Méthode de la dissertation de philosophie (avec un exemple corrigé)

2 577 mots · ≈9 pages · Terminale · Fiche

Fiche de méthode — Philosophie, classe de terminale — environ 2 600 mots, avec un exemple corrigé.

Qu'est-ce qu'une dissertation de philosophie ?

La dissertation de philosophie est un exercice de réflexion argumentée sur une question. Le sujet se présente presque toujours sous une forme interrogative : « Peut-on… ? », « Faut-il… ? », « Est-ce… ? », « Que vaut… ? ». Il ne s'agit pas de réciter un cours sur une notion, ni de donner son opinion, mais de montrer pourquoi la question se pose, puis de la traiter de façon ordonnée, en examinant des réponses opposées et en progressant vers une réponse justifiée.

Le correcteur évalue moins la réponse finale que le chemin qui y mène. Une copie qui répond « non » avec rigueur vaut mieux qu'une copie qui répond « oui » sans avoir vu la difficulté. Trois qualités sont attendues : comprendre le sujet exactement (et non un sujet voisin), construire un problème, argumenter avec des exemples et des références précises.

On peut résumer l'esprit de l'exercice ainsi : une dissertation est un dialogue organisé avec soi-même. Chaque partie répond à une objection soulevée par la précédente.

Concrètement, la copie comprend une introduction d'une page environ, un développement en deux ou trois grandes parties, elles-mêmes divisées en sous-parties, et une conclusion. Les titres n'apparaissent pas dans la copie rédigée : ce sont les phrases d'annonce, les alinéas et les transitions qui rendent le plan visible au correcteur.

Les étapes de la dissertation

Le travail se fait en deux temps : le brouillon, qui demande environ un tiers du temps de l'épreuve, puis la rédaction.

Plan de la fiche

  1. L'analyse du sujet : définir les termes, repérer la forme de la question, chercher les présupposés
  2. La problématique : transformer la question en problème
  3. Le plan : dialectique, progressif ou par distinction de sens
  4. La rédaction : introduction, développement, transitions, conclusion
  5. Exemple corrigé : « Peut-on désirer ce qu'on ne connaît pas ? » (introduction rédigée, plan détaillé, conclusion)
  6. Les erreurs fréquentes
  7. La grille d'auto-correction

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1. L'analyse du sujet

C'est l'étape décisive : la plupart des hors-sujets viennent d'une lecture trop rapide. On procède en trois gestes.

Définir chaque terme

On écrit au brouillon chaque mot important et l'on en cherche plusieurs sens. Le verbe « pouvoir », par exemple, a au moins trois sens : la possibilité de fait (est-ce possible ?), la capacité (en sommes-nous capables ?) et le droit (est-ce permis, légitime ?). Un sujet qui commence par « Peut-on » invite presque toujours à jouer sur ces sens. De même, « connaître » peut désigner une connaissance théorique précise, une simple familiarité, ou une expérience vécue.

On ne s'arrête pas aux mots « nobles » : les petits mots comptent. « Toujours », « seulement », « que », « tout » orientent le sujet. « La conscience n'est-elle que… » n'est pas « La conscience est-elle… ».

Repérer la forme de la question

On se demande quelle réponse le sujet semble attendre spontanément, et pourquoi cette réponse ne suffit pas. Une question fermée (oui ou non) n'appelle pas une réponse par oui ou non, mais l'examen des raisons de chaque réponse.

Chercher les présupposés

Un présupposé est ce que la question tient pour acquis. Demander si l'on peut désirer ce qu'on ne connaît pas suppose que le désir a un objet, et que cet objet peut être connu ou inconnu. Interroger ces présupposés fournit souvent la matière de la dernière partie.

2. La problématique

La problématique n'est pas la reformulation du sujet. C'est la mise en évidence d'une tension : deux réponses également défendables semblent s'imposer et s'excluent. On la construit en trois temps.

  • Réponse spontanée : ce que l'on pense d'abord, avec sa justification.
  • Objection : ce qui rend cette première réponse insuffisante.
  • Question finale : la formulation précise de l'enjeu, qui découle des deux premiers temps.

Une bonne problématique tient en quelques phrases et se termine par une question plus riche que le sujet lui-même, car elle en dévoile l'enjeu.

3. Le plan

Le plan répond à la problématique. Trois types sont possibles.

  • Le plan dialectique : thèse, antithèse, dépassement. Il est le plus courant, à condition que la troisième partie ne soit pas un compromis mou (« un peu des deux ») mais une reformulation du problème qui le déplace.
  • Le plan progressif : on approfondit la réponse en changeant de niveau (du fait au droit, du psychologique au moral, etc.).
  • Le plan par distinction de sens : on traite successivement les sens d'un terme clé. Il convient bien aux sujets en « Peut-on ».

Chaque partie contient deux ou trois sous-parties, et chaque sous-partie un argument, un exemple et, si possible, une référence expliquée. Une référence n'est jamais une preuve : elle illustre ou approfondit un raisonnement que l'on a d'abord construit soi-même.

4. La rédaction

L'introduction

Elle comporte quatre moments, sans titres apparents :

  1. L'amorce : une situation concrète, un exemple, un paradoxe qui fait surgir la question. On évite les généralités (« Depuis toujours, les hommes… ») et les citations plaquées.
  2. L'énoncé du sujet et la définition des termes.
  3. La problématique : réponse spontanée, objection, question finale.
  4. L'annonce du plan, sobre, en une ou deux phrases.

Longueur indicative : une page manuscrite. L'introduction se rédige entièrement au brouillon.

Le développement et les transitions

Chaque partie s'ouvre par une phrase qui annonce son idée directrice et se ferme par un bilan. La transition se compose de deux temps : ce que la partie a établi, puis la limite qui oblige à aller plus loin. Elle est le cœur logique de la copie : c'est elle qui montre que le plan n'est pas une juxtaposition.

Exemple de transition : « Nous avons montré que… Pourtant, cette réponse laisse de côté… Il faut donc se demander si… »

La conclusion

Elle reprend le parcours (pas les détails), donne une réponse nette à la problématique et peut s'achever sur une ouverture, à condition qu'elle soit liée au sujet et non artificielle. La conclusion se rédige elle aussi au brouillon, avant le développement : si le temps manque, on aura au moins une fin.

5. Exemple corrigé : « Peut-on désirer ce qu'on ne connaît pas ? »

Analyse du sujet au brouillon

  • Désirer : tendre vers un objet que l'on se représente comme source de satisfaction ; le désir se distingue du besoin, qui est biologique et limité, en ce qu'il est conscient, illimité et lié à l'imagination.
  • Connaître : avoir de l'objet une représentation exacte ; mais aussi, plus largement, en avoir une idée, une image, une expérience.
  • Peut-on : est-il possible (fait) ? sommes-nous capables (structure du désir) ? est-il légitime, sensé (valeur) ?
  • Présupposé : le désir aurait un objet déterminé, distinct de lui, qui le précède.

Introduction rédigée

On rapporte souvent l'adage latin, tiré d'Ovide, selon lequel il n'y a pas de désir de ce qui est inconnu. L'expérience semble lui donner raison : nul ne désire un fruit dont il n'a jamais entendu parler, ni un métier dont il ignore l'existence. Pourtant, l'adolescent qui veut « autre chose » que la vie qu'il mène, le voyageur attiré par un pays qu'il n'a jamais vu, ou l'amoureux qui découvre la personne aimée à mesure qu'il la désire, semblent désirer précisément ce qu'ils ne connaissent pas encore.

Désirer, c'est tendre vers un objet que l'on se représente comme capable de nous satisfaire. Connaître, c'est posséder une représentation exacte de cet objet. La question est alors de savoir s'il est possible, et peut-être légitime, de tendre vers ce dont on n'a aucune représentation exacte.

Spontanément, on répondra par la négative : pour tendre vers quelque chose, il faut savoir vers quoi l'on tend ; un désir sans objet connu serait un désir sans direction, donc rien. Mais si l'on ne désirait que ce que l'on connaît déjà parfaitement, le désir deviendrait inutile, car ce que l'on connaît pleinement, on le possède déjà d'une certaine façon. Le désir semble ainsi supposer à la fois une connaissance et une ignorance. Dès lors, le désir est-il guidé par la connaissance de son objet, ou bien est-ce lui qui, par son mouvement même, fait exister et valoir ce qu'il vise ?

Nous verrons d'abord que tout désir paraît exiger une connaissance préalable de son objet. Nous montrerons ensuite que le désir se nourrit pourtant de l'inconnu et de la part d'ignorance qui entoure ce qu'il vise. Nous nous demanderons enfin si le désir ne précède pas son objet, de sorte qu'il serait moins un rapport à une chose connue ou inconnue qu'un mouvement qui produit ses propres objets.

Plan détaillé

I. On ne peut désirer que ce que l'on connaît d'une certaine manière

  • A. Le désir suppose une représentation. À la différence du besoin, qui pousse l'organisme sans représentation précise, le désir vise un objet imaginé. Exemple : on ne désire pas « manger », on désire tel plat dont on garde le souvenir. Sans image, pas de désir.
  • B. Le paradoxe de Ménon. Dans le Ménon de Platon, le personnage objecte à Socrate qu'on ne peut chercher ni ce que l'on connaît (on n'a pas besoin de le chercher) ni ce que l'on ne connaît pas (on ne saurait pas quoi chercher, ni le reconnaître en le trouvant). Appliqué au désir, l'argument montre qu'un objet totalement inconnu ne peut pas même être visé.
  • C. Le désir s'alimente de la connaissance. La publicité ou le bouche-à-oreille créent des désirs en faisant connaître des objets : le désir naît de l'information.

Transition : le désir semble donc exiger un minimum de connaissance. Mais ce minimum n'est jamais une connaissance complète : on désire ce que l'on se représente, non ce que l'on sait exactement. Or c'est peut-être cette part d'ignorance qui fait vivre le désir.

II. Pourtant, le désir se nourrit de l'inconnu

  • A. Le désir comme manque. Dans le Banquet, Platon fait dire à Socrate qu'on ne désire que ce dont on manque, ce que l'on n'a pas. Or ne pas avoir, c'est aussi, d'une certaine façon, ne pas connaître de l'intérieur : la possession pleine éteindrait le désir. Éros est fils de Poros (la ressource) et de Pénia (la pauvreté) : il est entre le savoir et l'ignorance, comme le philosophe.
  • B. L'imagination comble l'inconnu. Le désir pare son objet de qualités qu'il n'a peut-être pas. Rousseau, dans Julie ou la Nouvelle Héloïse, fait de l'attente et de l'illusion le véritable lieu du bonheur, et écrit : « Malheur à qui n'a plus rien à désirer ! » La déception qui suit souvent la possession prouve que l'on désirait une image plus qu'une chose connue.
  • C. Le désir d'inconnu comme tel. Le voyageur, le chercheur, l'enfant qui grandit désirent ce qu'ils ignorent : ils désirent le nouveau en tant que nouveau. Le désir de savoir lui-même porte, par définition, sur ce qu'on ne sait pas encore.

Transition : si l'on désire ce que l'on ignore en partie, c'est que le désir ne dépend pas entièrement de la connaissance de son objet. Mais d'où vient alors cet objet ? Il faut se demander si le désir ne vient pas avant lui.

III. Le désir précède et produit ses objets

  • A. C'est le désir qui fait la valeur. Spinoza, dans l'Éthique (troisième partie), soutient que nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne, mais que nous la jugeons bonne parce que nous la désirons. Le désir, essence même de l'homme selon lui, ne découvre pas une valeur déjà connue : il la confère.
  • B. Désirer sans savoir ce que l'on désire. Freud montre que nos désirs peuvent être inconscients : le sujet ignore ce qu'il désire vraiment et ne le découvre qu'après coup, dans le rêve ou le symptôme. René Girard, de son côté, décrit un désir mimétique : nous désirons ce que d'autres désirent, sans connaître l'objet pour lui-même.
  • C. Connaître ce que l'on désire, une tâche plutôt qu'un préalable. Si l'on peut désirer sans connaître, on ne peut pas désirer bien sans chercher à connaître. La sagesse ne consiste pas à supprimer la part d'inconnu du désir, mais à l'éclairer, en se demandant ce que l'on désire à travers tel objet.

Conclusion rédigée

Nous nous demandions si le désir est guidé par la connaissance de son objet ou s'il fait lui-même exister ce qu'il vise. Il est apparu d'abord qu'un désir totalement aveugle serait impossible : il faut se représenter quelque chose pour y tendre. Mais cette représentation n'est jamais une connaissance, et c'est justement la part d'ignorance et d'imagination qui entretient le désir, au point que la possession le déçoit souvent. Plus profondément, le désir précède ses objets : il leur donne leur valeur et peut même ignorer ce qu'il cherche vraiment. On peut donc désirer ce qu'on ne connaît pas ; on le fait même toujours en partie. Mais cette ignorance n'est pas une fatalité : elle fait de la connaissance de soi et de ses désirs une tâche, celle que la philosophie s'est donnée depuis Socrate. On pourrait alors se demander si un désir entièrement éclairé serait encore un désir, ou déjà une volonté.

Ce que montre ce corrigé

  • L'introduction part d'exemples concrets et opposés, qui font surgir la tension.
  • Chaque terme est défini, et le présupposé (le désir aurait un objet qui le précède) devient la matière de la troisième partie.
  • Les références (Platon, Rousseau, Spinoza, Freud, Girard) sont expliquées et mises au service d'un argument.
  • Les transitions disent ce qui est acquis et ce qui manque.
  • La conclusion répond nettement : oui, mais en un sens précis.

6. Les erreurs fréquentes

  • Le hors-sujet par glissement : traiter « Qu'est-ce que le désir ? » au lieu de « Peut-on désirer ce qu'on ne connaît pas ? ». Chaque paragraphe doit pouvoir se rattacher aux mots exacts du sujet.
  • La récitation de cours : aligner des auteurs (« Selon Platon… selon Spinoza… ») sans argument propre. Le correcteur attend une pensée, pas un catalogue.
  • La fausse problématique : reformuler le sujet en trois questions (« Qu'est-ce que désirer ? Qu'est-ce que connaître ? Peut-on… ? »). Une problématique formule une tension, pas une liste.
  • Le troisième temps de compromis : « Il faut un juste milieu ». La troisième partie doit déplacer le problème, non couper la poire en deux.
  • Les exemples absents ou décoratifs : un argument sans exemple reste abstrait ; un exemple sans analyse ne prouve rien.
  • Les citations approximatives : mieux vaut résumer fidèlement la thèse d'un auteur que lui prêter une phrase inexacte.
  • L'introduction de généralités : « De tout temps, l'homme a désiré… » ne fait surgir aucun problème.
  • L'absence de conclusion faute de temps : d'où l'intérêt de la rédiger au brouillon.

7. Grille d'auto-correction

À relire avant de rendre la copie, ou pour évaluer un entraînement.

Critère Question à se poser Oui / Non
Analyse Ai-je défini chaque terme du sujet, y compris les « petits mots » ?
Analyse Ai-je repéré au moins deux sens d'un terme clé ?
Problématique Ma problématique oppose-t-elle deux réponses défendables ?
Problématique Se termine-t-elle par une question plus précise que le sujet ?
Plan Chaque partie répond-elle à la problématique ?
Plan La troisième partie déplace-t-elle le problème au lieu de faire un compromis ?
Arguments Chaque sous-partie contient-elle un argument, un exemple et une analyse ?
Références Mes références sont-elles exactes et expliquées ?
Transitions Chaque transition dit-elle ce qui est acquis et ce qui manque ?
Conclusion Ai-je donné une réponse nette, justifiée par le parcours ?
Langue Ai-je relu l'orthographe, la syntaxe et la ponctuation ?

Une copie qui coche toutes les lignes n'est pas forcément brillante, mais elle est solide : elle montre que l'élève a compris ce qu'est une dissertation.

Conclusion

La dissertation de philosophie n'exige pas de génie mais de la méthode : lire le sujet mot à mot, construire une tension, l'explorer en trois moments liés, conclure par une réponse assumée. Le corrigé proposé ici est un modèle pour apprendre ces gestes, non un texte à reproduire : l'essentiel est de les refaire soi-même sur d'autres sujets, en chronométrant le brouillon. Une fois la méthode intériorisée, elle sert bien au-delà du bac, partout où il faut penser une question plutôt que lui donner une réponse toute faite.

Bibliographie

  • Platon, Ménon.
  • Platon, Le Banquet.
  • Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse.
  • Baruch Spinoza, Éthique, troisième partie.
  • René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque.