Le devoir s'oppose-t-il à la liberté ? (dissertation corrigée)

1 887 mots · ≈6 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 000 mots. Plan dialectique en trois parties.

Introduction

« Tu dois rentrer avant minuit », « tu dois finir tes devoirs », « tu dois respecter le règlement » : pour un adolescent, le verbe devoir résonne souvent comme la négation de sa liberté. Le jour où l'on sera libre, pense-t-on, on n'aura plus de comptes à rendre. Puis on découvre que l'adulte, loin d'être délivré du devoir, en a davantage : envers ses enfants, ses collègues, ses engagements. Et l'on remarque que ceux qu'on admire le plus pour leur liberté sont souvent ceux qui ont tenu une promesse coûteuse ou refusé de trahir.

Le devoir désigne ce que l'on doit faire, une obligation, c'est-à-dire une exigence qui s'adresse à notre volonté sans la forcer : je peux ne pas faire mon devoir, et c'est justement pourquoi il est un devoir et non une nécessité physique. Il peut venir de la société, de la loi, de la morale ou de la conscience. La liberté se définit couramment comme le pouvoir de faire ce que l'on veut, sans obstacle ; mais la philosophie la pense aussi comme autonomie, capacité de se donner à soi-même sa loi. S'opposer, enfin, c'est être incompatible : si le devoir s'opposait à la liberté, plus on aurait de devoirs, moins on serait libre.

Le sujet repose donc sur un paradoxe. Le devoir semble limiter la liberté, puisqu'il me commande. Mais il ne peut s'adresser qu'à un être libre : on ne dit pas à une pierre qu'elle doit tomber. Le devoir est-il une contrainte extérieure qui restreint notre liberté, ou bien la forme même que prend la liberté lorsqu'elle se gouverne elle-même ?

Nous montrerons d'abord que le devoir apparaît comme un joug imposé à la liberté. Nous verrons ensuite qu'il peut au contraire en être l'accomplissement, dès lors qu'il est compris comme autonomie. Nous chercherons enfin à quelles conditions le devoir reste libre, et quand il redevient servitude.

Plan détaillé

  • I. Le devoir, un joug imposé à la liberté
      1. Liberté spontanée et commandement extérieur
      1. Le soupçon généalogique : un devoir intériorisé (Nietzsche, Freud)
  • II. Le devoir, accomplissement de la liberté
      1. Obéir à la loi qu'on s'est prescrite (Rousseau)
      1. L'autonomie de la volonté (Kant)
  • III. Un devoir qui reste libre : conditions et dérives
      1. Quand le devoir devient un alibi (Arendt)
      1. Inventer son devoir (Sartre)

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I. Le devoir, un joug imposé à la liberté

1. Liberté spontanée et commandement extérieur

Si l'on part de la conception commune, être libre, c'est faire ce que l'on veut. Le devoir, lui, me demande de faire ce que je ne veux pas nécessairement : rendre ce que j'ai emprunté alors que j'aimerais le garder, dire la vérité alors qu'un mensonge m'arrangerait, travailler alors que je préférerais me reposer. Le devoir est donc par définition ce qui va contre l'inclination. Là où mon désir et l'obligation coïncident, je ne parle pas de devoir : personne ne se sent « obligé » de manger un dessert qu'il aime.

Le devoir apparaît alors comme une limite posée de l'extérieur à ma volonté. Il est formulé dans des règles que je n'ai pas écrites, transmis par des parents, des maîtres, une société qui existaient avant moi. Il s'accompagne de menaces de sanction et de promesses de récompense. Dans cette perspective, le devoir et la liberté se partagent un même territoire : chaque devoir supplémentaire est une parcelle de liberté en moins.

2. Le soupçon généalogique : un devoir intériorisé (Nietzsche, Freud)

On objectera que le devoir moral n'est pas extérieur : c'est ma conscience qui me le dicte. Mais cette intériorité est peut-être une illusion. Dans la Généalogie de la morale, Nietzsche retrace l'origine du sentiment d'obligation. Le mot allemand Schuld signifie à la fois la faute et la dette : le devoir moral serait né du rapport entre créancier et débiteur, de la nécessité de rendre ce qu'on doit sous peine de châtiment. Il a fallu des siècles de dressage cruel pour fabriquer un animal capable de promettre. La mauvaise conscience, elle, résulte de l'instinct de cruauté retourné contre soi, faute de pouvoir se décharger au dehors.

Freud propose une analyse voisine. Dans Malaise dans la civilisation, il décrit le surmoi comme l'instance qui prolonge en nous l'autorité parentale. Le sentiment du devoir et la culpabilité qui l'accompagne ne seraient que l'agressivité de l'individu retournée contre lui-même au service de la civilisation. Ce que j'éprouve comme la voix de ma conscience serait la voix intériorisée de mon père.

Si ces analyses sont justes, le devoir est encore plus opposé à la liberté qu'il n'y paraissait : non content de me contraindre, il me fait croire que la contrainte vient de moi.

Transition. Ce soupçon a pourtant une limite. Pour dénoncer la servitude du devoir, Nietzsche et Freud supposent une liberté plus haute, celle de l'esprit capable de se délivrer de ses illusions. Il faut donc se demander si la liberté se réduit vraiment à suivre ses désirs, ou si l'homme qui obéit à toutes ses impulsions n'est pas, lui aussi, un esclave.

II. Le devoir, accomplissement de la liberté

1. Obéir à la loi qu'on s'est prescrite (Rousseau)

Rousseau répond nettement dans Du contrat social. En passant de l'état de nature à l'état civil, l'homme perd une liberté naturelle illimitée mais gagne la liberté civile et, surtout, la liberté morale, qui seule le rend maître de lui-même. Car, écrit-il, « l'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté ».

Cette formule renverse la conception commune. Celui qui suit tous ses désirs n'est pas libre : il est gouverné par eux, ballotté d'une envie à l'autre, dépendant des objets qui les excitent. Le fumeur qui veut arrêter et rallume une cigarette fait ce qu'il veut sur le moment, mais contre ce qu'il veut vraiment. Inversement, celui qui obéit à une règle qu'il a lui-même posée ne se soumet à personne d'autre qu'à lui-même. Le devoir n'est plus une limite extérieure ; il est la marque d'une volonté qui se tient.

2. L'autonomie de la volonté (Kant)

Kant donne à cette idée sa forme la plus rigoureuse. Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, il distingue l'hétéronomie, où la volonté reçoit sa loi de l'extérieur (du désir, de l'intérêt, d'une autorité), et l'autonomie, où la volonté se donne à elle-même sa loi. Or la loi morale n'est rien d'autre que la loi de ma propre raison : agir de telle sorte que la maxime de mon action puisse être voulue comme loi universelle. En faisant mon devoir, je n'obéis donc pas à un maître : j'obéis à ce qu'il y a en moi de plus universel.

La relation s'inverse alors entièrement. Loin que le devoir s'oppose à la liberté, il en est la preuve. Dans la Critique de la raison pratique, Kant montre que c'est en éprouvant l'obligation morale que je découvre ma liberté : si je peux me sentir tenu d'agir contre tous mes penchants, c'est que je ne suis pas entièrement déterminé par eux. On connaît l'exemple : un homme sommé par un prince, sous peine de mort, de porter un faux témoignage contre un innocent ne sait pas s'il en aurait la force, mais il sait qu'il pourrait refuser, puisqu'il sait qu'il le doit.

Transition. La réconciliation est séduisante, mais elle a un prix : elle suppose que je reconnaisse dans le devoir la voix de ma raison. Or, dans les faits, on se réclame souvent du devoir pour justifier ce que la raison condamne. Et la loi universelle ne dit pas toujours quoi faire.

III. Un devoir qui reste libre : conditions et dérives

1. Quand le devoir devient un alibi (Arendt)

Lors de son procès à Jérusalem, Adolf Eichmann, l'un des organisateurs de la déportation des Juifs d'Europe, déclara qu'il avait toujours fait son devoir et prétendit même avoir vécu selon les préceptes moraux de Kant. Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem, souligne la grossièreté de ce contresens : Eichmann avait remplacé la loi de la raison par la volonté du Führer. Mais l'épisode révèle un danger réel. Le vocabulaire du devoir peut servir à abdiquer toute responsabilité : « je n'ai fait que mon devoir » signifie alors « je n'ai pas pensé ».

Le devoir ne reste libre qu'à une condition : qu'il soit jugé, et non simplement reçu. Un devoir accepté sans examen, parce qu'il est ordonné, n'est qu'une obéissance déguisée. Un devoir libre suppose que je puisse en rendre raison, et donc éventuellement le refuser. C'est ce qui distingue le soldat qui exécute tout ordre de celui qui refuse de tirer sur une foule désarmée : le second fait son devoir contre les ordres.

On retrouve ici, retourné, le soupçon de la première partie. Nietzsche et Freud avaient raison de se méfier d'un devoir qui ne serait que l'écho d'une autorité intériorisée. Mais leur critique ne condamne pas tout devoir : elle condamne le devoir non examiné. Le devoir authentique n'est pas celui qu'on éprouve comme une injonction mystérieuse, mais celui dont on peut dire pourquoi il vaut, devant soi et devant les autres. La liberté ne consiste donc pas à se débarrasser du devoir, mais à le soumettre à la critique, pour ne garder que ce que l'on peut vouloir en conscience.

2. Inventer son devoir (Sartre)

Il reste une difficulté plus profonde : même de bonne foi, le devoir ne dicte pas toujours la conduite. Dans L'existentialisme est un humanisme, Sartre rapporte le cas d'un de ses élèves, pendant l'Occupation. Son frère avait été tué, sa mère vivait seule et ne vivait que pour lui. Le jeune homme hésitait entre rejoindre les Forces françaises libres et rester auprès d'elle. Deux devoirs s'affrontaient, aussi légitimes l'un que l'autre. Aucune morale générale, ni chrétienne ni kantienne, ne pouvait trancher à sa place. Sartre lui répond : vous êtes libre, choisissez, c'est-à-dire inventez.

Le devoir n'est donc pas seulement compatible avec la liberté ; dans bien des cas, il n'existe que par elle. C'est mon choix qui fait de l'un de ces engagements mon devoir, et j'en porte la responsabilité entière, sans pouvoir me réfugier derrière une règle. Loin de me décharger de ma liberté, le devoir me la renvoie. Et cette liberté a elle-même valeur de devoir : en choisissant, je choisis pour tous les hommes l'image de ce que l'homme doit être.

Conclusion

Le devoir semble d'abord s'opposer à la liberté : il commande contre nos désirs, il vient d'une autorité extérieure, et la généalogie nietzschéenne comme la psychanalyse freudienne y voient une contrainte intériorisée qui se fait passer pour la voix de la conscience. Mais cette opposition repose sur une conception pauvre de la liberté. Celui qui suit toutes ses impulsions est esclave de lui-même ; celui qui obéit à la loi qu'il s'est prescrite, comme le montrent Rousseau et Kant, est autonome. Le devoir n'est alors pas la limite de la liberté, mais sa forme la plus haute. À une condition cependant : qu'il soit pensé et choisi. Réduit à l'obéissance, comme chez Eichmann, il devient servitude ; assumé dans le conflit des obligations, comme chez l'élève de Sartre, il devient l'acte même d'une liberté responsable.

On peut alors retourner la question : n'est-ce pas plutôt la liberté qui oblige, et l'homme libre qui a le plus de devoirs ?

Bibliographie

  • Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, livre I, chapitre 8.
  • Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs ; Critique de la raison pratique.
  • Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale, deuxième dissertation.
  • Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation.
  • Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme.
  • Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem.

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