqu'au bout. Sisyphe est condamné à rouler éternellement son rocher, comme le héros d'Un jour sans fin à recommencer sa journée. Il ne peut pas échapper à cette répétition. Mais il peut la regarder en face et en faire son affaire. Camus conclut : « Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Il ne s'agit pas d'une résignation, mais d'une révolte : refuser l'espoir d'un ailleurs pour donner tout son prix à ce qui est vécu. C'est exactement le chemin que suit le héros du film : il ne sort de la boucle que lorsqu'il cesse de vouloir s'en échapper et s'emploie à vivre cette journée le mieux possible, en apprenant, en aidant, en aimant.

Conclusion

Le temps est une condition à laquelle l'homme ne peut se soustraire : il est la forme de toute expérience, et il nous conduit vers la mort. Les tentatives pour lui échapper sont pourtant révélatrices. Le divertissement fuit le temps et le gaspille ; la poésie et la mémoire en sauvent quelque chose ; la connaissance philosophique saisit dans le temps ce qui ne passe pas. Mais la libération la plus juste n'est peut-être pas une évasion. Elle consiste à passer du temps subi, mesuré et redouté, à la durée vécue, et à habiter pleinement un présent qui est la seule part du temps que nous possédons. Le temps nous échappe sans cesse ; c'est à nous de ne pas lui échapper.

On peut alors se demander si le désir même d'échapper au temps n'est pas la marque d'un rapport malheureux à l'existence, et si l'éternité que nous cherchons n'est pas à trouver dans l'intensité de l'instant.

Bibliographie

  • Saint Augustin, Confessions, livre XI.
  • Blaise Pascal, Pensées.
  • Baruch Spinoza, Éthique, livre V.
  • Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience.
  • Marcel Proust, À la recherche du temps perdu.
  • Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe.