Peut-on être juste sans obéir aux lois ? (dissertation corrigée)

1 983 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 000 mots. Plan progressif en trois parties.

Introduction

Le 1er décembre 1955, à Montgomery, en Alabama, Rosa Parks refuse de céder sa place à un passager blanc dans un autobus, comme l'exigeaient les règles de ségrégation en vigueur. Elle est arrêtée et condamnée. Son geste déclenche un boycott des bus qui deviendra l'un des moments fondateurs du mouvement pour les droits civiques. Aujourd'hui, personne ne dirait que Rosa Parks a agi injustement ; c'est pourtant elle qui, ce jour-là, était dans l'illégalité.

Être juste, c'est d'abord respecter ce qui est dû à chacun : ne pas prendre plus que sa part, traiter également ce qui est égal. La justice est à la fois une vertu de la personne et une qualité des institutions. Les lois sont les règles générales et obligatoires édictées par une autorité politique et assorties de sanctions. Obéir, c'est conformer sa conduite à un commandement. Le sujet confronte donc deux notions qu'on a l'habitude de confondre : la légalité (être conforme à la loi) et la justice (être conforme à ce qui est dû).

Si la loi était toujours juste, la question ne se poserait pas : obéir suffirait. L'histoire montre le contraire. Mais si l'on admet qu'on peut être juste contre la loi, on risque d'autoriser chacun à désobéir au nom de sa conscience, et donc de ruiner l'ordre qui protège tout le monde. La justice peut-elle exister en dehors de l'obéissance aux lois, sans que cette désobéissance détruise la possibilité même d'une justice commune ?

On examinera d'abord pourquoi l'obéissance aux lois semble constituer le cœur de la justice. On montrera ensuite que la loi peut être injuste et que la justice exige parfois de lui désobéir. On cherchera enfin à quelles conditions cette désobéissance reste juste, c'est-à-dire fidèle à l'esprit de la loi plutôt qu'à son rejet.

Plan détaillé

  • I. Être juste, c'est d'abord obéir aux lois
    • a) Sans loi, pas de juste ni d'injuste (Hobbes)
    • b) Le choix de Socrate : ne pas répondre à l'injustice par l'injustice
  • II. La loi n'est pas la justice
    • a) Les lois non écrites d'Antigone
    • b) Quand l'obéissance devient complicité
    • c) Le défaut de toute loi générale : l'équité (Aristote)
  • III. Désobéir aux lois au nom du droit
    • a) La désobéissance civile : un acte public, non violent, assumé
    • b) Désobéir à une loi n'est pas se passer des lois

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I. Être juste, c'est d'abord obéir aux lois

a) Sans loi, pas de juste ni d'injuste (Hobbes)

Imaginons une situation sans aucune loi. Chacun jugerait lui-même de ce qui lui est dû et se ferait justice par ses propres forces. C'est ce que Hobbes appelle, dans le Léviathan, l'état de nature : une condition où chacun a droit à tout, où la méfiance réciproque conduit à la guerre de chacun contre chacun et où la vie humaine est solitaire, misérable et brève. Dans un tel état, remarque Hobbes, les notions de juste et d'injuste n'ont pas de place. Là où il n'y a pas de pouvoir commun, il n'y a pas de loi, et là où il n'y a pas de loi, il n'y a pas d'injustice.

La conséquence est forte : la justice n'est pas antérieure à la loi, elle en découle. Être juste, c'est respecter les conventions que nous avons passées et que le souverain fait respecter. Désobéir à la loi, c'est donc par définition commettre une injustice, puisque c'est rompre le pacte qui seul donne un sens au mot « juste ».

On peut contester le pessimisme de Hobbes, mais il met en lumière une vérité difficile à écarter. Les hommes ne s'accordent pas spontanément sur ce qui est juste. Chacun voit midi à sa porte, et le voleur trouve souvent de bonnes raisons à son vol. La loi a l'immense mérite de trancher : elle fixe une règle commune, connue d'avance, qui vaut pour tous. Pascal le notait avec ironie : faute de pouvoir faire que ce qui est juste soit fort, on a fait que ce qui est fort soit juste.

b) Le choix de Socrate : ne pas répondre à l'injustice par l'injustice

Le cas de Socrate est plus troublant encore, parce que Socrate sait que sa condamnation est injuste. Dans le Criton, son ami vient le trouver dans sa prison : tout est prêt pour l'évasion. Socrate refuse. Il imagine que les Lois d'Athènes viennent lui parler. Ce sont elles qui ont permis le mariage de ses parents, qui ont veillé à son éducation, qui l'ont protégé toute sa vie. Il aurait pu quitter la cité s'il désapprouvait ses règles ; il est resté, et il a donc accepté tacitement de leur obéir. S'enfuir maintenant, ce serait chercher à détruire les lois, autant qu'il dépend de lui.

La leçon est subtile. Socrate ne prétend pas que le jugement rendu contre lui est juste ; il dit qu'il ne faut jamais commettre l'injustice, pas même en retour d'une injustice subie. Or se soustraire à la loi parce qu'elle nous frappe, ce serait faire passer son intérêt avant le bien commun. L'homme juste obéit même lorsque cela lui coûte, car la valeur de la loi tient à ce qu'elle s'impose à tous, y compris à celui qui la trouve mauvaise.

Transition. L'obéissance de Socrate garde pourtant ses limites : il accepte de mourir, il n'accepte pas de cesser de philosopher, et l'Apologie le montre prêt à désobéir si on lui ordonnait de se taire. C'est dire que la loi n'a pas toujours le dernier mot.

II. La loi n'est pas la justice

a) Les lois non écrites d'Antigone

Dans la tragédie de Sophocle, Créon, roi de Thèbes, interdit qu'on donne une sépulture à Polynice, qui a pris les armes contre la cité. Antigone, sa sœur, l'enterre malgré tout. Devant Créon, elle ne nie pas avoir violé l'édit ; elle affirme que ce décret d'un homme ne saurait l'emporter sur les lois non écrites et immuables des dieux, qui ne datent ni d'aujourd'hui ni d'hier.

Antigone introduit une distinction décisive : au-dessus des lois positives, celles que les hommes édictent et peuvent changer, il existerait une loi plus haute, que la tradition philosophique appellera droit naturel. La loi humaine ne tire alors son autorité que de sa conformité à cette justice supérieure. Une loi qui la contredit n'oblige plus.

b) Quand l'obéissance devient complicité

L'histoire du XXe siècle a donné à cette idée une gravité nouvelle. Les crimes des régimes totalitaires ont été commis, pour une large part, dans le respect des lois et des ordres. Hannah Arendt, en suivant le procès d'Adolf Eichmann à Jérusalem, a été frappée de constater que l'accusé se présentait comme un fonctionnaire consciencieux, fier d'avoir obéi. Elle parle à ce propos de banalité du mal : le mal le plus extrême peut naître non de la méchanceté, mais de l'absence de pensée, du renoncement à juger par soi-même.

On voit alors qu'obéir aux lois ne garantit rien. Celui qui se contente d'obéir peut participer à l'injustice la plus monstrueuse, et l'argument « je n'ai fait qu'appliquer la loi » n'a pas été retenu comme excuse. Inversement, ceux qui ont caché des persécutés, falsifié des papiers ou refusé d'obéir ont agi illégalement et justement. Rosa Parks, dans un contexte bien différent, s'inscrit dans cette lignée : une loi qui consacre l'inégalité entre les citoyens contredit l'idée même de justice qu'elle prétend servir.

c) Le défaut de toute loi générale : l'équité (Aristote)

Il n'est même pas nécessaire que la loi soit inique pour que la justice exige de s'en écarter. Aristote l'a montré au livre V de l'Éthique à Nicomaque. La loi est nécessairement générale : elle statue pour la plupart des cas, sans pouvoir prévoir toutes les situations particulières. Il arrive donc qu'appliquée à la lettre, une loi bonne produise un résultat injuste. L'équité (epieikeia) consiste alors à corriger la loi là où elle est défaillante en raison de sa généralité, en jugeant comme le législateur l'aurait fait s'il avait connu le cas.

Aristote compare l'équité à la règle de plomb des architectes de Lesbos, qui épouse la forme de la pierre au lieu de rester rigide. L'homme équitable est plus juste que celui qui s'en tient à la lettre ; il n'obéit pas mécaniquement, il comprend l'intention de la loi.

Transition. Mais si chacun peut s'affranchir de la loi au nom de sa conscience ou de l'équité, comment éviter que le premier venu justifie n'importe quel acte ? Le fanatique aussi se réclame d'une loi supérieure. Il faut donc chercher ce qui distingue la désobéissance juste de la simple transgression.

III. Désobéir aux lois au nom du droit

a) La désobéissance civile : un acte public, non violent, assumé

Henry David Thoreau, emprisonné une nuit pour avoir refusé de payer un impôt qui finançait une guerre et un État esclavagiste, a donné à cette forme d'action son nom : La Désobéissance civile. Martin Luther King, à sa suite, a précisé dans sa Lettre de la prison de Birmingham les conditions qui la rendent légitime : il faut désobéir ouvertement, sans violence et en acceptant la sanction. Celui qui viole une loi injuste de cette manière ne manifeste pas du mépris pour la loi, mais au contraire le plus grand respect pour elle.

John Rawls, dans sa Théorie de la justice, systématise ces critères. La désobéissance civile est un acte public, non violent, accompli en conscience, qui s'adresse au sens de la justice de la majorité. Elle ne vise pas à renverser l'ordre légal, mais à le corriger de l'intérieur ; elle ne se justifie qu'en cas d'injustice grave et après l'échec des voies légales.

Ces critères permettent de tracer la frontière qui manquait. Le fanatique agit en secret, impose sa volonté par la force et refuse d'en répondre. Le désobéissant civil agit au grand jour, s'expose à la peine et fait appel au jugement de tous. Il ne se place pas au-dessus de la communauté ; il lui demande d'être fidèle à ses propres principes.

b) Désobéir à une loi n'est pas se passer des lois

On comprend alors que la question « peut-on être juste sans obéir aux lois ? » appelle une réponse nuancée. On peut être juste en désobéissant à une loi, jamais en se passant des lois. Rosa Parks n'a pas rejeté l'ordre juridique américain ; son geste en appelait, contre une règle locale, à l'égalité que la Constitution elle-même proclamait, et c'est finalement devant les tribunaux que la ségrégation des bus a été jugée contraire à cette Constitution. Sa désobéissance a servi le droit.

C'est aussi la vérité du geste de Socrate, qu'on pourrait croire opposé. En acceptant la sanction, le désobéissant civil reprend à son compte la leçon du Criton : il ne se soustrait pas à la loi, il la conteste en se soumettant à ses conséquences. Socrate et Rosa Parks partagent ainsi une même conviction : la justice ne se réduit pas à la loi, mais elle n'existe durablement qu'à travers des lois.

Conclusion

Il semble d'abord qu'être juste et obéir aux lois soient une seule et même chose : sans loi commune, chacun se fait juge de sa propre cause, et Socrate lui-même préfère mourir plutôt que de se soustraire à une condamnation injuste. Pourtant, la loi n'est pas la justice. Elle peut être inique, comme l'édit de Créon ou les lois de ségrégation, et l'obéissance aveugle peut faire de chacun un complice du pire. Même bonne, elle reste générale et appelle la correction de l'équité. On peut donc être juste sans obéir à une loi, à condition que cette désobéissance soit publique, non violente, assumée et tournée vers un droit plus juste. Être juste sans obéir aux lois n'est pas être juste sans lois : c'est exiger des lois qu'elles soient dignes de l'obéissance qu'elles réclament.

Reste à savoir qui décide qu'une loi est injuste au point de mériter qu'on lui désobéisse : la conscience individuelle suffit-elle, ou faut-il un critère que tous puissent reconnaître ?

Bibliographie

  • Sophocle, Antigone.
  • Platon, Criton ; Apologie de Socrate.
  • Aristote, Éthique à Nicomaque, livre V.
  • Thomas Hobbes, Léviathan.
  • Henry David Thoreau, La Désobéissance civile.
  • John Rawls, Théorie de la justice.

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