Dissertation de philosophie — Terminale (notions : la conscience, l'inconscient, autrui) — environ 2 200 mots.
Introduction
Presque tout le monde a fait cette expérience désagréable : entendre sa propre voix sur un enregistrement. On ne se reconnaît pas. La voix paraît plus aiguë, plus nasillarde, moins assurée que celle que l'on croyait avoir. Les autres, eux, nous assurent que c'est bien notre voix, celle qu'ils entendent tous les jours. L'explication physique est simple : nous nous entendons en partie à travers les os du crâne, les autres par l'air seulement. La portée du phénomène est pourtant troublante. La chose qui semble la plus intime, la plus inséparable de nous, est précisément celle que les autres connaissent mieux que nous.
Se connaître soi-même, ce serait savoir ce que l'on est : son caractère, ses désirs, ses motifs, ses capacités, et pas seulement le fait que l'on existe. Le soi désigne ici le sujet en tant qu'il se prend lui-même pour objet, ce qui pose déjà une difficulté : comment être à la fois celui qui regarde et celui qui est regardé ? Enfin, pouvoir désigne une capacité de fait (en sommes-nous capables ?) ou de droit (le soi est-il une chose connaissable ?).
Le problème naît d'un paradoxe. D'un côté, personne n'est mieux placé que moi pour savoir ce que je pense et ce que je ressens : j'y ai un accès direct, sans intermédiaire. De l'autre, cet accès direct pourrait justement être la cause de mon aveuglement, comme l'oreille interne fausse la perception de ma voix. La proximité de soi à soi est-elle la condition de la connaissance de soi, ou bien l'obstacle qui la rend impossible, au point que je ne pourrais me connaître que par des détours ?
Nous examinerons d'abord la force de l'accès privilégié que la conscience semble nous donner, puis le point aveugle que comporte cet accès. Nous chercherons enfin si une connaissance de soi reste possible, non comme possession d'un objet, mais comme un apprentissage qui passe par les actes, autrui et le récit.
Plan détaillé
- I. Le témoin le mieux placé
- A. Je ne peux pas douter de ma propre pensée
- B. L'examen de soi comme tâche philosophique
- C. Mais savoir que je suis n'est pas savoir ce que je suis
- II. La voix enregistrée : le point aveugle de la conscience
- A. L'œil ne se voit pas voir
- B. L'amour-propre, avocat de la défense
- C. Une part de moi agit sans moi
- III. Se connaître par détours
- A. Ce que je fais me renseigne sur ce que je suis
- B. Autrui, miroir qui ne flatte pas
- C. Une identité qui se raconte et se fait
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I. Le témoin le mieux placé
A. Je ne peux pas douter de ma propre pensée
Si quelqu'un peut se connaître, c'est bien le sujet lui-même, car il est le seul témoin de ce qui se passe en lui. Je peux me tromper sur la couleur d'un objet, sur la distance d'une tour, sur l'existence même du monde extérieur ; je ne peux pas me tromper sur le fait que j'ai l'impression de voir rouge ou que je souffre. Une douleur ressentie est une douleur, même si le médecin n'en trouve pas la cause.
C'est ce que Descartes établit dans les Méditations métaphysiques. Au terme d'un doute qui suspend toutes les certitudes, une seule résiste : pendant que je doute, je pense, et si je pense, je suis. La deuxième méditation en tire une conséquence remarquable : l'esprit est plus aisé à connaître que le corps. Je connais la cire par mon esprit et non par mes sens, si bien que chaque fois que je connais une chose, j'apprends davantage encore sur moi qui la connais.
La connaissance de soi semble donc non seulement possible, mais première : elle est le point fixe à partir duquel toutes les autres deviennent possibles.
B. L'examen de soi comme tâche philosophique
Cette confiance n'est pas seulement théorique. Elle fonde une pratique. Socrate faisait de l'inscription du temple de Delphes, « Connais-toi toi-même », le programme de toute sa vie : interroger ses concitoyens pour leur faire découvrir qu'ils ne savaient pas ce qu'ils croyaient savoir, et commencer par s'interroger soi-même. Dans l'Apologie que Platon lui prête, il affirme qu'une vie sans examen ne vaut pas d'être vécue.
Les stoïciens prolongent cette exigence par des exercices précis. Sénèque, dans De la colère, rapporte l'habitude de son maître Sextius : chaque soir, se demander de quel défaut on s'est guéri, quelle faute on a combattue, en quoi l'on est devenu meilleur. L'examen de conscience suppose que l'esprit peut se retourner sur lui-même et faire l'inventaire de ses actes.
C. Mais savoir que je suis n'est pas savoir ce que je suis
Pourtant, cette certitude est étroite. Le cogito m'assure que je suis une chose qui pense ; il ne me dit pas si je suis courageux, rancunier, généreux, ni pourquoi j'ai choisi telle personne ou tel métier. Entre la certitude d'exister et la connaissance de mon caractère, il y a toute la distance qui sépare un fait nu d'un portrait.
Et l'examen socratique lui-même aboutit moins à une connaissance positive qu'à la découverte de son ignorance. Socrate ne se présente pas comme celui qui se connaît, mais comme celui qui sait qu'il ne sait pas. La tâche est infinie, ce qui laisse soupçonner que son objet se dérobe.
Transition. L'accès à soi est réel, mais il porte sur l'existence et sur les états du moment. Dès qu'il s'agit de savoir ce que je suis, la proximité pourrait bien devenir un handicap.
II. La voix enregistrée : le point aveugle de la conscience
A. L'œil ne se voit pas voir
Revenons à la voix. Si je l'entends mal, ce n'est pas faute d'attention ; c'est parce que je suis situé à l'endroit même d'où elle part. De même, l'œil voit tout sauf lui-même. Auguste Comte faisait de cette image un argument contre la psychologie introspective : l'esprit ne peut pas s'observer en train d'agir, car l'organe observé et l'organe observateur sont le même. Pour se regarder penser, il faudrait cesser de penser à autre chose, et l'on n'observerait plus alors qu'une pensée occupée à s'observer.
Hume, dans le Traité de la nature humaine, fait une expérience semblable : chaque fois qu'il entre au plus intime de lui-même, il tombe sur une perception particulière, chaud ou froid, amour ou haine, plaisir ou peine, mais jamais sur un moi qui serait le support de ces perceptions. Le moi serait un faisceau d'impressions qui se succèdent, non un objet stable que l'on pourrait décrire une fois pour toutes. Kant, de son côté, montre que le sens intime ne me livre que des phénomènes : je me connais tel que je m'apparais dans le temps, non tel que je suis en moi-même.
B. L'amour-propre, avocat de la défense
À cette difficulté de structure s'ajoute une difficulté morale : je ne suis pas un témoin impartial. Celui qui écoute sa voix enregistrée la trouve désagréable parce qu'il en espérait une plus belle. Nous avons intérêt à nous voir d'une certaine manière, et cet intérêt colore tout ce que nous apercevons.
La Rochefoucauld a consacré ses Maximes à démonter ce mécanisme. Leur épigraphe donne le ton : « Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés. » L'amour-propre, selon lui, est plus habile que le plus habile des hommes : il se cache sous la modestie, la générosité, la pitié même. Celui qui croit donner par bonté donne peut-être pour être admiré, et il est le dernier à le savoir. L'introspection n'est pas seulement myope ; elle est complaisante.
C. Une part de moi agit sans moi
Freud va plus loin. Il ne s'agit plus d'un regard qui se trompe, mais d'une part de la vie psychique qui échappe par principe à la conscience. Les lapsus, les oublis de noms, les actes manqués, les rêves sont des formations de compromis : des désirs refoulés s'y expriment de manière détournée. L'exemple du président de séance qui ouvre une réunion en la déclarant close, rapporté dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, montre que l'on peut dire ce que l'on veut vraiment sans le vouloir consciemment.
Si l'inconscient existe, la formule de Freud selon laquelle le moi n'est pas maître dans sa propre maison prend tout son sens. Je ne peux pas me connaître par simple examen intérieur, puisque ce qui me détermine le plus est justement ce que je ne vois pas. La cure psychanalytique en tire la conséquence : on ne se découvre pas seul, mais en parlant à un autre, qui entend ce que le sujet dit sans l'entendre.
Transition. La conscience directe ne suffit pas : elle est mal placée, partiale, et une part de moi lui échappe. Faut-il conclure que la connaissance de soi est impossible ? Ou faut-il chercher une autre voie que l'introspection ?
III. Se connaître par détours
A. Ce que je fais me renseigne sur ce que je suis
L'enregistrement révèle la voix qu'on ne s'entendait pas avoir. De même, nos actes et nos œuvres nous révèlent à nous-mêmes. Hegel, dans son Esthétique, décrit l'enfant qui lance des pierres dans une rivière et regarde les cercles qui se forment à la surface : il admire une œuvre où il contemple quelque chose de lui-même. L'homme se connaît en se dédoublant dans ce qu'il produit, en transformant le monde extérieur pour y retrouver sa propre marque.
On peut penser aux autoportraits que Rembrandt a peints tout au long de sa vie, du jeune homme sûr de lui au vieillard au visage défait. Ces dizaines de toiles ne sont pas des comptes rendus de ce qu'il savait déjà sur lui ; elles sont la manière même dont il apprenait à se voir. Je ne sais pas si je suis courageux avant d'avoir eu à l'être. Ce n'est pas dans l'intériorité que je lis mon caractère, mais dans la série de mes choix.
B. Autrui, miroir qui ne flatte pas
Les autres sont, eux aussi, un enregistrement. Ils entendent ce que je n'entends pas, voient le tic que j'ignore, remarquent la colère que je croyais contenir. Sartre, dans L'Être et le Néant, analyse la honte : celui qui regarde par le trou d'une serrure, absorbé dans ce qu'il voit, n'a aucune conscience de lui-même ; mais qu'il entende des pas dans le couloir, et il se découvre soudain comme un voyeur, sous un regard. Autrui me livre une dimension de mon être que je ne pourrais pas atteindre seul : il est le médiateur entre moi et moi-même.
Ce détour comporte ses risques. Le regard des autres peut figer, réduire à une étiquette, imposer une image. Mais il corrige aussi la complaisance de l'amour-propre. L'ami véritable, selon Aristote, est un autre soi-même : en le regardant agir, on se voit comme dans un miroir, avec la distance que l'introspection ne donne pas.
C. Une identité qui se raconte et se fait
Reste que ni mes actes ni le regard des autres ne livrent un moi achevé, car ce moi n'est pas achevé. Montaigne, qui a passé vingt ans à écrire les Essais pour se peindre lui-même, en tire la leçon dans le chapitre « Du repentir » : « Je ne peins pas l'être. Je peins le passage. » Il ne découvre pas un caractère fixe, mais un être divers et ondoyant, qui change au fil des jours et des pages. Son livre ne reproduit pas un moi préexistant ; il le constitue en même temps qu'il le décrit.
Paul Ricœur propose de penser cette situation à l'aide de l'identité narrative : je me comprends en racontant ma vie, en reliant des événements dispersés dans une histoire qui a un sens, histoire que je peux toujours reprendre et corriger. Et si, comme le soutient Sartre, l'existence précède l'essence, se connaître ne peut pas être constater une nature déjà là : c'est assumer ce que j'ai fait de moi et ce que j'en ferai. La connaissance de soi est toujours en retard sur le soi, parce que celui-ci continue de se faire.
Conclusion
Peut-on se connaître soi-même ? Si l'on entend par là saisir directement, par un regard intérieur, ce que l'on est une fois pour toutes, la réponse est négative. La conscience nous donne une certitude d'exister et l'accès à nos états présents, mais elle est mal placée pour se voir, partiale envers elle-même, et ignorante d'une part de ce qui la meut. Ce constat ne condamne pourtant pas au scepticisme. On peut se connaître, mais indirectement : par ce que l'on fait, par ce que les autres nous renvoient, par le récit que l'on reprend sans cesse. Comme notre voix, que nous découvrons sur un enregistrement, notre être nous apparaît du dehors avant de nous apparaître du dedans.
On pourrait alors se demander si cette connaissance de soi toujours inachevée n'est pas une chance plutôt qu'un échec : un être que l'on connaîtrait entièrement ne pourrait plus changer.
Bibliographie
- René Descartes, Méditations métaphysiques.
- Platon, Apologie de Socrate.
- David Hume, Traité de la nature humaine.
- François de La Rochefoucauld, Maximes.
- Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne.
- Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant.
- Michel de Montaigne, Essais.
- Paul Ricœur, Soi-même comme un autre.