La littérature peut-elle changer le monde ? (dissertation corrigée)

1 831 mots · ≈6 pages · Lycée · Dissertation

Dissertation de littérature — Lycée (bac de français, objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle ») — environ 1 900 mots.

Introduction

Le 13 janvier 1898, le quotidien L'Aurore publie en première page une lettre ouverte d'Émile Zola au président de la République, sous un titre resté célèbre : « J'accuse...! ». Le romancier y dénonce l'injustice commise contre le capitaine Dreyfus, condamné à tort pour trahison. Poursuivi pour diffamation, Zola doit s'exiler en Angleterre ; mais son texte relance l'Affaire, qui aboutira à la réhabilitation de Dreyfus en 1906. Un article a-t-il changé le cours de l'histoire ?

La littérature désigne ici l'ensemble des œuvres écrites qui ont une ambition esthétique, mais aussi, dans le cadre de la littérature d'idées, les textes qui argumentent : essais, contes philosophiques, pamphlets, lettres, fables. Changer le monde peut s'entendre à plusieurs échelles : transformer les lois et les institutions, faire évoluer les mentalités et les mœurs, ou plus modestement modifier le regard d'un lecteur. Le verbe pouvoir interroge à la fois la capacité réelle de la littérature et sa légitimité : en a-t-elle les moyens, et est-ce son rôle ?

Des mots peuvent-ils agir sur la réalité, ou la littérature est-elle condamnée à commenter un monde qui se transforme sans elle ? Si elle le change, de quelle manière ?

Nous verrons d'abord que la littérature a parfois exercé une influence directe et mesurable sur le monde. Nous montrerons ensuite que ce pouvoir reste limité et incertain. Nous verrons enfin que la littérature change le monde surtout en changeant ceux qui le lisent.

Plan détaillé

I. La littérature a le pouvoir d'agir sur le monde

  • A. Combattre l'injustice : de l'affaire Calas à l'affaire Dreyfus
  • B. Diffuser des idées nouvelles : les Lumières et la critique des institutions
  • C. L'engagement de l'écrivain : une parole qui est déjà une action

II. Mais ce pouvoir est limité et incertain

  • A. Une influence lente, indirecte, difficile à mesurer
  • B. Des écrivains impuissants face à la violence de l'histoire
  • C. Le risque de la littérature à thèse

III. La littérature change le monde en changeant les lecteurs

  • A. Déplacer le regard : l'ironie et le décentrement
  • B. Faire éprouver : l'émotion comme force de conviction
  • C. Une liberté de pensée qui prépare les transformations

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I. La littérature a le pouvoir d'agir sur le monde

L'histoire offre plusieurs exemples où un texte a eu des effets concrets : la thèse du sujet n'est pas une illusion.

A. Combattre l'injustice : de l'affaire Calas à l'affaire Dreyfus

En 1762, à Toulouse, le négociant protestant Jean Calas est exécuté, accusé d'avoir tué son fils pour l'empêcher de se convertir au catholicisme. Voltaire, convaincu de son innocence, mène campagne par des lettres, des mémoires et surtout par le Traité sur la tolérance (1763). Grâce à cette mobilisation de l'opinion, Calas est réhabilité en 1765. Le cas de Zola, plus d'un siècle plus tard, est comparable : « J'accuse...! » transforme un procès en débat national et contribue à la révision. Dans ces deux affaires, l'écrivain met son talent et sa notoriété au service d'une victime ; sa plume devient une arme judiciaire et politique.

B. Diffuser des idées nouvelles : les Lumières et la critique des institutions

Au XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières ont contribué à ébranler l'ordre ancien. Montesquieu, dans les Lettres persanes (1721), fait regarder la France par deux Persans, Usbek et Rica, qui en dévoilent l'absurdité ; dans De l'esprit des lois (1748), il théorise la distribution des pouvoirs, qui influencera les constitutions modernes. L'Encyclopédie dirigée par Diderot et d'Alembert entend rassembler et diffuser les connaissances, et ainsi libérer les esprits des préjugés. Rousseau, avec Du contrat social (1762), pense la souveraineté du peuple. Sans faire de ces textes la cause unique de la Révolution française, on peut affirmer qu'ils ont préparé les esprits : la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 porte la marque de leurs idées.

C. L'engagement de l'écrivain : une parole qui est déjà une action

Au XXe siècle, Jean-Paul Sartre a théorisé cette responsabilité dans Qu'est-ce que la littérature ? (1948). Pour lui, parler, c'est agir : nommer une injustice, c'est la dévoiler, et la dévoiler, c'est déjà commencer à la changer, car le lecteur ne peut plus faire comme s'il l'ignorait. L'écrivain est donc toujours engagé, même lorsqu'il se tait. Victor Hugo illustre cette conception : du Dernier Jour d'un condamné (1829) à ses discours à l'Assemblée, il lutte contre la peine de mort, que la France n'abolira qu'avec la loi du 9 octobre 1981. Son combat ne fut pas immédiatement victorieux, mais ses textes ont nourri un débat de plus d'un siècle.

Transition. Ces exemples sont frappants, mais ils sont aussi exceptionnels. Pour un « J'accuse...! », combien de textes engagés sont restés sans effet ? Il faut donc mesurer les limites de ce pouvoir.

II. Mais ce pouvoir est limité et incertain

Le pouvoir de la littérature est réel, mais il est rarement direct, et parfois nul.

A. Une influence lente, indirecte, difficile à mesurer

Même lorsqu'un texte semble avoir changé les choses, son action n'est jamais isolée. La réhabilitation de Calas doit aussi aux réseaux de Voltaire et aux procédures judiciaires ; celle de Dreyfus à l'engagement de militants, de juristes, d'hommes politiques. L'abolition de la peine de mort en 1981 est le fruit d'un combat politique, mené notamment par Robert Badinter, plus que d'un roman paru un siècle et demi plus tôt. La littérature agit comme un ferment, mais il est presque impossible d'isoler sa part dans une transformation historique. Son efficacité se mesure en générations, non en jours. Le cas de La Case de l'oncle Tom, roman de Harriet Beecher Stowe paru en 1852, est souvent invoqué : son immense succès a nourri la cause abolitionniste aux États-Unis, mais l'abolition de l'esclavage y fut l'issue d'une guerre civile, non d'un roman. De même, lorsque Soljenitsyne publie à Paris, en 1973, L'Archipel du Goulag, il contribue à ébranler le prestige du modèle soviétique auprès d'une partie des intellectuels occidentaux ; mais le système concentrationnaire qu'il décrit ne disparaît pas pour autant, et l'auteur est expulsé de son pays l'année suivante.

B. Des écrivains impuissants face à la violence de l'histoire

L'histoire est aussi pleine de textes qui n'ont rien empêché. Les écrits pacifistes n'ont pas évité les deux guerres mondiales. Voltaire, dans Candide (1759), raille la guerre comme une « boucherie héroïque », sans que les monarchies cessent de la faire. Sous les régimes totalitaires, les écrivains ont été censurés, emprisonnés ou contraints au silence ; leurs textes, quand ils existaient, circulaient sous le manteau. Face au pouvoir des armes, de l'argent ou de la propagande, la littérature semble souvent bien faible. Elle peut témoigner après coup, mais rarement arrêter le cours des événements.

C. Le risque de la littérature à thèse

Enfin, lorsqu'elle veut trop agir, la littérature risque de se renier. Un texte qui se réduit à un message devient un tract : il perd la complexité, la nuance, l'ambiguïté qui font sa richesse. Les romans à thèse ont souvent mal vieilli, parce qu'ils simplifiaient le monde pour mieux le juger. Certains écrivains, à l'image de Flaubert, ont d'ailleurs refusé de conclure et de juger, considérant que l'art devait montrer plutôt que démontrer. La littérature doit-elle alors renoncer à toute ambition de changer le monde pour rester elle-même ?

Transition. Ce serait oublier que la littérature n'agit pas seulement comme un discours politique. Son pouvoir le plus profond passe par une autre voie : la transformation du lecteur.

III. La littérature change le monde en changeant les lecteurs

Si la littérature change le monde, c'est d'abord parce qu'elle modifie la manière dont nous le voyons.

A. Déplacer le regard : l'ironie et le décentrement

La littérature d'idées excelle à faire voir autrement ce que l'habitude rendait invisible. Dans « Des cannibales », Montaigne retourne la notion de barbarie : chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage, et les pratiques européennes ne sont pas moins cruelles que celles des peuples du Brésil. Le regard étranger des Lettres persanes, la naïveté de Candide, l'Ingénu de Voltaire produisent le même effet : le lecteur découvre l'étrangeté de ses propres coutumes. Ce décentrement ne change pas une loi, mais il ébranle les certitudes, ce qui est la condition de tout changement. L'ironie joue ici un rôle essentiel : en feignant d'adopter le point de vue de l'adversaire pour en montrer l'absurdité, comme Montesquieu dans le chapitre de De l'esprit des lois consacré à l'esclavage des nègres, l'écrivain oblige le lecteur à faire lui-même le chemin de la critique. Une conviction à laquelle on parvient par sa propre réflexion est plus solide qu'une vérité imposée.

B. Faire éprouver : l'émotion comme force de conviction

La littérature convainc aussi en faisant ressentir. Dans Le Dernier Jour d'un condamné, Hugo ne raisonne pas : il donne la parole à un condamné anonyme dont on ignore le crime, et fait partager au lecteur ses dernières heures. L'argument devient expérience. Les fables de La Fontaine, en racontant de courtes histoires d'animaux, transmettent une leçon sur le pouvoir et l'injustice plus durable qu'un traité. Au XXe siècle, les témoignages de la déportation, comme Si c'est un homme de Primo Levi, ont fait connaître l'horreur des camps à des générations de lecteurs. La littérature touche ce que le raisonnement n'atteint pas.

C. Une liberté de pensée qui prépare les transformations

Enfin, la littérature forme des esprits libres. En apprenant à interpréter, à douter, à confronter des points de vue, le lecteur devient un citoyen plus exigeant. C'est pourquoi les régimes autoritaires se méfient des livres et les censurent : ils reconnaissent ainsi, à leur manière, leur pouvoir. Lors de son discours de réception du prix Nobel en 1957, Albert Camus définissait le rôle de l'écrivain comme celui de se mettre au service de ceux qui subissent l'histoire, et non de ceux qui la font. La littérature ne change pas le monde à la place des hommes, mais elle change les hommes qui changeront le monde.

Conclusion

La littérature a indéniablement agi sur le monde : de Voltaire défendant Calas à Zola défendant Dreyfus, des Lumières préparant 1789 à Hugo combattant la peine de mort, des textes ont contribué à réparer des injustices et à transformer les institutions. Pourtant, ce pouvoir est indirect, lent et souvent impuissant face à la violence de l'histoire, et la littérature qui veut trop démontrer risque de se perdre. Son action la plus profonde passe par le lecteur : en déplaçant son regard, en le faisant éprouver, en formant sa liberté de jugement, elle prépare les changements que d'autres accompliront. La littérature ne change pas le monde d'un coup ; elle change la manière dont nous le pensons, ce qui est peut-être la seule façon durable de le changer.

On pourrait prolonger la réflexion en se demandant si les nouveaux supports, réseaux sociaux et formes brèves, renforcent ce pouvoir en multipliant les lecteurs, ou l'affaiblissent en privilégiant l'indignation immédiate sur la réflexion lente que permet le livre.

Bibliographie

  • Montaigne, Essais, I, « Des cannibales ».
  • Montesquieu, Lettres persanes ; De l'esprit des lois.
  • Voltaire, Traité sur la tolérance ; Candide.
  • Victor Hugo, Le Dernier Jour d'un condamné.
  • Émile Zola, « J'accuse...! », L'Aurore, 13 janvier 1898.
  • Jean-Paul Sartre, Qu'est-ce que la littérature ?