Dissertation de philosophie — Terminale (notions : l'art, la nature, la culture) — environ 2 000 mots. Plan progressif en trois parties.
Introduction
Dans Si c'est un homme, Primo Levi raconte une heure singulière de sa détention à Auschwitz. Chargé avec un jeune Alsacien, Jean, d'aller chercher la marmite de soupe, il entreprend en chemin de lui faire entendre le chant d'Ulysse de L'Enfer de Dante, qu'il traduit tant bien que mal en français. Des vers lui échappent, il cherche, il s'impatiente : il lui semble urgent, absolument, que Jean comprenne avant qu'ils n'arrivent aux cuisines. Rien, dans ces conditions, n'est moins utile qu'un poème médiéval. Et pourtant, de cette heure, Levi fait l'un des chapitres les plus lumineux du livre.
Le sujet paraît appeler une réponse rapide. Vivre, au sens biologique, c'est se maintenir en vie : manger, dormir, se protéger. L'art, au sens étroit, désigne les œuvres que l'on expose, édite, joue, et qui sont faites pour être contemplées plutôt qu'utilisées. Entre les deux, aucun lien nécessaire : l'organisme se passe de symphonies. Mais vivre a aussi un sens plus exigeant, celui d'une existence humaine que l'on mène et à laquelle on donne une forme. Et l'art peut s'entendre plus largement comme l'activité qui met en forme, par le chant, l'image, le récit ou l'ornement, ce que l'on éprouve. Pouvoir, enfin, renvoie à une possibilité de fait autant qu'à la question de savoir ce que vaudrait une telle vie.
Si l'on peut, sans aucun doute, survivre sans les œuvres consacrées, la scène rapportée par Levi suggère que l'art n'est pas un luxe qu'on ajoute une fois les besoins satisfaits. L'art est-il un supplément dont une existence peut se passer, ou répond-il à un besoin aussi humain que la faim, dont la privation appauvrit la vie au lieu de la simplifier ?
On reconnaîtra d'abord qu'une vie peut se dérouler loin de l'art sans cesser d'être une vie. On montrera ensuite qu'aucune existence humaine connue ne se passe de mise en forme. On se demandera enfin ce qui manque à celui qui est tenu à l'écart des œuvres.
Plan détaillé
- I. Survivre ne demande pas d'œuvres
- a) Les besoins d'abord
- b) Des existences entières loin des musées
- c) Le soupçon de Rousseau : des fleurs sur les chaînes
- II. Nulle part une existence humaine sans forme
- a) Chants, parures, récits : un fait universel (Dewey)
- b) Dans le dénuement extrême, l'art réclamé (Levi, Tillion)
- c) L'art de ceux qui ne se disent pas artistes (le facteur Cheval)
- III. Ce dont une vie sans œuvres est privée
- a) Une consolation, ou davantage ? (Freud, Malraux)
- b) Un monde commun qui dure
- c) Vivre sans art, une privation inégalement partagée (Bourdieu)
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I. Survivre ne demande pas d'œuvres
a) Les besoins d'abord
Le corps a ses urgences, et l'art n'en fait pas partie. Celui qui a faim cherche du pain, celui qui a froid un abri ; aucun tableau ne nourrit, aucune sonate ne réchauffe. Dans un camp de réfugiés, les organisations humanitaires acheminent d'abord de l'eau, des tentes, des vaccins. Personne ne leur reprocherait d'oublier les pinceaux. L'ordre des priorités semble dire que l'art vient après, quand la vie est assurée, comme une décoration posée sur un édifice déjà debout.
b) Des existences entières loin des musées
Le constat ne vaut pas seulement dans les situations extrêmes. Beaucoup de personnes n'entrent jamais dans un musée, ne lisent pas de poésie, n'assistent à aucun concert, et ne s'en portent pas plus mal à leurs propres yeux. Elles travaillent, aiment, élèvent des enfants, se querellent et se réconcilient. Prétendre que leur vie est mutilée serait une forme de mépris. À l'inverse, on connaît des amateurs d'art raffinés dont l'existence est vide ou cruelle : la fréquentation des œuvres ne garantit ni le bonheur ni la bonté.
c) Le soupçon de Rousseau : des fleurs sur les chaînes
Rousseau va jusqu'à retourner l'éloge. Dans le Discours sur les sciences et les arts, il soutient que les arts, loin d'élever les peuples, ornent leur servitude : ils couvrent de guirlandes les chaînes que les hommes portent et leur font aimer leur esclavage. Les sociétés les plus raffinées, Athènes ou Rome au temps de leur luxe, auraient été les plus corrompues, tandis que Sparte, austère, restait vertueuse. Une vie sans art ne serait pas seulement possible ; elle pourrait être plus saine, plus simple, plus libre.
Transition. Mais Rousseau vise le luxe des salons, non le chant du paysan, et lui-même composait de la musique. Car si l'on cherche une société entièrement dépourvue d'art, au sens large, on n'en trouve aucune. Il faut alors se demander si l'art est vraiment un étage supérieur, ou s'il est présent dès les fondations.
II. Nulle part une existence humaine sans forme
a) Chants, parures, récits : un fait universel (Dewey)
Les parois de la grotte Chauvet portent des lions et des chevaux peints il y a plus de trente mille ans, par des hommes dont la survie n'était certainement pas assurée. Partout où l'on trouve des humains, on trouve des berceuses, des chants de travail, des motifs gravés sur les outils, des corps peints ou tatoués, des récits racontés le soir. Le besoin de mettre en forme n'attend pas que les autres besoins soient comblés ; il les accompagne.
John Dewey, dans L'Art comme expérience, reproche aux musées d'avoir isolé l'art de la vie ordinaire, comme si l'expérience esthétique ne commençait qu'à la porte d'une salle d'exposition. Pour lui, elle naît chaque fois qu'une activité trouve son rythme, son achèvement, sa forme propre : le geste du jardinier qui taille, l'attention du passant qui regarde un ouvrier travailler sur un toit. Les œuvres reconnues ne font qu'intensifier ce qui existe déjà, diffus, dans l'existence quotidienne. Dire qu'on peut vivre sans art, c'est souvent confondre l'art avec ses institutions.
b) Dans le dénuement extrême, l'art réclamé (Levi, Tillion)
La scène racontée par Levi prend alors tout son sens. Les vers qu'il cherche à transmettre sont ceux où Ulysse exhorte ses compagnons : « Considerate la vostra semenza: / fatti non foste a viver come bruti, / ma per seguir virtute e canoscenza », c'est-à-dire, à peu près, « songez à votre origine : vous n'êtes pas faits pour vivre comme des brutes, mais pour suivre vertu et connaissance ». Levi dit les avoir entendus comme pour la première fois. Dans un lieu organisé pour réduire les hommes à des corps affamés, le poème rappelait qu'ils étaient autre chose. Il ne nourrissait pas ; il empêchait de devenir ce que les bourreaux voulaient faire d'eux.
Germaine Tillion, déportée à Ravensbrück, a fait l'expérience inverse et complémentaire : soustraite aux corvées grâce à ses camarades, elle a écrit une opérette, Le Verfügbar aux Enfers, où les détenues se moquaient, sur des airs connus, de leur propre misère. Le rire mis en forme permettait de tenir à distance ce qu'on subissait. Ces témoignages renversent l'ordre des priorités de la première partie : quand tout manque, l'art n'est pas ce qu'on abandonne en premier, il est parfois ce à quoi on se raccroche.
c) L'art de ceux qui ne se disent pas artistes (le facteur Cheval)
Le besoin de forme travaille aussi ceux que personne n'a formés. Ferdinand Cheval, facteur rural dans la Drôme, ramasse pendant ses tournées des pierres aux formes étranges et passe plus de trente ans à bâtir de ses mains, à Hauterives, un palais extravagant. Jean Dubuffet a rassemblé sous le nom d'art brut des productions semblables, nées chez des marginaux, des internés, des autodidactes ignorant tout de l'histoire de l'art. Ces créateurs ne cherchaient ni la reconnaissance ni le marché ; ils ne pouvaient pas faire autrement.
Transition. On ne vit donc jamais tout à fait sans art, si l'on entend par là le besoin humain de mettre en forme. Mais celui qui chante en travaillant et ne lit jamais un roman manque-t-il de quelque chose ? Reste à savoir ce que les œuvres, au sens fort, apportent de plus.
III. Ce dont une vie sans œuvres est privée
a) Une consolation, ou davantage ? (Freud, Malraux)
Freud, dans Malaise dans la civilisation, range l'art parmi les techniques par lesquelles les hommes supportent une réalité trop dure. La jouissance esthétique procure une satisfaction de substitution, une sorte d'ivresse douce, incapable cependant de faire oublier la misère réelle. Si l'art n'était que cela, une vie sans art serait seulement une vie moins consolée, et peut-être plus lucide.
Malraux voyait plus loin lorsqu'il définissait l'art comme « un anti-destin ». Une statue sumérienne, un masque africain, un retable gothique nous parlent encore alors que les dieux qu'ils servaient sont morts. L'œuvre arrache quelque chose au temps et à la mort, et c'est pourquoi le poème de Dante, vieux de six siècles, pouvait atteindre un détenu d'Auschwitz. Une vie sans œuvres est privée de ce dialogue avec des hommes disparus, qui élargit l'expérience au-delà de ce qu'une seule existence peut vivre.
b) Un monde commun qui dure
Les œuvres ont encore une autre fonction : elles constituent un patrimoine partagé. Un refrain que tout un stade reprend, une scène de film que plusieurs générations citent, un conte que les parents ont entendu et transmettent à leur tour : ces formes communes permettent à des inconnus de se reconnaître. Une société dont les membres ne partageraient aucune œuvre serait une juxtaposition d'individus sans langage commun pour dire la joie, le deuil ou la colère. Lors des funérailles, ce n'est presque jamais un discours technique qu'on choisit, mais un poème ou une chanson.
c) Vivre sans art, une privation inégalement partagée (Bourdieu)
Il faut enfin regarder qui vit sans art. Pierre Bourdieu et Alain Darbel, dans L'Amour de l'art, ont montré que la fréquentation des musées dépend étroitement du niveau d'instruction : le goût pour la peinture, que ses amateurs vivent comme un don naturel, est en réalité le fruit d'une éducation. Ceux qui disent ne pas avoir besoin d'art sont souvent ceux à qui l'on n'a jamais donné les moyens d'y accéder. Leur indifférence n'est pas forcément un choix libre ; elle peut être l'effet d'une exclusion qui ne dit pas son nom.
La question change alors de nature. Elle n'est plus seulement de savoir si un individu peut se passer d'art, mais si une société peut accepter que certains en soient tenus à l'écart. L'école, les bibliothèques, l'éducation musicale ne sont pas des agréments : elles donnent à chacun la possibilité de choisir les œuvres qui compteront pour lui.
Conclusion
On peut vivre sans art si vivre signifie survivre : le corps n'a pas besoin de poèmes, et bien des existences se déroulent loin des musées sans se juger mutilées. Mais aucune vie humaine connue ne se passe tout à fait du besoin de mettre en forme ce qu'elle éprouve ; les chants, les parures, les récits accompagnent l'humanité depuis ses origines, et c'est dans le dénuement le plus extrême que l'art apparaît le plus nécessaire. Ce que perd celui qui reste à l'écart des œuvres n'est pas sa survie, mais l'élargissement de son expérience, le dialogue avec les morts et la participation à un monde commun. Une vie sans art reste une vie ; c'est une vie à laquelle on a retiré une part de son humanité, et cette privation, souvent subie, n'est pas également répartie.
On pourrait se demander, en ouverture, si l'abondance actuelle d'images et de musiques disponibles à chaque instant rend la question caduque, ou si elle crée une nouvelle manière de vivre sans art : entouré de formes que l'on consomme sans jamais s'y arrêter.
Bibliographie
- Primo Levi, Si c'est un homme, chapitre « Le chant d'Ulysse ».
- Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts.
- John Dewey, L'Art comme expérience.
- Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation.
- André Malraux, Les Voix du silence.
- Pierre Bourdieu et Alain Darbel, L'Amour de l'art.