Dissertation de philosophie — Terminale — environ 1 900 mots.
Introduction
« Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Par cette formule des Pensées, Pascal moque la justice des hommes, qui change selon les frontières. Si ce qui est juste ici est injuste là-bas, n'en va-t-il pas de même de notre sens du bien et du mal ? Nous croyons entendre en nous une voix qui juge nos actes ; peut-être n'est-ce que l'écho des leçons reçues dans l'enfance.
La conscience morale est la faculté de juger de la valeur morale de nos actions, avant (elle nous retient ou nous pousse), pendant et après (elle nous approuve ou nous accable de remords). L'éducation désigne l'ensemble des influences par lesquelles une société transmet à l'enfant ses règles, ses valeurs et ses manières d'être : famille, école, religion, coutumes. Le terme résultat suggère un produit passif, fabriqué de l'extérieur ; et la restriction ne… que invite à se demander si la conscience se réduit entièrement à ce produit.
Le problème est le suivant : si la conscience morale n'est que le reflet des normes apprises, comment peut-elle juger ces normes elles-mêmes et parfois s'y opposer ? Mais si elle est indépendante de l'éducation, comment expliquer la diversité des morales ?
Nous examinerons d'abord les arguments qui font de la conscience morale un produit de l'éducation et de la société. Nous verrons ensuite que cette réduction se heurte à l'universalité et à l'autonomie du jugement moral. Nous montrerons enfin que l'éducation, loin de fabriquer la conscience, peut être ce qui l'éveille et la rend capable de se dépasser.
Plan détaillé
- I. Une conscience fabriquée : la morale comme héritage
- A. La force de la coutume (Montaigne, Pascal)
- B. La société qui parle en nous (Durkheim)
- C. Le surmoi et la mauvaise conscience (Freud, Nietzsche)
- II. Ce que l'éducation ne peut expliquer
- A. La voix de la nature : Rousseau
- B. La loi morale en moi : Kant
- C. Le conflit entre conscience et société
- III. L'éducation comme éveil de la conscience
- A. Discipliner pour rendre libre
- B. Morale close et morale ouverte (Bergson)
- C. Une conscience qui se forme et se juge elle-même
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I. Une conscience fabriquée : la morale comme héritage
A. La force de la coutume
Montaigne, dans le chapitre des Essais consacré à la coutume, multiplie les exemples de peuples dont les mœurs nous paraissent étranges ou choquantes et qui les tiennent pourtant pour évidentes. Il en tire une conclusion radicale : les lois de la conscience, que nous croyons venir de la nature, naissent en réalité de la coutume. Chacun vénère intérieurement les opinions et les mœurs approuvées autour de lui, et ne peut s'en écarter sans remords.
Pascal radicalise ce constat : la coutume est une « seconde nature », et peut-être la nature n'est-elle elle-même qu'une première coutume. Ce que nous éprouvons comme une évidence morale est souvent une habitude si ancienne que nous en avons oublié l'origine. Le sentiment d'évidence ne prouve donc rien : il est précisément l'effet le plus profond de l'éducation.
B. La société qui parle en nous
Durkheim donne à cette idée une forme sociologique. Les règles morales sont des faits sociaux : elles existent avant l'individu, s'imposent à lui et varient selon les sociétés. L'éducation est, selon lui, la socialisation méthodique de la jeune génération : elle crée en l'enfant un être social qui se superpose à l'être individuel. Le sentiment d'obligation que nous éprouvons n'est alors que l'autorité de la société intériorisée. Quand notre conscience nous reproche une faute, c'est en réalité le groupe qui nous juge à travers nous.
C. Le surmoi et la mauvaise conscience
La psychanalyse précise le mécanisme de cette intériorisation. Freud décrit le surmoi comme l'instance psychique qui se forme par l'intériorisation des interdits parentaux. L'enfant, d'abord retenu par la peur de perdre l'amour de ses parents, finit par porter en lui l'autorité qui l'empêchait d'agir. Dans Malaise dans la civilisation, Freud montre que la culpabilité naît de l'agressivité retournée contre le moi : la conscience morale est sévère à proportion des renoncements qu'elle impose.
Nietzsche, dans la deuxième dissertation de la Généalogie de la morale, avait proposé une généalogie voisine. La « mauvaise conscience » serait née lorsque l'homme, enfermé dans la société et la paix, a dû retourner contre lui-même les instincts qu'il ne pouvait plus décharger au dehors. La conscience n'est pas une voix divine : elle a une histoire, souvent cruelle, faite de dressage et de châtiments.
Transition. Ces analyses sont puissantes : elles expliquent la diversité des morales et la force des remords. Mais elles laissent une difficulté entière. Si la conscience n'était que la société en nous, comment comprendre qu'un individu puisse condamner sa propre société au nom de sa conscience ?
II. Ce que l'éducation ne peut expliquer
A. La voix de la nature : Rousseau
Rousseau, dans la « Profession de foi du vicaire savoyard » (Émile, livre IV), affirme qu'il existe au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu. Il s'exclame : « Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ». La conscience n'est pas un jugement appris mais un sentiment : nous aimons le bien naturellement, comme nous aimons notre propre conservation.
Rousseau répond directement à l'argument de Montaigne : sous la diversité des coutumes, on retrouve partout les mêmes idées de justice. Nulle part on n'admire celui qui trahit son ami ou qui opprime le faible. Si l'éducation semble parfois étouffer la conscience, c'est parce que la société corrompt ; c'est pourquoi l'éducation de l'Émile est d'abord « négative » : elle protège la nature au lieu de la façonner.
B. La loi morale en moi : Kant
Kant ne fonde pas la morale sur un sentiment, mais sur la raison. Dans la Critique de la raison pratique, il évoque les deux choses qui le remplissent d'admiration : « le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi ». Cette loi n'est pas un contenu appris ; elle est la forme même de la raison pratique, qui exige d'agir selon une maxime que l'on puisse vouloir universelle.
L'argument kantien est décisif contre la réduction sociologique. Une règle apprise vaut parce qu'une autorité l'impose : elle relève de l'hétéronomie. La loi morale, au contraire, vaut par elle-même : la volonté se la donne, c'est l'autonomie. Or tout homme, même peu instruit, sait reconnaître qu'il ne doit pas mentir pour se tirer d'affaire, même s'il le fait. La conscience morale suppose donc une raison commune que l'éducation ne crée pas.
C. Le conflit entre conscience et société
L'histoire confirme cette irréductibilité. L'Antigone de Sophocle enterre son frère malgré l'interdit de Créon, au nom de lois non écrites. Socrate, dans l'Apologie, préfère mourir que renoncer à ce que lui dicte son « démon ». Ceux qui ont refusé d'obéir à des lois injustes avaient pourtant reçu l'éducation de leur temps. Si la conscience n'était que l'éducation intériorisée, la désobéissance morale serait impossible ; or elle existe, et nous l'admirons.
L'exemple inverse est tout aussi éclairant. Dans Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt décrit un fonctionnaire du génocide qui n'avait rien d'un monstre : il se présentait comme un homme qui avait fait son devoir et obéi aux ordres. Ce qu'Arendt appelle la « banalité du mal » tient à une absence de pensée, à l'incapacité de se mettre à la place d'autrui et de juger par soi-même. Une conscience entièrement façonnée par les normes du groupe peut donc accompagner les pires crimes sans protester. C'est la preuve que la conscience morale digne de ce nom ne se confond pas avec la conformité : elle commence quand l'individu se demande si ce qu'on lui a appris est juste.
Transition. Faut-il pour autant considérer la conscience comme une faculté toute faite, indépendante de toute formation ? Ce serait oublier que l'enfant ne naît pas avec une conscience morale développée, et que Kant lui-même accordait une grande importance à l'éducation. Le vrai problème est de comprendre comment l'éducation peut produire une conscience qui la dépasse.
III. L'éducation comme éveil de la conscience
A. Discipliner pour rendre libre
Dans ses Réflexions sur l'éducation, Kant affirme que l'homme ne peut devenir homme que par l'éducation. Mais il distingue plusieurs moments : la discipline, qui réprime la sauvagerie ; l'instruction, qui donne des savoirs ; et surtout la moralisation, qui doit apprendre à l'enfant à agir d'après des principes qu'il comprend, et non par crainte de la punition. Le but de l'éducation morale est de rendre l'élève capable de se passer de son éducateur.
Il y a là un paradoxe fécond : l'éducation est nécessaire à la conscience morale, mais elle n'en est pas la cause suffisante. Elle fournit l'occasion, l'exercice, les exemples ; la raison de l'élève fait le reste. Une conscience qui ne serait que le résultat de l'éducation serait un dressage ; une conscience qui en est le fruit véritable est une liberté.
B. Morale close et morale ouverte
Bergson, dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, distingue deux sources de l'obligation. La morale close est celle de la pression sociale : elle attache l'individu à son groupe et correspond assez bien à la description de Durkheim. La morale ouverte naît de l'élan de personnalités d'exception, saints ou sages, qui étendent l'amour à l'humanité entière. Elle ne contraint pas, elle attire : elle agit par l'exemple et l'appel.
Cette distinction permet de concilier les deux thèses. Une part de notre conscience est bien héritée de l'éducation et de la société ; mais une autre part répond à des modèles qui dépassent toute société particulière. L'éducation elle-même transmet ces figures et peut ainsi ouvrir ce qu'elle aurait pu clore.
C. Une conscience qui se forme et se juge elle-même
Il faut enfin reconnaître que la conscience morale n'est jamais achevée. Elle commence par des règles reçues, mais elle les interroge, les compare, les met à l'épreuve des situations. La généalogie de Nietzsche ou de Freud peut elle-même servir cette réflexion : connaître l'origine de mes scrupules me permet de distinguer la culpabilité névrotique, héritée et irrationnelle, de l'exigence morale que je peux justifier.
La conscience morale n'est donc ni une donnée brute, ni un simple produit : elle est une capacité qui se cultive. L'éducation lui donne son premier contenu ; la réflexion la rend responsable de ce contenu.
Conclusion
La conscience morale doit beaucoup à l'éducation : la coutume, la pression sociale et l'intériorisation des interdits expliquent la diversité des morales et la force de nos remords, comme le montrent Montaigne, Durkheim, Freud et Nietzsche. Mais elle ne s'y réduit pas : l'universalité de certaines exigences, l'autonomie de la raison pratique selon Kant et l'existence de la désobéissance morale prouvent qu'elle peut juger ce qu'on lui a appris. L'éducation apparaît alors comme la condition de la conscience plutôt que comme sa cause : bien conduite, elle forme une conscience capable de se passer d'elle.
On peut dès lors se demander si l'éducation morale peut se fixer pour but de former des esprits capables de la contester, et à quelles conditions une société accepte d'élever des consciences plus exigeantes qu'elle.
Bibliographie
- Michel de Montaigne, Essais, livre I, chapitre « De la coutume et de ne changer aisément une loi reçue ».
- Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l'éducation, livre IV.
- Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique ; Réflexions sur l'éducation.
- Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem.
- Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation.
- Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion.