La conscience peut-elle nous tromper ? (dissertation corrigée et plan détaillé)

2 110 mots · ≈7 pages · Terminale · Dissertation

Dissertation de philosophie pour la Terminale — à peu près 2 300 mots. Ouverture par une expérience de psychologie, puis trois parties : un témoin infaillible, un témoin qui fabrique ses raisons, un témoin qu'on croit à tort complet.

Introduction

Deux psychologues américains, Richard Nisbett et Timothy Wilson, ont rapporté une expérience menée dans un grand magasin. On présentait aux passants quatre paires de bas disposées en ligne et on leur demandait laquelle était de meilleure qualité. Les paires étaient identiques. Les clients choisissaient pourtant plus souvent celle de droite, et justifiaient leur choix par la finesse de la maille ou la souplesse du tissu. Quand on leur demandait si la position avait pu jouer, ils niaient. Chacun avait la conscience nette d'avoir comparé et jugé ; ce dont il avait conscience ne correspondait à rien.

La conscience est ce par quoi un être se rapporte à ce qu'il vit en le sachant: elle accompagne nos perceptions, nos pensées, nos choix. Tromper, c'est faire prendre le faux pour le vrai, par ruse ou par simple apparence. La question n'est pas de savoir si nous nous trompons parfois, ce qui est évident, mais si c'est la conscience elle-même qui peut être la source de l'erreur, alors qu'elle semble être notre seul accès à ce que nous pensons.

Le paradoxe est le suivant : pour découvrir que la conscience m'a trompé, il me faut encore une conscience. Si elle n'était jamais fiable, je ne pourrais pas même m'en apercevoir ; si elle l'était toujours, l'expérience des bas serait inexplicable. La conscience est-elle un témoin infaillible de ce qui se passe en nous, ou un narrateur qui comble ses lacunes en inventant ?

On verra d'abord qu'il existe un domaine où la conscience ne peut pas tromper. On montrera ensuite qu'au-delà de ce domaine, elle fabrique des explications et ignore une grande part de ce qui la détermine. On se demandera enfin si l'erreur ne vient pas moins de la conscience que du crédit excessif que nous lui faisons.

La conscience peut-elle nous tromper ? Plan détaillé

  • I. Le seul témoin qu'on ne peut récuser
    • a) « Il me semble » : la certitude de l'apparaître
    • b) La douleur dans un membre absent
  • II. Un narrateur qui invente ses raisons
    • a) La pierre qui se croirait libre
    • b) Ce qui échappe : petites perceptions, instincts, conditions sociales
  • III. L'erreur est dans la confiance, non dans le témoignage
    • a) Juger au-delà de ce que l'on sait
    • b) Une conscience qui apprend à se corriger

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I. Le seul témoin qu'on ne peut récuser

a) « Il me semble » : la certitude de l'apparaître

Descartes, dans les Méditations métaphysiques, a cherché ce qui résiste au doute le plus radical. Les sens trompent parfois ; le rêve imite parfaitement la veille ; un malin génie pourrait m'abuser jusque dans les vérités mathématiques. Pourtant, quelque chose demeure : pendant que je doute, je pense, et pendant que je pense, je suis. La conscience de penser ne peut pas être fausse, puisque la tromperie supposerait encore quelqu'un qui pense être trompé.

La deuxième Méditation précise la portée de cette certitude. Je peux me tromper sur l'existence de la lumière que je crois voir ; je rêve peut-être. Mais il est certain qu'il me semble voir de la lumière. Ce qui est indubitable n'est pas l'objet, c'est l'apparaître en tant que tel. Sur ce terrain, la conscience est infaillible par définition : il n'y a pas de différence entre paraître penser et penser, entre sembler souffrir et souffrir.

Il faut mesurer ce que cela signifie pour notre question. La conscience ne peut pas nous tromper sur le fait qu'elle est en train de vivre quelque chose. Les clients du magasin avaient réellement l'impression d'une différence de qualité ; cette impression existait. L'erreur, s'il y en a une, est ailleurs.

b) La douleur dans un membre absent

Descartes rapporte lui-même un cas qui éclaire cette distinction. Dans la sixième Méditation, il rappelle que des personnes à qui l'on avait coupé une jambe ou un bras disaient sentir encore, parfois, de la douleur dans la partie qu'elles n'avaient plus. La médecine moderne connaît bien ce phénomène sous le nom de membre fantôme.

Que nous apprend-il ? La douleur est réelle : celui qui l'éprouve ne se trompe pas en disant qu'il souffre. Ce qui est faux, c'est la localisation, l'idée spontanée que la douleur est dans le pied. La conscience ne ment pas sur ce qu'elle éprouve ; elle se trompe sur ce à quoi elle rapporte ce qu'elle éprouve. Elle est fiable comme sentiment, faillible comme interprétation.

On aboutit ainsi à une première réponse : la conscience ne peut pas nous tromper sur son propre contenu immédiat. Mais elle ne se contente jamais de ce contenu. Elle situe, explique, attribue des causes et des raisons, et c'est précisément là que le doute commence.

II. Un narrateur qui invente ses raisons

a) La pierre qui se croirait libre

Spinoza, dans une lettre adressée à un correspondant qui l'interrogeait sur la liberté, propose une fiction saisissante. Imaginons une pierre lancée en l'air qui, pendant son mouvement, aurait conscience de son effort pour continuer à se mouvoir. Elle se croirait libre, et penserait ne poursuivre sa course que parce qu'elle le veut. Telle est, selon Spinoza, la liberté humaine dont tous se vantent : les hommes ont conscience de leurs désirs et ignorent les causes qui les déterminent.

L'exemple ne dit pas que la pierre se trompe sur ce qu'elle sent : elle sent bien son élan. Il dit qu'elle tire de ce sentiment une conclusion fausse sur sa cause. La conscience est ici un spectateur qui assiste à la fin d'une histoire dont il n'a pas vu le début, et qui se donne le premier rôle.

L'expérience des bas confirme ce schéma avec une précision presque cruelle. Les clients ne mentaient pas ; ils croyaient sincèrement avoir jugé sur la qualité. Leur conscience a produit, après coup, une raison plausible pour un choix qui avait une autre origine. On pourrait multiplier les exemples quotidiens : celui qui se croit en colère pour une remarque blessante alors qu'il est surtout épuisé, celle qui croit choisir un appartement pour sa lumière alors qu'il lui rappelle la maison de son enfance. Le phénomène a été retrouvé sous d'autres formes. Des chercheurs suédois ont présenté à des participants deux photographies de visages, leur ont demandé lequel ils trouvaient le plus attirant, puis, par un tour de passe-passe, leur ont tendu l'autre photo en les priant de justifier leur choix. La plupart ne remarquaient pas l'échange et expliquaient avec aplomb pourquoi ils préféraient un visage qu'ils n'avaient pas choisi.

La conscience raconte, et elle raconte de manière cohérente ; mais la cohérence d'un récit n'est pas une preuve de sa vérité.

b) Ce qui échappe : petites perceptions, instincts, conditions sociales

À ces explications inventées s'ajoute tout ce que la conscience ne saisit pas. Leibniz, dans la préface des Nouveaux Essais sur l'entendement humain, montre qu'une multitude de perceptions trop petites pour être remarquées agissent sur nous. Au bord de la mer, j'entends le grondement des vagues ; mais ce grondement est fait du bruit de chaque vague, que je n'entends pas séparément. Si je ne percevais pas, faiblement, chacune d'elles, je n'entendrais pas leur somme. Une part de notre vie mentale se déroule donc sous le seuil de la conscience.

Nietzsche va plus loin dans Le Gai Savoir. La conscience ne serait pas le centre de la vie psychique, mais une sorte de surface tardive, développée par la nécessité de communiquer avec autrui. Ce qui devient conscient, c'est ce qui peut se dire, donc ce qui est commun, général, grossier. L'essentiel de nos pensées et de nos instincts reste en dessous, et la conscience n'en offre qu'une traduction appauvrie.

Marx, enfin, déplace le problème vers la société. Dans la préface de la Contribution à la critique de l'économie politique, il affirme que ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, mais leur existence sociale qui détermine leur conscience. Ce que je tiens pour évident, naturel, juste, porte la marque de la place que j'occupe. Un propriétaire et un ouvrier peuvent avoir chacun la conscience claire de défendre l'intérêt général, alors que chacun exprime, sans le savoir, l'intérêt de sa position.

La conscience apparaît alors comme un témoin à la fois sincère et partiel. Elle ne dit que ce qu'elle voit, mais elle voit peu, et comble par des récits ce qu'elle ne voit pas.

III. L'erreur est dans la confiance, non dans le témoignage

a) Juger au-delà de ce que l'on sait

Faut-il en conclure que la conscience est trompeuse par nature ? Descartes, encore, permet de nuancer. Dans la quatrième Méditation, il cherche d'où vient l'erreur, puisqu'un Dieu vérace ne peut pas l'avoir voulue. Sa réponse est que l'erreur n'est pas dans les idées elles-mêmes, mais dans le jugement. Notre entendement est limité, alors que notre volonté est sans bornes ; nous affirmons donc souvent plus que nous ne savons. Se tromper, c'est donner son assentiment à ce que l'on ne conçoit pas clairement.

Appliqué à la conscience, ce principe change la question. La conscience livre des données : une douleur, une impression de qualité, un élan. L'erreur commence quand nous jugeons que ces données disent tout, que la douleur est dans le pied, que la qualité est dans le tissu, que l'élan vient de nous seuls. Ce n'est pas la conscience qui nous trompe, c'est nous qui la prenons pour un tribunal souverain alors qu'elle n'est qu'un témoin.

Cette distinction n'est pas une subtilité verbale. Elle signifie que la tromperie n'est pas fatale : il dépend en partie de nous de suspendre notre jugement, de demander d'autres témoignages, de tenir nos explications spontanées pour des hypothèses.

b) Une conscience qui apprend à se corriger

C'est d'ailleurs ce que nous faisons toutes les fois que nous découvrons une erreur. L'amputé apprend à reconnaître que la douleur ne vient pas d'un pied absent ; le chercheur, en déplaçant les paires de bas, révèle l'effet de position ; le lecteur de Marx apprend à soupçonner ses évidences. Dans chaque cas, c'est encore la conscience qui se corrige, mais une conscience instruite par d'autres : par l'expérience organisée, par la science, par le regard d'autrui. C'est le sens de la méthode expérimentale en psychologie : elle ne méprise pas ce que disent les sujets, mais elle refuse d'y voir l'explication dernière de ce qu'ils font.

On retrouve ici le paradoxe de départ, mais il cesse d'être une impasse. La conscience ne peut pas se juger de l'extérieur, et pourtant elle peut se reprendre : elle se dédouble en réfléchissant sur elle-même, elle compare ses récits avec des faits, elle accepte d'être contredite. La conscience réflexive n'est pas plus infaillible que la conscience immédiate, mais elle sait qu'elle est faillible, ce qui change tout.

On peut alors répondre à la question avec nuance. La conscience peut nous tromper, non sur ce qu'elle vit, mais sur ce qu'elle croit savoir de ses causes. Elle nous trompe surtout lorsque nous lui demandons plus qu'elle ne peut donner. Une conscience qui se sait partielle devient le meilleur instrument contre ses propres illusions.

Conclusion

Il existe un domaine où la conscience ne peut pas nous tromper : celui de l'apparaître immédiat, où sembler penser, c'est penser, et sembler souffrir, c'est souffrir. Descartes en a fait le socle de toute certitude. Mais dès qu'elle explique, localise ou justifie, la conscience devient un narrateur qui ignore une grande part de ce qui la détermine : les causes de ses désirs selon Spinoza, les petites perceptions selon Leibniz, les instincts selon Nietzsche, les conditions sociales selon Marx. L'expérience des bas en offre une illustration presque comique. Pourtant, l'erreur vient moins de la conscience que du jugement trop pressé qui la tient pour complète. Elle nous trompe quand nous la croyons sur parole ; elle nous détrompe quand nous l'obligeons à rendre des comptes.

Une question prolonge la réflexion : si la conscience a besoin d'autrui et de la science pour se corriger, la connaissance de soi est-elle encore une affaire intérieure, ou devient-elle une enquête menée avec les autres ?

Bibliographie

  • René Descartes, Méditations métaphysiques, deuxième, quatrième et sixième méditations.
  • Baruch Spinoza, Correspondance, lettre à Schuller sur la liberté.
  • Gottfried Wilhelm Leibniz, Nouveaux Essais sur l'entendement humain, préface.
  • Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, § 354.
  • Karl Marx, Contribution à la critique de l'économie politique, préface.

Sujets apparentés

  • Avoir conscience de soi, est-ce se connaître ? Distinguer le sentiment d'exister de la connaissance de ce que l'on est.
  • Nos perceptions nous trompent-elles ? Reprendre le membre fantôme pour séparer la sensation de son interprétation.
  • Sommes-nous libres parce que nous avons conscience de nos choix ? Confronter la pierre de Spinoza à la liberté selon Descartes.
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