Lettre à Ménécée d'Épicure : résumé partie par partie et explication des notions

2 330 mots · ≈8 pages · Terminale · Fiche

Fiche de notions — Philosophie, Terminale (le bonheur, le désir, la mort, la liberté) — environ 2 450 mots.

Un mur couvert de philosophie

Au IIe siècle de notre ère, dans la petite cité d'Œnoanda, en Lycie, un vieil homme nommé Diogène fit graver sur le mur d'un portique une immense inscription exposant la doctrine d'Épicure. Il expliquait, en substance, qu'arrivé au soir de sa vie il voulait laisser aux passants, et même aux étrangers à venir, les remèdes qui l'avaient sauvé. Des fragments de ce mur ont été retrouvés par les archéologues. Le geste résume l'épicurisme : une médecine de l'âme, utile à tous et transmissible en quelques formules.

La Lettre à Ménécée est le condensé le plus célèbre de cette médecine. Épicure (341-270 av. J.-C.), fondateur à Athènes de l'école du Jardin, y adresse à un disciple un résumé de sa morale. Le texte nous est parvenu grâce à Diogène Laërce, qui l'a recopié au livre X de ses Vies et doctrines des philosophes illustres, avec deux autres lettres et les Maximes capitales. Il suppose acquises la physique et la théorie de la connaissance, exposées ailleurs.

L'enjeu est simple à formuler : qu'est-ce qui nous empêche d'être heureux, et comment s'en délivrer ? Épicure répond que nos malheurs viennent moins des choses que de nos opinions fausses sur les dieux, la mort, les désirs et la douleur. Corriger ces opinions, c'est déjà guérir. La fiche suit la lettre dans son ordre, puis explique les trois notions qui en forment l'armature. Les traductions françaises différant sensiblement, les idées sont reformulées plutôt que citées.

Plan de la fiche

Résumé partie par partie

    1. Le prologue : il n'est jamais trop tôt ni trop tard
    1. Les dieux : bienheureux et indifférents
    1. La mort : rien pour nous
    1. Les désirs : faire le tri
    1. Le plaisir : principe et fin, mais avec calcul
    1. La prudence, plus précieuse que la philosophie
    1. Le sage, le destin et la fortune

Les notions expliquées

  • Le tétrapharmakon, ou quadruple remède
  • La classification des désirs
  • Le plaisir comme absence de trouble

Pour l'épreuve

  • Contresens à éviter
  • Sujets où mobiliser la lettre

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Résumé partie par partie

1. Le prologue : il n'est jamais trop tôt ni trop tard

Épicure commence par écarter une excuse : le jeune homme qui se croit trop jeune pour philosopher et le vieillard qui se croit trop vieux se trompent l'un et l'autre. La philosophie n'est pas une discipline d'école réservée à un âge, mais le soin de la santé de l'âme, et personne n'est jamais hors de saison pour se soigner. Le vieillard y rajeunit par la gratitude envers les biens passés ; le jeune homme y gagne une sérénité de vieillard devant l'avenir. Le but est fixé dès ces lignes : méditer ce qui procure le bonheur, puisque, lorsqu'il est là, nous avons tout.

2. Les dieux : bienheureux et indifférents

Premier enseignement : le dieu est un vivant incorruptible et bienheureux. Épicure ne nie pas l'existence des dieux ; il soutient que nous en avons une notion commune et claire. Mais il faut ne rien leur attribuer qui soit contraire à leur bonheur et à leur immortalité. Or la foule leur prête colères, jalousies, punitions et faveurs. Renversement remarquable : l'impie n'est pas celui qui rejette les dieux de la foule, c'est celui qui plaque sur les dieux les opinions de la foule. Un être parfaitement heureux ne se soucie pas de nous ; il n'y a donc rien à craindre de lui.

3. La mort : rien pour nous

Deuxième enseignement, le plus développé : s'accoutumer à l'idée que la mort ne nous concerne en rien. Épicure part de sa théorie de la connaissance : le bon et le mauvais ne nous atteignent que par les sensations, or mourir, c'est cesser de sentir. Une absence ne peut blesser personne. Savoir cela n'ajoute pas un jour à notre vie, mais délivre celle-ci de la soif d'éternité qui l'empoisonne.

Reste la peur de l'attente. Épicure la juge absurde : redouter d'avance un événement qui, une fois arrivé, ne causera aucune peine, c'est s'infliger une douleur sans objet. Les deux termes ne se rencontrent jamais : là où je suis, ma mort manque ; là où elle survient, je manque. Ni le vivant ni le défunt n'ont donc affaire à elle. Le sage ne fuit pas la vie et ne redoute pas d'en sortir ; comme on choisit la nourriture la plus agréable plutôt que la plus abondante, il cueille le temps le plus agréable et non le plus long. Épicure se moque au passage de ceux qui disent qu'il vaudrait mieux ne pas naître : s'ils le pensaient vraiment, ils sortiraient de la vie. Il rappelle enfin que l'avenir n'est ni entièrement à nous, ni entièrement hors de nous, pour ne pas l'attendre comme certain ni désespérer comme s'il ne devait pas venir.

4. Les désirs : faire le tri

Épicure classe ensuite les désirs. Les uns sont naturels, les autres vains. Parmi les naturels, certains sont nécessaires, d'autres seulement naturels. Parmi les nécessaires, certains le sont pour le bonheur, d'autres pour la tranquillité du corps, d'autres pour la vie même. Une connaissance sûre de ce classement permet de rapporter tout choix et tout refus à la santé du corps et à l'absence de trouble de l'âme, puisque c'est là la fin de la vie bienheureuse. Tout ce que nous faisons vise à ne pas souffrir et à ne pas être troublés ; une fois cet état atteint, la tempête de l'âme s'apaise et le vivant n'a plus à chercher autre chose.

5. Le plaisir : principe et fin, mais avec calcul

Le plaisir est alors déclaré principe et fin de la vie heureuse : c'est le premier bien, connaturel à nous, à partir duquel nous jugeons de tout. Mais Épicure corrige aussitôt une lecture hâtive : nous ne choisissons pas n'importe quel plaisir. Nous en écartons beaucoup lorsqu'ils entraînent plus de désagrément ; nous acceptons bien des douleurs quand elles amènent un plaisir plus grand. Tout plaisir est un bien et toute douleur un mal, mais il faut mesurer et comparer les conséquences.

L'autarcie, le fait de se suffire à soi-même, est un grand bien, non pour se contenter de peu en toute circonstance, mais pour savoir s'en contenter quand on n'a pas davantage. Celui qui a le moins besoin du luxe en jouit le mieux. Une nourriture simple procure autant de plaisir qu'un repas raffiné une fois la faim supprimée, et du pain avec de l'eau donnent le plaisir le plus haut à qui en manque. D'où la mise au point célèbre : le plaisir dont il parle n'est pas celui des débauchés ou des banquets interminables, mais le fait de ne pas souffrir dans son corps et de ne pas être troublé dans son âme. C'est le raisonnement sobre qui procure la vie agréable, en cherchant les causes de chaque choix et en chassant les opinions qui agitent l'âme.

6. La prudence, plus précieuse que la philosophie

Le principe de tout cela, et le plus grand bien, est la prudence (phronèsis), sagesse pratique du calcul des plaisirs. Épicure la juge plus précieuse que la philosophie elle-même, car c'est d'elle que naissent toutes les autres vertus. On ne peut vivre agréablement sans vivre sagement, honnêtement et justement, ni l'inverse : les vertus et la vie heureuse ont poussé ensemble.

7. Le sage, le destin et la fortune

La lettre s'achève par un portrait. Le sage a des opinions pieuses sur les dieux, il est sans crainte devant la mort, il a compris quel est le but de la nature, que le bien se procure facilement et que le mal est bref ou léger. Il refuse le destin des physiciens, c'est-à-dire la nécessité totale de certains philosophes : mieux vaudrait encore croire aux mythes sur les dieux, qui laissent espérer qu'on les fléchisse, que de se soumettre à une fatalité inexorable. Il ne tient pas la fortune pour une divinité. Il préfère échouer en ayant bien raisonné que réussir par hasard après avoir mal raisonné. Épicure conclut en invitant Ménécée à méditer ces enseignements jour et nuit, seul ou avec un ami semblable à lui : il vivra alors comme un dieu parmi les hommes, car un homme qui vit au milieu de biens immortels ne ressemble plus à un mortel.

Les notions expliquées

Le tétrapharmakon, ou quadruple remède

Le mot désignait d'abord un onguent médical composé de quatre ingrédients. La tradition épicurienne l'a appliqué à quatre thèses qui soignent les quatre grandes angoisses humaines. On en trouve une formulation ramassée dans un papyrus d'Herculanum attribué à l'épicurien Philodème, et les quatre premières Maximes capitales en donnent l'équivalent. On peut les reformuler ainsi : le dieu n'est pas à craindre ; la mort ne nous concerne pas ; le bien est facile à se procurer ; la douleur est facile à supporter.

La Lettre à Ménécée suit exactement cet ordre, ce qui fait d'elle une sorte de notice développée du remède. Deux remarques pour l'expliquer correctement.

D'abord, chaque thèse s'appuie sur la physique. Les dieux ne s'occupent pas du monde parce que celui-ci est le produit de rencontres d'atomes et non d'une volonté. La mort n'est rien parce que l'âme, faite d'atomes, se disperse avec le corps. Le remède n'est pas une consolation sentimentale : c'est une connaissance qui supprime la peur en supprimant l'erreur.

Ensuite, le quatrième remède est le plus délicat. Épicure ne nie pas la douleur ; il soutient qu'une souffrance intense est brève et qu'une souffrance durable est supportable. Selon la tradition, il serait mort de longues douleurs rénales en écrivant à un ami que le souvenir de leurs conversations compensait ses souffrances. L'anecdote montre que la doctrine prétendait être vécue, pas seulement enseignée.

La classification des désirs

Le tri des désirs est souvent récité comme un tableau à trois cases ; il vaut mieux comprendre le critère qui le gouverne. Ce critère est double : d'où vient le désir (de la nature ou d'une opinion vide), et que se passe-t-il s'il n'est pas satisfait (une souffrance réelle, ou rien du tout).

  • Naturels et nécessaires : leur insatisfaction fait réellement souffrir, et ils sont faciles à combler. Boire quand on a soif, se protéger du froid. Épicure y range aussi ce qui est nécessaire au bonheur, comme l'amitié et la philosophie.
  • Naturels mais non nécessaires : ils varient la manière de satisfaire un besoin sans le supprimer davantage. Vouloir un grand cru plutôt que de l'eau, un plat raffiné plutôt que du pain. Leur privation ne fait pas souffrir.
  • Vains (ni naturels ni nécessaires) : ils naissent d'opinions creuses et sont sans limite. Richesse indéfinie, gloire, pouvoir, immortalité. On ne peut jamais les satisfaire, car ils ne reposent sur aucun manque réel.

Un exemple contemporain aide à fixer les idées. Avoir un téléphone pour joindre ses proches peut répondre à un besoin réel ; vouloir un appareil élégant plutôt qu'un appareil simple ne fait que varier la manière de combler ce besoin ; vouloir posséder chaque nouveau modèle pour que les autres le voient relève du désir vain, celui que rien ne peut combler puisqu'il se renouvelle à chaque sortie. Le sage n'interdit pas le second type, il ne s'y attache pas ; il supprime le troisième.

Le plaisir comme absence de trouble

C'est la notion qui provoque le plus de contresens. Épicure distingue, d'après d'autres textes rapportés par Diogène Laërce, deux sortes de plaisir. Le plaisir en mouvement accompagne la satisfaction d'un manque : boire quand on a soif. Le plaisir en repos, dit catastématique, est l'état stable atteint quand le manque a disparu : ne plus avoir soif. Le second est, selon Épicure, le plaisir le plus haut, et c'est lui que la lettre nomme fin de la vie heureuse.

Il a deux faces : l'aponie, absence de douleur dans le corps, et l'ataraxie, absence de trouble dans l'âme. Le plaisir n'augmente plus une fois la douleur supprimée ; il peut seulement varier. Cette thèse a une conséquence décisive : le bonheur est accessible, car il ne dépend pas d'une accumulation sans fin mais d'un seuil. Ce n'est pas un minimum triste, c'est une plénitude qui ne manque de rien.

On comprend alors l'insistance sur la sobriété. Celui qui s'habitue au simple a un double avantage : il est en bonne santé, et il goûte mieux le luxe quand celui-ci se présente, car il n'en dépend pas. L'épicurien n'est ni un ascète, qui se priverait par principe, ni un jouisseur, qui poursuivrait toujours plus ; c'est un calculateur serein.

Pour l'épreuve

Contresens à éviter

  • Confondre épicurien et jouisseur : le sens courant du mot trahit la doctrine, qui vise la tranquillité, non l'intensité.
  • Faire d'Épicure un athée : il affirme l'existence des dieux et critique seulement leur image populaire.
  • Croire que le plaisir catastématique serait l'absence de toute sensation : c'est un état positif de bien-être.
  • Oublier le calcul : tout plaisir est un bien, mais tout plaisir n'est pas à choisir.

Sujets où mobiliser la lettre

La lettre est une ressource directe pour « Faut-il avoir peur de la mort ? », « Le bonheur est-il dans la satisfaction de tous nos désirs ? » ou « Peut-on être heureux sans être libre ? ». Pour une dissertation sur le désir, on l'opposera utilement à Platon et au tonneau percé du Gorgias, image du désir sans fin, ou à Spinoza, pour qui le désir est l'essence même de l'homme. Sur la mort, on la discutera avec Pascal, qui juge le divertissement incapable d'apaiser vraiment l'angoisse, ou avec Montaigne, qui reprend l'argument épicurien dans les Essais.

Conclusion

La Lettre à Ménécée propose moins une théorie du bonheur qu'un traitement : quatre opinions fausses produisent la peur et l'insatisfaction, quatre vérités les dissipent. Sa force est de rendre le bonheur proche, puisqu'il suffit d'ôter le trouble pour l'atteindre. Sa limite tient à ce qu'elle exige : une vie retirée, peu engagée dans la cité, dont on peut se demander si elle ne fait pas payer la tranquillité du prix de l'indifférence. C'est la question que posera la lecture stoïcienne, et plus tard celle des philosophes de l'action.

Bibliographie

  • Épicure, Lettre à Ménécée, dans Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre X.
  • Épicure, Maximes capitales.
  • Lucrèce, De la nature des choses, livre III.
  • Marcel Conche, Épicure. Lettres et maximes.
  • Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?