Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 200 mots. Plan en trois parties qui interroge l'opposition même entre bonheur et vérité.
Introduction
Dans Good Bye, Lenin!, le film de Wolfgang Becker, une militante communiste de Berlin-Est tombe dans le coma quelques semaines avant la chute du Mur. Quand elle se réveille, huit mois plus tard, le pays qu'elle a servi est en train de disparaître. Les médecins préviennent son fils Alex : la moindre émotion forte pourrait la tuer. Alors il reconstitue la RDA dans sa chambre. Il recolle d'anciennes étiquettes sur des bocaux de cornichons, tourne de faux journaux télévisés avec un ami, invente des explications acrobatiques pour la banderole Coca-Cola déployée en face. Le spectateur rit, puis se demande : de quel droit décide-t-on qu'un autre sera plus heureux dans le faux ?
Le bonheur est un état de satisfaction durable portant sur l'ensemble de la vie, et non sur un plaisir passager. La vérité, dans ce sujet, a plusieurs visages : connaître ce qui est, dire ce que l'on sait à autrui, et vivre sans se mentir à soi-même. Préférer, c'est choisir l'un quand on ne peut avoir les deux, ce qui suppose un conflit. Enfin, faut-il ne demande pas seulement ce qui est le plus agréable, mais ce qui est légitime, voire obligatoire.
Le sujet suppose que bonheur et vérité peuvent se séparer, et qu'il faudrait parfois sacrifier l'un à l'autre. L'expérience semble le confirmer : il y a des vérités qui blessent et des illusions qui consolent. Mais un bonheur bâti sur une illusion est-il vraiment un bonheur, ou seulement un bien-être sous condition, menacé à chaque instant d'être démenti ? Peut-on être heureux contre la vérité, ou un bonheur qui exige d'être protégé du réel n'est-il qu'une forme de dépendance ?
On montrera d'abord qu'il existe de bonnes raisons de préférer l'illusion heureuse. On verra ensuite qu'un bonheur sans vérité est fragile et qu'il dépossède celui qui le reçoit. On cherchera enfin s'il n'existe pas un bonheur qui ne s'oppose plus à la vérité parce qu'il en est issu.
Plan détaillé
- I. Les illusions qui font vivre
- a) La vérité n'est pas faite pour nous
- b) Le besoin de croire
- II. Ce qu'on perd à être protégé du réel
- a) Un bonheur à la merci d'un journal télévisé
- b) Mentir pour le bien de quelqu'un, c'est le traiter en mineur
- III. Un bonheur qui sort de la vérité
- a) La joie de comprendre
- b) La vérité a ses moments : le droit de ne pas savoir
- c) Ce que la mère savait
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I. Les illusions qui font vivre
a) La vérité n'est pas faite pour nous
Alex n'agit pas par lâcheté. Il a une raison médicale précise, et une autre plus profonde : sa mère a construit sa vie sur une fidélité, et lui apprendre que cette fidélité n'a plus d'objet, c'est lui retirer le sol sous les pieds. Le mensonge est ici un soin.
Cette intuition rencontre une thèse philosophique forte. Nietzsche, dans un texte de jeunesse, Vérité et mensonge au sens extra-moral, rappelle que l'intellect humain n'est pas né pour connaître le vrai, mais pour aider un animal fragile à survivre. Nos concepts sont des simplifications utiles, nos certitudes des métaphores usées dont on a oublié qu'elles en étaient. Dans Le Gai Savoir, il ira jusqu'à demander pourquoi nous tenons tant à la vérité : la volonté de vrai à tout prix pourrait bien être une forme cachée de mépris de la vie, une préférence pour un monde de l'exactitude contre le monde des apparences où nous vivons.
Si l'on suit cette ligne, préférer le bonheur à la vérité n'a rien de honteux. C'est même la pente naturelle de la vie, qui a besoin de perspectives, d'horizons limités, d'un peu d'oubli pour agir. Exiger de tout savoir, c'est parfois se rendre incapable de vivre.
b) Le besoin de croire
Freud, dans L'Avenir d'une illusion, définit l'illusion de façon précise : ce n'est pas nécessairement une erreur, c'est une croyance motivée par un désir. On croit parce qu'on souhaite que ce soit vrai. Les croyances religieuses en sont pour lui l'exemple principal : un père protecteur, une justice finale, une vie après la mort, répondent à la détresse de l'homme face à une nature indifférente.
On peut contester la thèse de Freud sur la religion, mais l'observation vaut plus largement. Un parent qui croit son enfant meilleur qu'il n'est l'aide à le devenir. Un malade qui garde espoir supporte mieux son traitement. L'amoureux qui idéalise l'aimée n'est pas seulement aveugle, il donne à la relation une chance de grandir. Il y a des illusions fécondes, qui ne trompent pas sur le réel mais l'anticipent.
Pourtant, dans tous ces exemples, l'illusion est vécue de l'intérieur : c'est le parent, le malade ou l'amoureux qui y croit. Le cas d'Alex est différent : c'est lui qui fabrique l'illusion pour un autre. Et c'est là que le problème change de nature.
II. Ce qu'on perd à être protégé du réel
a) Un bonheur à la merci d'un journal télévisé
Le film montre très bien la fragilité de ce bonheur sous cloche. À chaque fois que le réel menace de passer la porte, il faut inventer un nouveau mensonge. Un jour, la mère sort seule dans la rue et voit une statue de Lénine emportée par un hélicoptère ; Alex et son ami doivent bricoler un nouveau reportage qui donne un sens acceptable à tout ce qu'elle a aperçu dehors. Le bonheur qu'il lui offre est entièrement suspendu à son ingéniosité : il ne repose pas sur elle, mais sur lui.
C'est la faiblesse de tout bonheur fondé sur l'illusion. Il n'appartient pas à celui qui en jouit. Il peut être retiré à tout moment par une indiscrétion, un hasard, un voisin bavard. John Stuart Mill, dans L'Utilitarisme, observait déjà qu'il valait mieux être un homme insatisfait qu'un porc satisfait. Son argument n'était pas moral au sens étroit : celui qui a connu les deux formes de vie, celle des plaisirs simples et celle de l'intelligence, préfère la seconde même au prix de l'inquiétude. Le contentement de celui qui ne sait pas n'est pas une version moins intense du bonheur ; c'est autre chose.
b) Mentir pour le bien de quelqu'un, c'est le traiter en mineur
Il y a plus grave. Alex a décidé seul de ce que sa mère pouvait supporter. Il lui a retiré la possibilité de comprendre ce qui arrivait à son pays et de réagir à sa manière : peut-être en colère, peut-être soulagée, peut-être indifférente. On ne le saura pas, puisqu'on ne lui a pas laissé le choix.
Kant a donné à cette objection sa forme la plus nette. Dans Qu'est-ce que les Lumières ?, il appelle « minorité » l'état de celui qui se laisse guider par un autre au lieu de se servir de son propre entendement. Le tuteur qui pense à notre place pour notre bien nous maintient dans cette minorité. On peut discuter la rigueur de Kant sur le mensonge, qu'il condamne même lorsqu'il sauverait une vie. Mais son intuition centrale demeure : décider à la place d'un adulte de ce qu'il doit savoir de sa propre vie, c'est cesser de le traiter comme une personne libre.
À ce stade, le sujet se retourne. La question n'est plus seulement de savoir ce qui rend le plus heureux, mais qui a le droit d'en décider. Préférer le bonheur d'autrui à sa vérité, c'est souvent préférer sa propre tranquillité : celle de ne pas avoir à annoncer la mauvaise nouvelle.
III. Un bonheur qui sort de la vérité
a) La joie de comprendre
Si le bonheur dans l'illusion est fragile, existe-t-il un bonheur qui ne craigne pas la vérité ? Spinoza répond que oui, et que c'est le seul digne de ce nom. Dans l'Éthique, il montre que nos tristesses viennent pour une large part d'idées confuses : nous souffrons de ce que nous ne comprenons pas, nous haïssons ce dont nous ignorons les causes, nous espérons et craignons parce que nous nous représentons l'avenir de façon inadéquate. Comprendre une chose, même douloureuse, c'est déjà moins la subir.
Spinoza n'oppose donc pas connaissance et bonheur : il fait de la connaissance la voie du bonheur. La dernière proposition de l'Éthique affirme que la béatitude n'est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même. On n'est pas heureux en échange d'avoir compris ; on est heureux en comprenant. Ce bonheur ne dépend pas d'un décor maintenu à grand-peine, il ne peut pas être démenti par un journal télévisé, parce qu'il est fait de ce qui est.
Cette joie de comprendre n'est pas réservée aux philosophes. Un patient qui apprend le nom de sa maladie, même grave, éprouve souvent un soulagement : son angoisse avait un objet introuvable, elle en a désormais un. Un enfant adopté qui découvre enfin son histoire peut en souffrir, mais il ne cherche plus dans le vide.
b) La vérité a ses moments : le droit de ne pas savoir
Faut-il en conclure qu'on doit toute vérité, tout de suite, à tout le monde ? Ce serait confondre l'exigence de vérité avec une brutalité. Le droit français de la santé offre ici une nuance remarquable. Le code de la santé publique reconnaît à chacun le droit d'être informé sur son état de santé ; mais il prévoit aussi que la volonté d'une personne d'être tenue dans l'ignorance d'un diagnostic ou d'un pronostic doit être respectée, sauf lorsque des tiers sont exposés à un risque de transmission.
Ce double droit dit quelque chose de profond. Ce n'est pas au médecin de préférer le bonheur du patient à la vérité ; c'est au patient de choisir ce qu'il veut savoir. La vérité n'est pas imposée, elle est proposée, et celui qui la concerne en reste maître. On peut choisir l'ignorance, mais il faut que ce soit un choix, et non une décision prise par un autre.
Il y a aussi la manière. Une même vérité peut être assénée ou accompagnée, annoncée dans un couloir ou dans un lieu calme, avec du temps et des mots. Préférer la vérité ne dispense pas de tact ; le tact est justement ce qui permet à la vérité de ne pas détruire celui qui la reçoit.
c) Ce que la mère savait
Le film de Wolfgang Becker contient d'ailleurs un renversement que l'on oublie souvent. La mère, elle aussi, a menti pendant des années : elle a laissé croire à ses enfants que leur père les avait abandonnés pour une autre femme, alors que l'histoire était plus compliquée, et qu'elle avait elle-même renoncé à le rejoindre à l'Ouest. Quand elle l'avoue, elle découvre que son mensonge protecteur a privé ses enfants d'un père.
Dans les dernières scènes, le spectateur comprend que la vérité sur la chute du Mur lui a finalement été dite par quelqu'un d'autre qu'Alex. Elle ne dit rien. Lors du dernier faux journal, celui qu'Alex a conçu comme un adieu à la RDA rêvée, elle regarde moins l'écran que son fils. Ce n'est plus elle qui est trompée : c'est elle qui accepte un cadeau, en sachant ce qu'il est. Le bonheur de ces derniers jours n'est plus celui de l'illusion, mais celui d'une tendresse lucide. On peut voir là une réponse au sujet : le bonheur véritable n'est pas l'ignorance, mais la vérité partagée avec quelqu'un qui nous aime.
Conclusion
Faut-il préférer le bonheur à la vérité ? Il existe des illusions qui font vivre, et la volonté de tout savoir peut devenir une forme de dureté. Mais un bonheur maintenu dans l'ignorance par un autre est fragile, dépendant, et il traite celui qui en bénéficie comme un mineur. Le dilemme suppose que bonheur et vérité soient deux biens extérieurs l'un à l'autre ; or le bonheur le plus solide naît de la compréhension, et la vérité, pour être reçue, demande du tact et le consentement de celui qu'elle concerne. Plutôt que de préférer l'un à l'autre, il faut chercher le bonheur qui peut supporter la vérité, et respecter le droit de chacun à choisir ce qu'il veut savoir.
En ouverture, on pourrait se demander si cette réponse vaut pour une société entière : une communauté peut-elle vivre heureuse sur un récit officiel apaisant, ou la paix civile exige-t-elle, tôt ou tard, que les vérités historiques soient établies et dites ?
Bibliographie
- Friedrich Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral ; Le Gai Savoir.
- Sigmund Freud, L'Avenir d'une illusion.
- John Stuart Mill, L'Utilitarisme.
- Emmanuel Kant, Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ?
- Baruch Spinoza, Éthique.
- Wolfgang Becker, Good Bye, Lenin! (film).