La liberté et la loi : la loi est-elle un obstacle à la liberté ? (dissertation)

2 143 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Modèle de dissertation de philosophie, classe terminale, environ 2 300 mots. Accroche : une expérience d'urbanisme aux Pays-Bas.

La liberté et la loi : introduction de la dissertation

À partir des années 1980, un ingénieur néerlandais de la circulation, Hans Monderman, a fait une proposition étrange. Dans certains centres de bourgs et de petites villes, comme Drachten, il a fait retirer les feux tricolores, les panneaux, parfois même les bordures de trottoir. Voitures, vélos et piétons partagent alors un même espace, sans signalisation pour leur dire qui passe en premier. Ses partisans affirment que les conducteurs, privés de règles, ralentissent, se regardent, négocient du regard, et que les accidents ne se multiplient pas. Moins de règles, plus d'attention : l'exemple semble donner raison à ceux qui voient dans la loi une entrave.

Pourtant l'expérience a ses limites : elle fonctionne dans des rues lentes et fréquentées par des habitués, et personne ne propose d'abolir le code de la route sur les autoroutes. La relation entre la liberté et la loi n'est pas aussi simple qu'elle en a l'air. La loi désigne ici une règle générale, établie par une autorité reconnue et assortie d'une sanction. La liberté peut s'entendre comme absence de contrainte, faculté d'agir à sa guise, ou comme capacité de se gouverner soi-même. Un obstacle, enfin, est ce qui barre un chemin que l'on pourrait suivre sans lui.

À première vue, chaque loi interdit ou impose, et retranche donc une possibilité. Mais sans loi, rien n'empêche le plus fort d'imposer sa volonté au plus faible. La loi est-elle ce qui limite la liberté de chacun, ou ce qui seul permet qu'il y ait une liberté pour tous ?

On montrera d'abord que toute loi restreint quelque chose de notre pouvoir d'agir. On verra ensuite que la loi est pourtant la condition d'une liberté réelle, parce qu'elle protège contre la domination. On cherchera enfin à quelles conditions une loi libère au lieu d'asservir, et ce que la loi ne peut pas faire à notre place.

Plan détaillé

  • I. Chaque loi retranche un possible
    • a) Hobbes : être libre là où la loi se tait
    • b) Quand la règle remplace le jugement
  • II. Sans loi, la liberté appartient au plus fort
    • a) Une haie au bord du marais (Locke, Montesquieu)
    • b) Ne dépendre de personne : la liberté comme non-domination
  • III. La loi qui libère et ce qu'elle ne peut pas faire
    • a) Obéir sans servir
    • b) Ce qui reste à la charge des libertés

Il reste 1 736 mots (≈6 pages) de ce document

  • Accès illimité à 2 633 travaux
  • 3 €/mois, résiliable en un clic
  • Paiement sécurisé Stripe
Lire la suite — 3 €/mois

I. Chaque loi retranche un possible

a) Hobbes : être libre là où la loi se tait

La définition la plus simple de la liberté est aussi la plus ancienne : être libre, c'est ne pas être empêché. Hobbes la formule avec rigueur au chapitre 21 du Léviathan. La liberté, au sens propre, est l'absence d'obstacles extérieurs au mouvement ; l'eau contenue par des berges n'est pas libre de s'étendre, l'homme enchaîné n'est pas libre de marcher. Appliquée à la vie politique, cette définition donne un résultat sans ambiguïté : la liberté des sujets réside dans tout ce que la loi n'a pas réglé. Là où le souverain se tait, chacun fait comme il l'entend.

Il en découle que chaque loi est, par nature, une diminution de liberté. Une limitation de vitesse retire la possibilité de rouler plus vite ; une obligation scolaire retire celle de ne pas aller à l'école. On peut juger ces restrictions utiles, nécessaires même, mais on ne peut pas nier qu'elles restreignent. Hobbes ne s'en plaint pas : il pense que les hommes ont précisément intérêt à échanger une liberté sauvage et dangereuse contre la sécurité. Mais l'échange reste un échange, et ce qu'on donne est bien de la liberté.

b) Quand la règle remplace le jugement

L'expérience de Monderman ajoute à cette analyse un argument plus subtil. La loi ne restreint pas seulement nos actions ; elle peut aussi affaiblir notre capacité de juger. Le conducteur qui obéit au feu vert ne regarde plus vraiment la rue : la règle a décidé pour lui. Lorsqu'elle disparaît, il doit à nouveau évaluer, observer les autres, prendre une décision. La multiplication des règles produirait ainsi une forme de passivité, où l'on cesse d'agir par soi-même parce que tout est prévu d'avance.

Ce soupçon dépasse de loin la circulation. Une société qui légifère sur tout, qui encadre chaque geste par une norme, peut produire des individus parfaitement en règle et parfaitement incapables d'initiative. La liberté n'y est pas supprimée par la violence, mais rétrécie par l'accumulation de prescriptions. On voit également que la loi peut être injuste : lorsqu'elle interdit à certains ce qu'elle permet aux autres, lorsqu'elle sert les intérêts d'un groupe, elle devient l'instrument légal d'une oppression. Le même mot de loi couvre ainsi des réalités très différentes : la règle qui protège un passage piéton et celle qui, en d'autres temps et d'autres lieux, réservait certains bancs publics à une partie de la population. La loi n'est donc pas, par définition, l'alliée de la liberté.

II. Sans loi, la liberté appartient au plus fort

a) Une haie au bord du marais

Cette première analyse repose sur un présupposé : qu'en l'absence de loi, je serais libre de faire ce que je veux. Mais je ne suis pas seul. Dans un espace sans règle, ma liberté se heurte à celle des autres, et c'est le plus fort, le plus rapide ou le plus rusé qui l'emporte. Retirer toutes les lois, ce n'est pas libérer chacun, c'est livrer chacun à la puissance d'autrui.

Locke renverse donc la perspective de Hobbes dans son Second Traité. La loi, comprise correctement, n'est pas une limitation, mais une direction donnée à un être libre et raisonnable vers son véritable intérêt. Il en donne une image restée parlante : on aurait tort d'appeler prison la haie qui nous empêche seulement de tomber dans un marais ou dans un précipice. Selon lui, la loi n'a pas pour but de supprimer ni de brider la liberté, elle a pour but de la garder et de l'agrandir ; une liberté sans loi n'existerait tout simplement pas.

Montesquieu, au livre XI de De l'esprit des lois, en tire une définition précise. La liberté politique ne consiste pas à faire tout ce que l'on veut, mais à pouvoir faire ce que les lois permettent. Supposons qu'un individu s'autorise ce que la loi interdit : il n'y gagnerait rien, puisque tous les autres pourraient s'accorder la même permission, et chacun deviendrait la proie de chacun. La loi est ce qui rend ma liberté stable, prévisible, à l'abri de l'arbitraire.

Le carrefour sans feux de Drachten illustre d'ailleurs cette idée plus qu'il ne la contredit. Il fonctionne parce que les usagers partagent des habitudes, une courtoisie, une vitesse réduite : des règles non écrites, mais réelles. Et l'on n'a pas supprimé l'interdiction de tuer ou de rouler ivre. L'espace partagé ne vit pas hors de toute loi ; il vit sous une loi plus discrète.

b) Ne dépendre de personne : la liberté comme non-domination

Une conception de la liberté plus ancienne que Hobbes permet d'aller plus loin. Pour les républicains romains et pour leurs héritiers modernes, être libre ne signifie pas d'abord ne pas être empêché, mais ne pas dépendre du bon vouloir d'un autre. Le philosophe Philip Pettit a remis cette idée au centre de la pensée politique dans Républicanisme. Il prend un exemple frappant : l'esclave d'un maître bienveillant, qui ne le contraint jamais. Selon la définition de Hobbes, cet esclave serait libre, puisque personne ne l'empêche d'agir. Pourtant il ne l'est pas : il vit à la merci d'un caprice, il doit plaire, anticiper, se faire petit.

Dans cette perspective, la loi change de signification. Elle ne s'oppose plus à la liberté ; elle la constitue, parce qu'elle remplace la volonté arbitraire d'un homme par une règle connue de tous. Le salarié protégé par un droit du travail n'est pas moins libre que celui qui négocie seul avec son employeur ; il l'est davantage, car il n'a plus à craindre un renvoi sans motif. On se souvient de la formule que Lacordaire prononça du haut de la chaire de Notre-Dame : entre le fort et le faible, c'est la liberté qui opprime, et la loi qui libère. La loi est l'arme de ceux qui n'ont pas la force.

III. La loi qui libère et ce qu'elle ne peut pas faire

a) Obéir sans servir

Si la loi peut libérer, toute loi ne le fait pas. Il faut donc chercher ce qui distingue une loi libératrice d'une loi oppressive. Rousseau donne un critère décisif dans la huitième des Lettres écrites de la montagne : « Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas. » Obéir à une loi n'est pas obéir à un homme. La loi est générale, elle ne désigne personne en particulier, elle s'applique à celui qui l'a faite comme aux autres. Servir, au contraire, c'est être soumis à une volonté particulière. Rousseau précise que, dans un tel peuple, on a des chefs et non des maîtres : toute la différence tient au caractère public et général de la règle.

Deux conditions en découlent. La loi doit d'abord être générale dans son objet : une loi qui viserait nommément une personne ou un groupe serait un décret de faveur ou de persécution, non une loi. Elle doit ensuite venir de ceux qui y sont soumis, directement ou par leurs représentants. C'est alors seulement que l'obéissance à la loi n'est pas une dépendance, puisque chacun obéit à une règle dont il est coauteur.

Ces critères permettent de juger les cas concrets. Une loi qui interdit à une partie de la population de voter, de se marier ou de travailler n'est pas une limite à la liberté de tous : c'est une domination qui a pris la forme d'une loi. À l'inverse, une loi qui impose à tous la même contrainte, en échange de la sécurité de tous, ne fait qu'organiser les libertés pour qu'elles cessent de s'entre-détruire.

b) Ce qui reste à la charge des libertés

Faut-il en conclure que la liberté se réduit à l'obéissance aux bonnes lois ? Ce serait oublier ce que l'expérience de Monderman avait de juste. La loi la mieux faite ne fait pas exister la liberté ; elle en dessine seulement le cadre. Dans ce cadre, il reste à choisir, à juger, à inventer sa vie. Une société de citoyens qui se contenteraient de ne rien faire d'interdit serait légale, mais pas encore libre.

La loi a d'ailleurs besoin de ce qu'elle ne peut pas commander. Elle suppose des mœurs, des habitudes de respect mutuel, une attention aux autres que nulle sanction ne garantit. Le carrefour sans panneaux le montre : là où les gens se regardent, une règle peut s'effacer ; là où ils ne se regardent plus, il faut des feux, puis des radars, puis des barrières. La liberté commence là où l'on n'a pas besoin de la loi pour se conduire en homme libre, mais elle ne survit que si la loi est là pour protéger ceux à qui l'on manque d'égards.

On peut donc répondre à la question. La loi est un obstacle pour une liberté entendue comme pouvoir de tout faire, mais cette liberté-là n'est qu'une fiction, puisque chacun la perdrait aussitôt au profit du plus fort. Pour une liberté entendue comme indépendance à l'égard de toute volonté arbitraire, la loi est une condition. Elle ne suffit pourtant pas : elle protège la liberté, elle ne la remplit pas.

Conclusion

Toute loi interdit ou impose, et retranche ainsi une part de ce que nous pourrions faire ; Hobbes a raison sur ce point, et l'urbanisme de Monderman montre même qu'un excès de règles peut endormir notre jugement. Mais l'absence de loi ne rend pas libre : elle livre le faible au fort. Locke et Montesquieu montrent que la loi conserve la liberté au lieu de l'abolir, et la tradition républicaine, reprise par Pettit, qu'elle seule délivre de la dépendance à l'égard d'un maître. Encore faut-il que la loi soit générale et voulue par ceux qui y obéissent, pour qu'obéir ne soit pas servir. La loi n'est donc pas l'obstacle de la liberté, mais son abri ; ce qui se passe à l'intérieur de cet abri dépend de nous.

Il resterait à examiner le cas où la loi elle-même trahit sa fonction. Lorsqu'une règle légale organise la domination, la liberté peut-elle exiger de lui désobéir, et au nom de quelle loi plus haute ?

Bibliographie

  • Thomas Hobbes, Léviathan, chapitre 21.
  • John Locke, Second Traité du gouvernement civil, chapitre 6.
  • Montesquieu, De l'esprit des lois, livre XI.
  • Philip Pettit, Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement.
  • Jean-Jacques Rousseau, Lettres écrites de la montagne, huitième lettre.

À travailler ensuite

  • Être libre, est-ce faire ce que l'on veut ? Opposer le caprice à l'autonomie en partant de l'esclave au maître bienveillant.
  • Peut-on désobéir aux lois au nom de la liberté ? Chercher le point où la loi cesse d'être générale.
  • Faut-il beaucoup de lois pour bien vivre ensemble ? Partir des rues sans panneaux et mesurer le rôle des mœurs.

Plus de sujets sur la liberté →