Lettre 161 des Lettres persanes de Montesquieu : analyse linéaire (Roxane à Usbek)

1 855 mots · ≈6 pages · Lycée · Commentaire de texte

Analyse linéaire — Français, classe de première (bac de français) — environ 1 850 mots.

Introduction

Publiées anonymement en 1721, les Lettres persanes de Montesquieu réunissent la correspondance fictive de deux voyageurs persans, Usbek et Rica, venus découvrir la France. Le regard étranger permet à l'auteur de critiquer avec humour la monarchie, l'Église et les mœurs parisiennes. Mais le roman possède aussi une intrigue orientale : resté maître à distance de son sérail d'Ispahan, Usbek apprend par ses eunuques que l'ordre s'y délite et ordonne une répression sanglante.

La lettre 161, la dernière du recueil dans l'édition définitive, est écrite par Roxane, l'épouse qu'Usbek croyait la plus vertueuse. Après l'exécution de son amant par les eunuques, elle s'est empoisonnée et adresse à son mari un dernier message, rédigé au moment même où le poison agit. Pour la première fois, une femme du sérail ne se plaint plus et ne supplie plus : elle accuse. Placée à la toute fin du livre, cette voix féminine éclaire après coup l'ensemble du roman : le lecteur comprend que la correspondance d'Usbek, si lucide sur la France, ignorait tout de ce qui se passait chez lui.

Nous lirons cette lettre en nous demandant comment Montesquieu fait de la mort de Roxane un acte de révolte qui condamne, au-delà d'Usbek, tout pouvoir despotique.

Le texte suit trois mouvements : d'abord l'aveu provocateur et l'annonce de la mort (du début à « bien accompagnée ») ; ensuite le réquisitoire contre Usbek et l'affirmation de la liberté intérieure (jusqu'à « l'indépendance ») ; enfin la révélation de la haine et l'agonie, qui interrompt la lettre.

Plan détaillé

  • Premier mouvement — L'aveu et la vengeance
    • Une confession transformée en défi
    • La mort choisie et la vengeance accomplie
  • Deuxième mouvement — Le procès du despote
    • Une argumentation fondée sur l'égalité et la nature
    • Le paradoxe de la servitude libre
  • Troisième mouvement — La haine révélée et l'agonie
    • Le renversement de la tromperie
    • Une fin tragique qui suspend la parole
  • Conclusion : bilan et ouverture

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Premier mouvement — L'aveu et la vengeance

Une confession transformée en défi

La lettre s'ouvre sur une phrase qui fait l'effet d'un coup de théâtre :

Oui, je t'ai trompé ; j'ai séduit tes eunuques, je me suis jouée de ta jalousie, et j'ai su de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs.

L'adverbe « Oui » placé en tête répond à une question qui n'a pas besoin d'être posée : il suppose les soupçons d'Usbek et les confirme sans détour. Roxane ne cherche aucune excuse. Le tutoiement, habituel dans la correspondance du sérail, prend ici une valeur nouvelle : il n'exprime plus la tendresse mais l'égalité retrouvée.

La phrase repose sur une gradation ternaire de verbes au passé composé (« trompé », « séduit », « jouée ») : chaque action est accomplie, définitive, et Roxane en revendique la responsabilité par la répétition du pronom « je ». Les cibles de ces actions désignent les instruments du pouvoir d'Usbek : ses eunuques, c'est-à-dire ses gardiens, et sa jalousie, c'est-à-dire la passion qui fonde son autorité. Roxane a donc retourné contre lui tout le dispositif de surveillance.

Le dernier membre de la phrase est le plus long et repose sur une antithèse : l'« affreux sérail » devient « un lieu de délices et de plaisirs ». L'adjectif « affreux », très péjoratif, révèle ce que Roxane pensait réellement de sa prison. Le verbe « j'ai su » souligne son habileté : la femme réputée soumise a été la véritable maîtresse des lieux.

La mort choisie et la vengeance accomplie

Roxane annonce ensuite sa mort avec une sobriété saisissante :

Je vais mourir ; le poison va couler dans mes veines : car que ferais-je ici, puisque le seul homme qui me retenait à la vie n'est plus ?

Le futur proche (« je vais mourir », « va couler ») place le lecteur dans l'imminence : la lettre est écrite dans le temps même de l'agonie, ce qui lui donne une intensité dramatique proche de la tragédie classique. La question rhétorique justifie le suicide non par la honte, mais par l'amour : « le seul homme » n'est évidemment pas Usbek. La périphrase désigne l'amant, et elle constitue une humiliation supplémentaire pour le mari, qui découvre qu'il n'a jamais été aimé.

La phrase suivante associe la mort à la vengeance :

Je meurs ; mais mon ombre s'envole bien accompagnée : je viens d'envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges, qui ont répandu le plus beau sang du monde.

Le passage du futur proche au présent (« je meurs ») accélère le temps. La conjonction « mais » introduit une forme de triomphe : l'image de l'« ombre » qui « s'envole bien accompagnée » relève d'une ironie macabre. Roxane a fait mourir les eunuques responsables de l'exécution de son amant. L'adjectif « sacrilèges » inverse les valeurs du sérail : les gardiens de l'ordre deviennent des profanateurs, et l'amant, dont le sang est « le plus beau du monde » (hyperbole), devient la figure sacrée. Roxane impose donc sa propre morale contre celle d'Usbek.

Deuxième mouvement — Le procès du despote

Une argumentation fondée sur l'égalité et la nature

Roxane passe alors de l'aveu à l'accusation. Elle interpelle Usbek par une série de questions oratoires :

Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m'imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d'affliger tous mes désirs ?

Ces questions n'attendent pas de réponse : elles dénoncent l'absurdité du système. La tournure restrictive « ne… que » réduit la vie des femmes du sérail à une fonction unique, servir les « caprices » du maître ; le mot « caprices » désigne une volonté arbitraire, sans raison ni loi, ce qui est précisément la définition du despotisme chez Montesquieu. L'antithèse entre « tu te permets tout » et « affliger tous mes désirs » met en lumière l'injustice fondamentale : Usbek, qui voyage librement et découvre l'Europe, impose à ses femmes une clôture absolue. La reprise de « tout » et « tous » fait de cette inégalité un système total.

Il faut lire ce passage à la lumière de l'ensemble du roman. À Paris, Usbek se montre souvent un esprit éclairé, capable de critiquer les abus du pouvoir royal ou l'intolérance religieuse. Mais il reste un tyran domestique. La lettre de Roxane révèle cette contradiction : le philosophe qui raisonne sur la justice ne l'applique pas chez lui.

Le paradoxe de la servitude libre

Le cœur de la lettre est une phrase devenue célèbre :

Non : j'ai pu vivre dans la servitude ; mais j'ai toujours été libre : j'ai réformé tes lois sur celles de la nature ; et mon esprit s'est toujours tenu dans l'indépendance.

La négation « Non » répond aux questions précédentes et marque un refus net. La phrase repose sur un paradoxe : « servitude » et « libre » semblent incompatibles. Roxane distingue en réalité deux plans. Son corps a été enfermé ; sa pensée ne l'a jamais été. L'adverbe « toujours », répété deux fois, insiste sur la continuité de cette liberté intérieure, qui n'est pas une conquête récente mais une constante cachée.

L'expression « j'ai réformé tes lois sur celles de la nature » est essentielle. Le verbe « réformer » appartient au vocabulaire politique et juridique : Roxane se pose en législatrice. Elle oppose les lois d'Usbek, arbitraires, aux lois de la nature, universelles. On reconnaît ici une idée centrale des Lumières : il existe un droit naturel antérieur aux lois humaines, et une loi qui le contredit perd sa légitimité. Montesquieu, qui publiera plus tard De l'esprit des lois, prête à une femme du sérail un raisonnement de philosophe politique.

Roxane ajoute qu'elle a dû, pour survivre, paraître fidèle : elle évoque le sacrifice d'avoir laissé appeler « vertu » ce qui n'était que sa soumission aux fantaisies d'Usbek. Cette remarque dénonce le mensonge moral sur lequel repose le sérail : la vertu obtenue par la contrainte n'est pas une vertu.

Troisième mouvement — La haine révélée et l'agonie

Le renversement de la tromperie

Roxane anticipe la stupeur de son mari :

Ce langage, sans doute, te paraît nouveau.

La phrase courte, presque ironique, souligne la nouveauté de cette parole libérée. Pendant des années, Usbek n'a reçu que des lettres de soumission et de plainte ; il découvre enfin la vraie voix d'une femme qu'il croyait connaître. Elle se demande ensuite, avec un orgueil assumé, s'il est possible qu'après l'avoir accablé de douleurs elle le force encore à admirer son courage : la vengeance n'est complète que si l'ennemi reconnaît la grandeur de celle qui le frappe.

Vient ensuite la révélation la plus cruelle :

Tu étais étonné de ne point trouver en moi les transports de l'amour. Si tu m'avais bien connue, tu y aurais trouvé toute la violence de la haine.

Le parallélisme de construction oppose terme à terme « les transports de l'amour » et « toute la violence de la haine ». Le système hypothétique à l'irréel du passé (« si tu m'avais bien connue, tu y aurais trouvé ») souligne l'aveuglement d'Usbek : le maître qui croyait tout surveiller n'a rien vu. La retenue de Roxane, qu'il prenait pour de la pudeur, était une haine contenue.

Roxane conclut ce renversement par une formule en chiasme :

Nous étions tous deux heureux ; tu me croyais trompée, et je te trompais.

Le chiasme (tu / me … je / te) inverse les rôles : celui qui pensait dominer était dominé. Le « bonheur » commun est ironique, fondé sur un double mensonge. Toute la relation conjugale apparaît comme une comédie dont Usbek était la dupe.

Une fin tragique qui suspend la parole

La lettre s'achève sur l'agonie :

Mais c'en est fait, le poison me consume, ma force m'abandonne ; la plume me tombe des mains ; je sens affaiblir jusqu'à ma haine ; je me meurs.

La phrase est construite par juxtaposition de propositions de plus en plus brèves : le rythme mime l'épuisement du corps. La formule « c'en est fait » appartient au registre tragique, comme chez Racine. Le détail concret de « la plume » qui tombe rappelle que nous lisons une lettre : la mort de l'épistolière coïncide avec la fin du texte et avec la fin du roman. Même la haine, passion qui la faisait écrire, perd sa force. La dernière proposition, « je me meurs », forme pronominale à valeur de lente progression, ferme le recueil sur un silence.

Ce choix est hautement signifiant. Le roman, qui avait commencé par le départ d'Usbek, s'achève sur la destruction de son sérail. Le despote perd ce qu'il voulait posséder : la mort de Roxane est la seule liberté que le système lui laissait, et elle la retourne contre lui.

Conclusion

La lettre 161 transforme le dernier message d'une épouse en un véritable réquisitoire. Roxane avoue sans honte, se venge, puis démontre l'illégitimité du pouvoir d'Usbek en opposant ses caprices aux lois de la nature. Le registre tragique (mort annoncée, agonie, rythme haletant) donne à cette révolte une grandeur héroïque, tandis que l'argumentation fait de Roxane la porte-parole des idées des Lumières.

Montesquieu ne parle pas seulement de jalousie conjugale : à travers le sérail, il représente en miniature le despotisme, régime fondé sur la crainte, qui finit par produire la révolte et la ruine. La fin du roman donne ainsi un sens politique à toute l'intrigue orientale.

En ouverture, on peut rapprocher Roxane d'autres figures féminines qui revendiquent leur liberté au XVIIIe siècle, comme la marquise de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses de Laclos, qui affirme elle aussi s'être faite elle-même, ou des revendications d'Olympe de Gouges dans la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.

Bibliographie

  • Montesquieu, Lettres persanes.
  • Montesquieu, De l'esprit des lois.
  • Jean Starobinski, Montesquieu.
  • Jean Goldzink, Montesquieu et les passions.