Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 000 mots. Plan progressif en trois parties.
Introduction
Au début de 2001 : l'Odyssée de l'espace, de Stanley Kubrick, un hominidé découvre qu'un os peut servir d'arme. Il frappe, triomphe, lance l'os dans les airs ; l'image enchaîne alors directement sur un vaisseau spatial flottant en orbite. En un seul raccord, des millénaires d'histoire sont résumés : de l'outil le plus rudimentaire à la conquête du ciel, l'homme n'aurait cessé de s'arracher à sa condition naturelle. Mais le film rappelle aussi que le premier usage de l'outil est de tuer, et que l'ordinateur de bord finira par se retourner contre l'équipage.
La technique désigne l'ensemble des procédés, des outils et des machines par lesquels l'homme transforme son milieu pour satisfaire ses besoins. La nature peut s'entendre en deux sens : la nature extérieure, c'est-à-dire le monde physique et vivant avec ses lois, ses ressources et ses menaces ; et la nature humaine, c'est-à-dire notre corps, nos besoins, nos limites biologiques. Libérer, enfin, c'est délivrer d'une contrainte, d'une dépendance ou d'une domination.
À première vue, la réponse est évidente : le chauffage nous libère du froid, la médecine de nombreuses maladies, l'avion de la distance. Mais une libération suppose qu'on ne retombe pas dans une autre dépendance. Or l'homme moderne dépend de ses réseaux, de ses machines et de ressources naturelles que la technique elle-même raréfie. La technique est-elle l'instrument par lequel l'homme s'affranchit de la nature, ou ne fait-elle que déplacer sa dépendance, au risque de l'enchaîner à ses propres œuvres et de menacer la nature dont il continue de vivre ?
Nous verrons d'abord en quoi la technique apparaît comme une libération à l'égard de la nature. Nous montrerons ensuite que cette libération crée de nouvelles servitudes. Nous nous demanderons enfin si la technique n'est pas moins une sortie hors de la nature qu'une manière proprement humaine d'habiter le monde.
Plan détaillé
- I. La technique, arrachement à la nécessité naturelle
- A. Suppléer aux manques de la nature humaine
- B. Devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes)
- C. Une libération de l'esprit autant que du corps
- II. Une libération qui produit de nouvelles dépendances
- A. On ne commande à la nature qu'en lui obéissant (Bacon)
- B. La dépendance à l'égard de la technique elle-même (Rousseau, Heidegger)
- C. La nature menacée, l'homme menacé (Jonas)
- III. Ni sortie hors de la nature, ni retour à elle
- A. La technique prolonge le vivant (Leroi-Gourhan, Canguilhem)
- B. La liberté comme tâche : comprendre et maîtriser la technique
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I. La technique, arrachement à la nécessité naturelle
A. Suppléer aux manques de la nature humaine
Comparé aux autres animaux, l'homme est mal armé. Il n'a ni la vitesse du cheval, ni la force de l'ours, ni la fourrure du loup ; son petit naît incapable de se suffire pendant des années. Sans technique, il serait livré à toutes les rigueurs du climat et à tous les prédateurs. Le feu, l'abri, le vêtement, l'outil ne sont pas pour lui des luxes, mais les conditions mêmes de sa survie.
En ce premier sens, la technique libère l'homme de la nature au sens le plus concret : elle le soustrait à la dépendance immédiate envers ce que le milieu lui donne ou lui refuse. L'agriculture le délivre des aléas de la cueillette ; le grenier, de la famine saisonnière ; la maison, des intempéries. Chaque invention desserre un peu l'étau de la nécessité.
B. Devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes)
Avec la science moderne, cette libération change d'échelle et de nature. Dans la sixième partie du Discours de la méthode, Descartes oppose à la philosophie spéculative des écoles une philosophie pratique, qui, en connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air et des astres aussi distinctement que les métiers de nos artisans, pourrait nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Il pense en particulier à la médecine, dont il espère qu'elle nous délivrera d'une infinité de maladies et peut-être même de l'affaiblissement de la vieillesse.
Le « comme » est important : Descartes ne prétend pas que l'homme devienne Dieu, propriétaire véritable du monde. Mais il dessine le programme de la modernité technique : connaître la nature pour la mettre au service de l'homme. Ce programme a largement tenu ses promesses. L'espérance de vie a considérablement augmenté, des épidémies jadis mortelles ont reculé, et la plupart des contraintes naturelles qui pesaient sur nos ancêtres ne pèsent plus sur nous.
C. Une libération de l'esprit autant que du corps
La technique ne libère pas seulement le corps de la peine ; elle libère aussi du temps et de l'attention. La machine à laver, l'électricité, les transports ont rendu disponibles des heures autrefois consacrées aux tâches de subsistance. Bergson, dans L'Évolution créatrice, propose d'ailleurs de définir l'homme comme homo faber plutôt que comme homo sapiens : l'intelligence est d'abord la faculté de fabriquer des outils, et en particulier des outils à faire des outils. C'est en fabriquant que l'homme a appris à penser, et la technique est inséparable de l'émancipation de l'intelligence elle-même.
Transition. Pourtant, chaque libération semble s'accompagner d'une nouvelle dépendance. Une panne d'électricité suffit à rappeler que l'homme moderne, délivré du froid, est livré à un réseau dont il ne maîtrise rien.
II. Une libération qui produit de nouvelles dépendances
A. On ne commande à la nature qu'en lui obéissant (Bacon)
Francis Bacon, l'un des premiers théoriciens de la science expérimentale, le formule dans le Novum Organum : on ne vainc la nature qu'en obéissant à ses lois. L'ingénieur ne s'affranchit pas de la pesanteur, il l'utilise ; l'avion ne nie pas les lois de l'aérodynamique, il les exploite. La technique ne nous fait donc pas sortir de la nature, elle nous y fait entrer plus profondément. La maîtrise technique est une soumission intelligente.
Cette remarque relativise l'idée de libération. Nous restons des êtres naturels, soumis aux mêmes lois physiques et biologiques, et la technique ne fait que nous apprendre à jouer avec elles. Le médecin qui soigne ne supprime pas la mortalité ; il la retarde.
B. La dépendance à l'égard de la technique elle-même (Rousseau, Heidegger)
Plus grave, la technique crée une dépendance nouvelle, à l'égard d'elle-même. Rousseau, dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, remarque que l'homme sauvage, n'ayant que son corps pour tout outil, en tire une vigueur et une adresse que l'homme civilisé a perdues. Ôtez à celui-ci ses instruments, il devient incapable de se suffire. Les commodités deviennent des besoins, et leur privation est plus cruelle que leur possession n'était douce.
Heidegger, dans sa conférence sur La Question de la technique, approfondit ce diagnostic. La technique moderne n'est pas un simple ensemble de moyens neutres : elle est une manière de dévoiler le monde. Elle somme la nature de livrer de l'énergie stockable et exploitable ; le fleuve n'est plus un paysage, mais un fournisseur de pression hydraulique pour la centrale. Or cette logique finit par s'étendre à l'homme lui-même, considéré comme une ressource parmi d'autres. L'homme qui croyait dominer la technique se trouve pris dans un dispositif qui le dépasse.
C. La nature menacée, l'homme menacé (Jonas)
Enfin, la puissance technique s'est retournée contre son point d'appui. Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité, constate que l'action humaine, désormais capable de modifier durablement la planète, a changé de nature. Épuisement des ressources, dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité : la nature dont la technique devait nous libérer est devenue vulnérable, et sa vulnérabilité nous menace à notre tour. Jonas en tire un nouvel impératif : agir de façon que les effets de notre action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre.
On mesure alors l'ambiguïté de la libération technique. En prétendant nous affranchir de la nature, nous avons oublié que nous en faisons partie. Le rêve de maîtrise débouche sur une dépendance accrue, non plus à l'égard d'une nature hostile, mais à l'égard d'une nature abîmée.
Transition. Faut-il pour autant condamner la technique et rêver d'un retour à la nature ? Ce serait oublier qu'il n'y a jamais eu d'homme sans technique. Peut-être faut-il remettre en question l'opposition même entre technique et nature.
III. Ni sortie hors de la nature, ni retour à elle
A. La technique prolonge le vivant (Leroi-Gourhan, Canguilhem)
L'anthropologue André Leroi-Gourhan, dans Le Geste et la Parole, montre que la technique est inséparable de l'évolution humaine elle-même. La libération de la main par la station debout a permis l'outil, qui a permis à son tour le développement du cerveau et du langage. L'homme a progressivement extériorisé ses fonctions : l'outil prolonge la main, l'écriture la mémoire, la machine la force musculaire. La technique n'est pas un arrachement à la nature humaine ; elle est la forme que prend cette nature.
Georges Canguilhem, dans « Machine et organisme », texte recueilli dans La Connaissance de la vie, invite de même à comprendre la technique comme un phénomène vital : l'outil et la machine sont des prolongements de l'organisme, des manières pour le vivant humain de résoudre les problèmes que lui pose son milieu. Il n'y a donc pas d'un côté la nature et de l'autre la technique, mais une nature humaine qui se réalise techniquement.
B. La liberté comme tâche : comprendre et maîtriser la technique
Si la technique ne nous fait pas sortir de la nature, la question de la libération se pose autrement. Elle ne consiste plus à s'affranchir de la nature, mais à ne pas devenir l'esclave de ses propres outils. Gilbert Simondon, dans Du mode d'existence des objets techniques, reproche à la culture moderne d'ignorer la technique, de la traiter soit comme un simple ustensile, soit comme une menace. Ce mépris produit l'aliénation : l'homme qui ne comprend pas les machines qu'il utilise est à leur merci. La liberté passe par la connaissance des objets techniques, par l'intégration de la technique dans la culture.
La technique peut alors redevenir libératrice, mais à condition d'être orientée par des fins que nous choisissons. Jonas ne demande pas qu'on abandonne la technique ; il demande qu'on en pense les conséquences. La libération n'est pas un acquis que la technique offrirait automatiquement ; elle est une tâche politique et morale.
Conclusion
La technique libère indéniablement l'homme de bien des contraintes naturelles : elle compense la faiblesse de son corps, recule les limites de la maladie et du besoin, et réalise en partie le programme cartésien de maîtrise. Mais cette libération a son revers. La technique ne commande à la nature qu'en lui obéissant, elle crée une dépendance envers elle-même et elle fragilise le monde naturel dont nous continuons de vivre. L'erreur est sans doute d'avoir pensé la technique comme une sortie hors de la nature. Elle est plutôt la manière humaine d'exister dans la nature. Elle ne nous libère donc pas de la nature ; elle nous donne les moyens d'une liberté qui dépend de l'usage que nous en faisons.
Une question s'impose alors : qui décide de cet usage ? Si la technique engage l'avenir de tous, sa maîtrise ne relève-t-elle pas moins des ingénieurs que des citoyens ?
Bibliographie
- René Descartes, Discours de la méthode, sixième partie.
- Francis Bacon, Novum Organum.
- Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.
- Martin Heidegger, « La question de la technique », dans Essais et conférences.
- Hans Jonas, Le Principe responsabilité.
- André Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole.