Peut-on être heureux sans être libre ? (dissertation corrigée)

2 096 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 200 mots. Plan dialectique en trois parties.

Introduction

Dans Les Vestiges du jour, de Kazuo Ishiguro, un vieux majordome anglais, Stevens, prend pour la première fois quelques jours de congé et traverse la campagne en voiture. Il a passé sa vie à servir un lord et en a tiré une satisfaction sincère, celle d'avoir été un grand serviteur. Au fil du voyage, le lecteur comprend que ce maître s'est compromis avec des sympathisants nazis, et que Stevens a renoncé à juger, à aimer, à décider par lui-même. Était-il heureux ? Il le croyait ; le roman suggère que ce bonheur était la forme confortable d'une abdication.

Être heureux, c'est être satisfait de l'ensemble de sa vie, et pas seulement d'un plaisir isolé. Être libre, c'est ne pas dépendre d'un maître, agir selon ses choix, ou se déterminer selon des raisons qu'on a faites siennes. « Pouvoir » interroge un fait (cela se rencontre-t-il ?) et une légitimité (un tel bonheur mérite-t-il son nom ?).

On répondrait volontiers qu'on n'est pas heureux en prison. Mais Stevens s'est senti comblé dans une vie réglée par d'autres, plus tranquille peut-être que celui qui doit tout choisir. Le problème est donc le suivant : le bonheur n'est-il qu'un état de satisfaction, qui pourrait se recevoir sans aucune liberté, ou bien suppose-t-il que l'on soit l'auteur de sa propre vie, au point qu'un bonheur sans liberté ne serait qu'une contrefaçon ?

On examinera d'abord les raisons de penser que le contentement peut se passer de liberté, voire qu'il s'en porte mieux. On montrera ensuite qu'un bonheur reçu reste étranger à celui qui l'éprouve. On se demandera enfin quelle liberté le bonheur exige réellement, et si elle ne se confond pas, à son plus haut degré, avec lui.

Plan détaillé

  • I. Un contentement qui n'a pas besoin d'être choisi
      1. Satisfait sans avoir rien décidé : le confort de la règle
      1. Le pacte du Grand Inquisiteur : échanger la liberté contre le pain
      1. La coutume, ou l'art de ne pas regretter ce qu'on n'a jamais eu
  • II. Un bonheur qu'on ne s'est pas donné est-il encore le sien ?
      1. Aristote : le bonheur comme activité, non comme état
      1. Kant contre le gouvernement paternel : nul ne peut être heureux à ma place
      1. Le réveil de Stevens : un contentement qui ne résiste pas au regard
  • III. La liberté que le bonheur exige
      1. La citadelle intérieure d'Épictète et ses limites
      1. Spinoza : la béatitude comme compréhension
      1. Être heureux, c'est pouvoir se reconnaître dans sa vie

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I. Un contentement qui n'a pas besoin d'être choisi

1. Satisfait sans avoir rien décidé : le confort de la règle

Si l'on s'en tient à ce que l'on ressent, rien n'empêche un être soumis d'être satisfait. Le moine qui suit une règle stricte, le soldat dont la journée est entièrement fixée par l'ordre, l'enfant qu'on nourrit et qu'on protège peuvent éprouver une paix que l'adulte libre, harcelé de choix, ignore. Le bonheur, en ce sens, est un état subjectif : il se mesure à l'absence d'inquiétude et à l'accord entre ce qu'on attend et ce qu'on reçoit. Or la liberté multiplie les attentes et donc les déceptions possibles.

On le voit dans l'expérience la plus banale : devant un menu interminable, on hésite, on choisit, on regrette le plat du voisin. Celui à qui l'on sert le plat du jour mange en paix. La liberté de choix a un coût psychologique, qui s'appelle l'hésitation, la responsabilité, le regret. Il n'est pas absurde de penser qu'on gagnerait en tranquillité à s'en défaire.

2. Le pacte du Grand Inquisiteur : échanger la liberté contre le pain

Dostoïevski a porté cette idée à son point extrême. Dans Les Frères Karamazov, Ivan raconte à son frère Aliocha une légende : le Christ revient à Séville au temps de l'Inquisition, et le vieux cardinal qui le fait arrêter lui reproche d'avoir donné aux hommes une liberté qu'ils ne savent pas porter. L'Église, dit-il en substance, a corrigé son œuvre : elle a pris sur elle le fardeau du choix, et en échange elle a donné aux foules le pain, le mystère et l'autorité. Les hommes sont désormais tranquilles, et ils sont reconnaissants qu'on les ait délivrés de leur liberté.

L'argument est redoutable parce qu'il ne nie pas le bonheur des sujets : il le revendique. L'Inquisiteur se présente comme un bienfaiteur qui souffre seul, à la place de tous, pour que tous soient heureux. Si la liberté est une source d'angoisse, ôter la liberté, c'est rendre service.

3. La coutume, ou l'art de ne pas regretter ce qu'on n'a jamais eu

La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire, observait déjà que ceux qui naissent sous le joug ne regrettent pas la liberté : ils prennent pour naturel l'état où ils ont été élevés. On ne peut pas souffrir de l'absence d'un bien dont on n'a aucune idée. Si le bonheur est la satisfaction des désirs qu'on a effectivement, alors celui dont les désirs ont été façonnés pour s'accorder à sa condition sera heureux, quelle que soit cette condition. C'est le cas de Stevens, qui a appris dès l'enfance, auprès d'un père lui-même majordome, à trouver sa dignité dans le service.

Transition. Ces exemples montrent qu'on peut se sentir satisfait sans être libre. Mais ils ont tous quelque chose d'inquiétant : le contentement y est produit par un autre que celui qui l'éprouve. Reste à savoir si un tel état mérite encore le nom de bonheur.

II. Un bonheur qu'on ne s'est pas donné est-il encore le sien ?

1. Aristote : le bonheur comme activité, non comme état

Pour Aristote, dans l'Éthique à Nicomaque, le bonheur n'est pas un sentiment qu'on éprouve, mais une manière d'agir : il réside dans l'activité de l'âme conforme à la vertu, exercée sur toute une vie. Il ne suffit pas d'être dans un état agréable, il faut accomplir ce dont l'homme est capable, et d'abord délibérer et choisir. Dans la Politique, Aristote en tire une conséquence frappante : si la cité existait seulement pour vivre, les esclaves et les animaux pourraient en former une ; mais ils n'ont part ni au bonheur ni à une vie réglée par le choix.

On peut évidemment refuser la justification aristotélicienne de l'esclavage, qui est indéfendable. Mais l'idée de fond demeure : un être qui ne choisit rien ne vit pas sa vie, il l'exécute. Sa satisfaction ressemble au bien-être d'un animal bien soigné, et l'on hésite à appeler cela un bonheur humain.

2. Kant contre le gouvernement paternel : nul ne peut être heureux à ma place

Kant formule l'objection sous une forme politique. Le bonheur, explique-t-il, est un idéal de l'imagination : chacun le conçoit à sa manière, et personne ne peut en donner une définition valable pour tous. Il en résulte qu'un pouvoir qui prétendrait rendre les hommes heureux selon sa propre idée du bonheur, en les traitant comme des enfants incapables de savoir ce qui leur est utile, serait le pire despotisme imaginable. Kant l'écrit à propos du « gouvernement paternel ».

Cette critique atteint directement le Grand Inquisiteur. Son bonheur distribué aux foules est le sien, non le leur. Il a décidé à leur place de ce qu'ils devaient désirer. Un bonheur imposé, même agréable, me traite comme une chose qu'on règle et non comme une personne qui juge. Ce n'est pas seulement une atteinte à ma liberté : c'est une atteinte à mon bonheur même, puisque celui-ci ne peut être défini que par moi.

3. Le réveil de Stevens : un contentement qui ne résiste pas au regard

Revenons au majordome. Ce qui rend le roman d'Ishiguro si poignant, c'est que le contentement de Stevens ne survit pas à l'examen. À mesure qu'il se souvient, il découvre qu'il a laissé partir la femme qu'il aimait sans jamais lui parler, qu'il a assisté sans réagir à des décisions honteuses, qu'il a confié son jugement moral à un maître qui se trompait. Au bout du voyage, assis sur une jetée, il se demande ce qu'il y a de digne à avoir fait confiance sans rien examiner.

C'est le signe qu'un bonheur sans liberté est fragile par nature : il dépend de ce qu'on ne regarde pas. Dès que la conscience s'éveille, il se change en regret. On comprend la remarque célèbre de Mill selon laquelle il vaut mieux être un homme insatisfait qu'un porc satisfait. Une satisfaction qu'on ne pourrait pas confirmer en y réfléchissant ne vaut pas grand-chose.

Transition. Le bonheur exige donc une forme de liberté. Mais laquelle ? Si c'était la liberté extérieure, l'indépendance totale, presque personne ne serait heureux, car nos vies sont faites de contraintes. Il faut chercher plus précisément ce que le bonheur demande.

III. La liberté que le bonheur exige

1. La citadelle intérieure d'Épictète et ses limites

Épictète, qui fut lui-même esclave, a bâti toute sa philosophie sur une distinction : certaines choses dépendent de nous, nos jugements, nos désirs, nos aversions ; d'autres n'en dépendent pas, notre corps, nos biens, notre réputation, notre condition sociale. Le sage place son bonheur dans la première catégorie et devient ainsi invulnérable. On peut l'enchaîner, on n'enchaîne pas son assentiment. Cette liberté intérieure suffit, selon les stoïciens, à rendre heureux même celui qui est esclave.

La réponse stoïcienne est admirable, mais elle a ses limites. Aristote déjà jugeait absurde de prétendre qu'un homme torturé sur la roue est heureux pourvu qu'il soit vertueux. Il y a des conditions extérieures sans lesquelles le bonheur devient une pure abstraction. Surtout, la citadelle intérieure peut servir d'alibi : on se dit libre en soi pour ne pas avoir à lutter contre ce qui nous asservit au dehors. Le Grand Inquisiteur n'aurait aucune objection à ce que ses sujets se croient libres intérieurement.

2. Spinoza : la béatitude comme compréhension

Spinoza propose une voie plus exigeante. Pour lui, l'homme n'est pas libre au sens d'un pouvoir de choisir sans cause : tout ce qui arrive est déterminé. Mais il peut être plus ou moins actif, c'est-à-dire plus ou moins capable de comprendre les causes de ce qu'il vit au lieu de les subir. L'esclavage, chez Spinoza, désigne d'abord l'impuissance à maîtriser ses passions : celui qui est mené par la crainte, l'envie ou l'espérance est déterminé du dehors, même s'il n'a aucun maître.

À la fin de l'Éthique, la béatitude n'est pas présentée comme la récompense de la vertu, mais comme la vertu elle-même : la joie de comprendre, qui ne dépend plus des circonstances. Bonheur et liberté ne sont alors plus deux biens séparés dont on se demanderait si l'un peut aller sans l'autre ; ils sont une seule et même chose vue sous deux aspects. Être libre, c'est agir selon sa propre nature ; être heureux, c'est jouir de cette activité.

3. Être heureux, c'est pouvoir se reconnaître dans sa vie

On peut alors préciser la réponse. Le bonheur n'exige pas l'absence de contraintes : Stevens aurait pu être un majordome heureux, et bien des vies très encadrées sont pleines. Il n'exige pas non plus une liberté de choix infinie, qui serait plutôt une source d'inquiétude. Il exige que l'on puisse reconnaître sa vie comme la sienne, c'est-à-dire avoir compris et approuvé ce que l'on fait. Le moine qui a choisi sa règle n'est pas dans la situation de l'esclave qui la subit, même si leurs journées se ressemblent.

Ce qui manque à Stevens n'est donc pas l'indépendance, mais le jugement. Il a servi sans jamais se demander ce qu'il servait. Le bonheur réclame ce minimum de liberté qu'est la possibilité de regarder sa propre existence et de dire : c'est bien moi qui l'ai voulue. Sans cela, la satisfaction n'est qu'un sommeil dont on peut se réveiller à tout moment.

Conclusion

On peut se sentir heureux sans être libre : la servitude bien installée, la coutume, l'autorité bienveillante savent produire des contentements véritables, et parfois plus tranquilles que les joies de l'homme libre. Mais ce contentement est fragile parce qu'il n'appartient pas à celui qui l'éprouve. Il dépend d'un autre, et il ne résiste pas au regard que l'on porte sur sa vie. Le bonheur au sens plein suppose donc une liberté, moins celle de faire n'importe quoi que celle de comprendre et d'assumer ce que l'on fait. À son plus haut degré, comme chez Spinoza, cette liberté ne se distingue plus du bonheur.

On pourrait prolonger la réflexion du côté politique : si le bonheur ne peut pas être distribué, que doit faire un État soucieux du bien de ses citoyens ? Peut-être seulement garantir les conditions dans lesquelles chacun cherchera le sien, et renoncer à le définir à sa place.

Bibliographie

  • Aristote, Éthique à Nicomaque ; Politique.
  • Épictète, Manuel.
  • Spinoza, Éthique, livres IV et V.
  • Kant, Théorie et pratique.
  • John Stuart Mill, L'Utilitarisme.
  • Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov.
  • Kazuo Ishiguro, Les Vestiges du jour.

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