Dissertation de philosophie — Terminale — environ 2 150 mots.
Introduction
Un matin, le téléphone affiche une notification que personne n'a demandée : « Il y a six ans aujourd'hui ». Suit un diaporama, une plage, un visage que l'on avait cessé de voir. L'appareil a décidé de ce dont il fallait se souvenir, et la journée prend une autre couleur. La scène est banale, mais elle grossit un trait de notre mémoire ordinaire : elle aussi choisit souvent sans nous, rouvre ce que nous pensions refermé, et nous impose un passé que nous ne pouvons plus modifier.
Par mémoire, il faut entendre plus que la capacité de retrouver des souvenirs. C'est l'ensemble des manières dont le passé reste présent en nous : images que l'on se rappelle, mais aussi gestes appris, réflexes, préjugés acquis, blessures qui orientent nos réactions. Être prisonnier, c'est être enfermé dans un espace dont on ne peut sortir par sa propre décision. La question suppose donc que le passé, conservé en nous, pourrait limiter ce que nous sommes capables de penser et de faire.
Or l'idée se retourne aussitôt. Un être sans mémoire ne serait pas plus libre : il ne saurait ni ce qu'il veut, ni ce qu'il a promis, ni même qui il est. La mémoire semble à la fois ce qui nous retient et ce qui nous permet d'agir. D'où le problème : le passé que nous portons en nous détermine-t-il nécessairement ce que nous devenons, ou bien peut-il devenir la matière d'une liberté ?
Nous verrons d'abord en quoi la mémoire enferme réellement, par l'habitude, par la répétition et par l'identité qu'elle nous donne. Nous montrerons ensuite qu'elle est pourtant la condition de toute action libre. Nous chercherons enfin si la captivité ne tient pas moins à la mémoire elle-même qu'au rapport que nous entretenons avec elle.
Plan détaillé
I. Une cellule que nous n'avons pas construite
- A. Le corps se souvient pour nous : l'habitude
- B. Ce qui ne passe pas revient : la répétition selon Freud
- C. Être son passé : l'identité comme héritage
II. Sans mémoire, aucune liberté
- A. Le cas de Funes : trop de mémoire ou pas assez de pensée ?
- B. Se souvenir, c'est pouvoir hésiter (Bergson)
- C. L'animal qui peut promettre (Nietzsche)
III. Ce qui emprisonne, c'est un usage du passé
- A. Savoir oublier : la santé selon Nietzsche
- B. Retravailler le souvenir plutôt que le subir
- C. Mémoire collective : du devoir au travail de mémoire
Conclusion et bibliographie
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I. Une cellule que nous n'avons pas construite
A. Le corps se souvient pour nous : l'habitude
La forme la plus discrète de la mémoire est aussi la plus contraignante. Celui qui a appris à taper au clavier avec deux doigts ne parvient plus, adulte, à adopter la bonne méthode : ses mains retournent d'elles-mêmes au vieux geste. Le passé ne se présente pas ici comme un souvenir que l'on contemple, mais comme une pente que l'on suit. Bergson, dans Matière et mémoire, sépare nettement deux mémoires : celle qui revoit un moment unique de notre vie, et celle qui a été montée dans le corps par la répétition, comme une leçon apprise par cœur que l'on récite sans se rappeler aucune des lectures qui l'ont gravée. Cette seconde mémoire n'est plus vraiment représentée ; elle est jouée.
Or ce qui est joué échappe en grande partie à la décision. Nos manières de parler, nos peurs, nos goûts alimentaires, l'accent que nous gardons après des années passées ailleurs : autant de traces qui agissent sans demander notre accord. En ce sens, nous sommes bien enfermés dans un passé qui s'est sédimenté en nous avant que nous ayons pu le juger.
B. Ce qui ne passe pas revient : la répétition selon Freud
La psychanalyse radicalise ce constat. Freud remarque, dans un court article de technique analytique consacré à la remémoration et à la répétition, que le patient ne se souvient pas de certains épisodes de son passé : il les reproduit. Il ne raconte pas le conflit qui l'a opposé à son père, il le rejoue avec son médecin, avec ses chefs, avec ses compagnons. Ce qui a été refoulé n'est pas effacé ; cela revient sous la forme d'actes dont le sujet ne voit pas la source.
La prison est alors d'autant plus solide qu'elle est invisible. Le prisonnier ordinaire connaît ses murs ; celui que son passé gouverne croit choisir librement ce qu'il ne fait que recommencer. Une personne qui, d'une relation à l'autre, retrouve toujours le même type de partenaire et la même rupture n'a pas l'impression d'obéir à sa mémoire : elle a l'impression de vivre sa vie.
C. Être son passé : l'identité comme héritage
Plus profondément encore, la mémoire ne nous enferme pas seulement de l'extérieur : elle constitue ce que nous sommes. Locke, dans l'Essai sur l'entendement humain, fait reposer l'identité personnelle sur la conscience qui s'étend vers les actions passées : je suis la même personne que l'enfant d'autrefois dans la mesure où je peux reconnaître ses actes comme miens. Si l'identité est faite de mémoire, alors s'arracher à sa mémoire reviendrait à s'arracher à soi-même. Le passé n'est pas un fardeau que nous porterions sur le dos ; il est le dos lui-même.
Cette première approche donne donc un sens fort à la question : nous ne sommes pas simplement retenus par notre mémoire, nous sommes faits par elle, et ce qu'elle a fixé semble hors de portée de notre volonté. Mais faut-il en conclure qu'un homme sans passé serait libre ?
II. Sans mémoire, aucune liberté
A. Le cas de Funes : trop de mémoire ou pas assez de pensée ?
Borges a imaginé, dans la nouvelle « Funes ou la mémoire » du recueil Fictions, un jeune homme qui, après une chute de cheval, se met à tout retenir : chaque feuille de chaque arbre, chaque forme de nuage à chaque instant. Funes est paralysé par cette mémoire totale. Il ne parvient pas à comprendre qu'un chien vu de profil et le même chien vu de face portent le même nom ; il passe une journée entière à reconstituer une journée passée. Le narrateur soupçonne qu'il n'était pas très capable de penser, car penser suppose d'oublier des différences pour former des idées générales.
Le récit est précieux pour notre sujet, car il montre que l'enfermement ne vient pas de la mémoire comme telle. Funes est prisonnier non parce qu'il se souvient, mais parce qu'il ne trie pas. Une mémoire humaine ordinaire, elle, sélectionne, résume et généralise. Elle n'est pas un entrepôt mais un atelier.
B. Se souvenir, c'est pouvoir hésiter
Bergson va plus loin : la mémoire est ce qui libère l'action de l'immédiat. Un être réduit à l'instant présent répondrait à chaque stimulation par une réaction fixée, à la manière d'un mécanisme. Celui qui se souvient peut, entre l'excitation et la réponse, faire surgir des expériences passées, les comparer, différer son geste. La mémoire introduit un intervalle, et c'est dans cet intervalle que la conscience trouve sa place et que le choix devient possible.
L'exemple du conducteur novice le fait sentir. Au début, chaque situation imprévue le prend de court ; il freine trop tard ou trop fort. Avec les années, il dispose d'un répertoire de situations vécues qui lui permet d'anticiper, donc de choisir sa manière de conduire au lieu de subir la route. Le passé ne réduit pas ici ses possibilités : il les multiplie.
C. L'animal qui peut promettre
Nietzsche, dans la deuxième dissertation de la Généalogie de la morale, décrit la longue et cruelle histoire par laquelle l'humanité s'est fabriqué une mémoire. Il fallait que l'homme devienne capable de répondre de lui-même, c'est-à-dire de garder présente une volonté passée malgré les changements de son humeur et des circonstances. Promettre, c'est engager aujourd'hui le moi de demain, et cela n'est possible qu'à un être qui se souvient de ce qu'il a voulu.
Toute liberté au sens fort, celle qui ne se réduit pas au caprice, a cette structure. Un projet professionnel, un engagement amoureux, une conviction politique durent dans le temps ; ils exigent qu'on ne recommence pas chaque matin à zéro. Loin d'être une prison, la mémoire est la colonne vertébrale de la volonté.
Mais alors comment comprendre les cas, bien réels, où le passé paralyse ? Si la mémoire n'est ni simplement une cellule ni simplement une libération, c'est peut-être que tout dépend de la manière dont nous l'habitons.
III. Ce qui emprisonne, c'est un usage du passé
A. Savoir oublier : la santé selon Nietzsche
Le même Nietzsche, dans sa Seconde considération inactuelle, met en garde contre l'excès d'histoire. Il oppose le troupeau qui broute sans souvenir, heureux dans l'instant, à l'homme qui ne peut se défaire de ce qui a été et qui traîne son passé comme une chaîne. Il ne propose pas de devenir animal ; il soutient qu'une vie saine a besoin d'une faculté d'oubli active, d'une capacité à fermer certaines portes pour laisser de la place au neuf. Un individu, comme un peuple, a besoin d'un horizon délimité pour agir.
L'oubli dont il s'agit n'est pas une défaillance, c'est une force. Celui qui ressasse une humiliation ancienne ne manque pas de mémoire ; il manque de cette force de digestion qui permettrait au souvenir de nourrir sa vie au lieu de l'empoisonner. La prison n'est donc pas le passé, mais l'incapacité à le métaboliser.
B. Retravailler le souvenir plutôt que le subir
Freud, qui décrivait la répétition, en indiquait aussi l'issue. La cure ne consiste pas à effacer le passé mais à le transformer en souvenir : à faire de ce qui était rejoué aveuglément une histoire que l'on peut raconter, reconnaître et reprendre. Il nomme perlaboration ce lent travail par lequel le sujet traverse ses résistances. Ce qui était agi devient parlé, et ce qui est parlé peut être mis à distance.
Il faut ajouter que la mémoire n'est jamais un enregistrement fixe. Chaque fois que nous rappelons un souvenir, nous le recomposons à partir de ce que nous sommes devenus. Le même échec scolaire peut être raconté, à trente ans, comme la preuve d'une incapacité ou comme le moment où l'on a compris ce qu'on ne voulait pas faire. Les faits ne changent pas ; leur sens, lui, reste ouvert. Nous ne pouvons pas modifier le passé, mais nous décidons en partie de ce qu'il signifie, et c'est par là que la liberté s'y introduit.
C. Mémoire collective : du devoir au travail de mémoire
Le problème se pose enfin à l'échelle des sociétés. Halbwachs a montré que nos souvenirs s'appuient sur des cadres sociaux : nous nous rappelons avec et grâce aux autres, à travers les dates, les lieux et les récits que nous partageons. Une société peut alors être prisonnière de sa mémoire de deux façons opposées : en ressassant indéfiniment une blessure qui justifie toutes les rancunes, ou en refusant de regarder ce dont elle a honte.
Ricœur, dans La Mémoire, l'histoire, l'oubli, propose de sortir de cette alternative. Il se méfie d'un devoir de mémoire transformé en injonction, qui peut devenir un abus, et lui préfère un travail de mémoire : confronter les souvenirs aux témoignages et à l'histoire, reconnaître les victimes, puis rendre possible un apaisement qui n'est pas un effacement. Une commission chargée d'établir ce qui s'est passé dans un conflit ne libère pas un pays de son passé ; elle l'aide à cesser de le répéter.
Conclusion
La mémoire nous tient, c'est incontestable : par l'habitude logée dans le corps, par ce qui revient sous forme de répétition, par l'identité qu'elle nous donne. Mais l'homme sans mémoire n'est pas libéré ; il est démuni, incapable d'hésiter, de promettre ou de se reconnaître. La captivité commence plutôt quand le passé agit à notre insu, ou quand nous le ressassons sans le comprendre. Nous ne sommes donc pas prisonniers de notre mémoire, mais nous pouvons le devenir, et il dépend d'un travail, oubli actif, récit, confrontation avec les autres, que le passé devienne une ressource plutôt qu'un mur.
On pourrait prolonger la réflexion du côté des techniques : quand nos téléphones et nos réseaux décident de ce qui nous revient chaque matin, la question n'est plus seulement de savoir ce que nous faisons de notre mémoire, mais qui la gouverne.
Bibliographie
- Henri Bergson, Matière et mémoire.
- Sigmund Freud, « Remémoration, répétition et perlaboration », dans La Technique psychanalytique.
- Friedrich Nietzsche, Seconde considération inactuelle ; Généalogie de la morale, deuxième dissertation.
- Jorge Luis Borges, « Funes ou la mémoire », dans Fictions.
- Maurice Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire.
- Paul Ricœur, La Mémoire, l'histoire, l'oubli.