Commentaire linéaire d'un souvenir d'enfance chez Victor Hugo — niveau lycée, pour l'oral — environ 1 900 mots.
Introduction
Dans beaucoup de cours de récréation, il existe un « grand » ou une « grande » que les plus jeunes admirent de loin. Deux ou trois années d'écart suffisent, à cet âge, à créer un monde entre deux enfants. Le cadet ne peut alors séduire qu'en exagérant : il raconte ses exploits, montre ce qu'il sait, se vante de sa famille. Victor Hugo a fait de cette scène universelle un poème, « Lise », où un garçon de douze ans s'éprend d'une jeune fille de seize. Cette analyse linéaire de « Lise » de Victor Hugo suit ce premier amour pour comprendre ce que le poète adulte en retient.
Les Contemplations, publiées en exil, sont présentées par Hugo comme les « mémoires d'une âme ». Le recueil se divise en deux ensembles, « Autrefois » et « Aujourd'hui », séparés par la mort de sa fille Léopoldine. « Lise » appartient au livre I, « Aurore », consacré à la jeunesse, aux premiers émois, aux souvenirs d'école et aux combats littéraires du jeune romantique. Le poème est écrit en décasyllabes, un vers plus léger que l'alexandrin, qui convient à la grâce du souvenir.
Le titre est un simple prénom, au diminutif familier. Il ne dit rien d'une passion ; il désigne une personne, comme on inscrit un nom dans un carnet.
Problématique : comment, à travers le récit d'un amour d'enfant à la fois tendre et comique, Hugo fait-il de ce souvenir une réflexion sur la fuite du temps et sur la pureté perdue ?
Le poème se lit en trois mouvements : la mise en place d'un couple déséquilibré ; la petite comédie de la séduction enfantine jusqu'au baiser à l'église ; enfin la voix de l'adulte, qui interrompt et clôt le récit par une méditation lyrique.
Plan détaillé
- Premier mouvement — Un couple mal assorti
- l'écart d'âge et de taille posé dès le premier vers ;
- une jeune fille idéalisée.
- Deuxième mouvement — La comédie de la séduction
- les questions, le savoir et la vantardise ;
- le latin, l'église et le baiser.
- Troisième mouvement — La voix de l'homme mûr
- le temps qui a passé : fleurs fanées et tombes ;
- l'apostrophe aux « jeunes amours ».
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I. Premier mouvement : un couple mal assorti
Un écart mesuré
J'avais douze ans ; elle en avait bien seize. Elle était grande, et, moi, j'étais petit.
Le poème s'ouvre comme une confidence, sans préambule. La première personne et l'imparfait installent un récit rétrospectif : un adulte parle de l'enfant qu'il fut. Le premier vers est coupé en deux par le point-virgule, et chaque moitié donne un âge. Cette construction symétrique met face à face les deux personnages, mais pour souligner ce qui les sépare. L'adverbe « bien » est savoureux : il dit l'impression de l'enfant, pour qui quatre années représentent un abîme, et peut-être la légère exagération de celui qui se souvient.
Le deuxième vers prolonge l'opposition sur le plan physique, avec la même structure en deux temps. L'antithèse « grande » / « petit » est presque enfantine dans sa simplicité, et c'est voulu : le vocabulaire est celui d'un écolier. Le « moi » isolé entre virgules met l'enfant en relief, comme s'il levait la main pour se faire voir. On sourit déjà : le couple est comique par sa disproportion.
Le narrateur décrit ensuite les ruses du petit garçon pour se trouver seul avec Lise le soir, en attendant que la mère s'éloigne. Le détail est réaliste et domestique : on devine une maison, une chaise, des soirées. L'amour enfantin a ses stratégies, modestes et sérieuses.
Une jeune fille idéalisée
Dieu l'avait faite ange, fée et princesse.
Ce vers rassemble trois figures de la perfection féminine, empruntées à trois univers : la religion (l'ange), le conte merveilleux (la fée) et la royauté (la princesse). Le rythme ternaire donne une impression de plénitude. Le sujet « Dieu » fait de Lise une création divine. On est dans le regard de l'enfant, qui pare la jeune fille de tout ce qu'il connaît de plus beau, sans hiérarchie entre le catéchisme et les livres d'images. Cette accumulation dit aussi la distance : Lise est inaccessible comme une figure de légende.
II. Deuxième mouvement : la comédie de la séduction
Questionner pour exister
Comme elle est plus grande que lui, le garçon la questionne sans cesse. Hugo précise le motif, avec une lucidité amusée : l'enfant pose des questions pour le seul plaisir de prononcer le mot « Pourquoi ». La question n'attend pas de réponse ; elle est un prétexte pour parler, retenir l'attention, prolonger l'échange. Le narrateur adulte comprend ce que l'enfant ignorait : sa curiosité était déjà du désir.
Le texte note aussi que la jeune fille détournait parfois les yeux devant le regard rêveur du garçon, et qu'elle en devenait pensive. Ce détail inverse discrètement le rapport de forces : la grande fille est troublée par le petit garçon. L'amour n'est peut-être pas aussi à sens unique qu'il le paraît.
L'étalage du savoir
Vient ensuite une scène de vantardise. L'enfant expose son savoir, ses jeux, la balle et la toupie, la fierté qu'il tire de ses études latines ; il montre ses auteurs anciens, Phèdre et Virgile, et se vante enfin d'avoir un père général. L'énumération mélange tout : les jouets et les poètes antiques, le jeu de cour et la culture classique. Ce désordre est celui de l'enfance, qui ne distingue pas encore ce qui est sérieux de ce qui est futile.
La mention du père renvoie à la biographie de Hugo : son père, Léopold Hugo, fut général des armées napoléoniennes. Le poète adulte se moque gentiment de lui-même, du petit garçon qui croyait impressionner une jeune fille par les galons paternels. Le comique naît du décalage entre l'enjeu, conquérir une grande fille de seize ans, et les moyens dérisoires employés. Mais il y a aussi de la tendresse : l'enfant donne tout ce qu'il a.
Le latin et l'église
Le latin, d'abord matière de vantardise, devient un moyen de rapprochement. Le garçon aide Lise à comprendre les textes latins de l'office : à l'église, pour lui traduire un verset ou un psaume, il se penche vers elle. La situation est délicieuse. L'enfant, petit par la taille, devient grand par le savoir ; pour une fois, c'est lui qui domine, et il doit se pencher sur elle. Le lieu sacré sert de cadre à un rapprochement physique innocent. Hugo associe le sentiment religieux et l'émotion amoureuse : un ange, dit-il, semble ouvrir son aile au-dessus du couple pendant les vêpres du dimanche.
Le baiser
Le récit culmine dans un contact à peine esquissé : la joue de la jeune fille effleure la bouche de l'enfant. Hugo construit ce moment sur une symétrie d'images, la fraîcheur florale du côté de Lise, l'ardeur brûlante du côté du garçon. L'une dit la pudeur, l'autre l'émotion que l'enfant ne sait pas encore nommer. Ce n'est pas un baiser donné, c'est un frôlement, presque un accident. Le narrateur prend Dieu à témoin de la scène : l'instant est à la fois minuscule et sacré.
Ce frôlement est le sommet du récit, mais aussi sa fin. Il n'y a pas de suite. Le poème ne raconte ni la déclaration, ni la séparation : l'amour d'enfance tient tout entier dans ce bref contact.
III. Troisième mouvement : la voix de l'homme mûr
Les printemps passés
Que de printemps passés avec leurs fleurs !
À un moment du poème, l'adulte interrompt le récit et s'exclame. La tournure exclamative « Que de » exprime la quantité et le regret. Les printemps sont les années écoulées, et les fleurs ce qu'elles ont emporté. Hugo associe ensuite à ces printemps des feux éteints et des tombes refermées : les passions consumées et les morts. Le lecteur des Contemplations ne peut ignorer ce que ces tombes évoquent dans un recueil hanté par le deuil.
Se souvient-on qu'il fut jadis des roses ?
La question rhétorique généralise le propos. Le pronom « on » efface le « je » : il s'agit de tout homme vieillissant qui se retourne vers sa jeunesse. Le passé simple « fut » et l'adverbe « jadis » repoussent l'enfance dans un passé lointain, presque légendaire. Les roses, symboles traditionnels de l'amour et de la beauté éphémère, rappellent la poésie de Ronsard.
Elle m'aimait. Je l'aimais. Nous étions Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons.
Après le lyrisme du regret, trois phrases très courtes. Les deux premières sont parfaitement réciproques : « Elle m'aimait. Je l'aimais. » La syntaxe minimale dit la simplicité du sentiment. Le « Nous » réunit enfin le couple que le premier vers séparait. L'apposition ternaire du second vers, avec l'anaphore de « deux », définit cet amour par la pureté, le parfum et la lumière : trois images de l'immatériel. L'amour enfantin est ce qu'il y a de plus léger et de plus éclatant, mais aussi de plus fugitif.
L'apostrophe aux jeunes amours
Jeunes amours, si vite épanouies, Vous êtes l'aube et le matin du cœur.
Le poème se termine sur une apostrophe. Le poète ne parle plus de Lise mais des « jeunes amours » en général. Le féminin pluriel, conforme à l'usage poétique, donne au mot une élégance un peu archaïque. L'adjectif « épanouies » prolonge la métaphore florale, et l'adverbe « si vite » rappelle la brièveté.
Le second vers donne la clé du livre « Aurore » : ces amours sont « l'aube et le matin du cœur ». La métaphore temporelle fait de la vie un jour qui se lève, culmine et décline. Les premières amours appartiennent au commencement, à la lumière naissante. La suite de la strophe prie ces amours de charmer l'enfant, puis de revenir enchanter l'âme quand vient le soir et la douleur. Le poème se clôt ainsi sur une demande : que le souvenir console l'homme âgé.
Conclusion
« Lise » raconte un amour minuscule : une jeune fille de seize ans, un garçon de douze, quelques soirées, des leçons de latin, une joue frôlée à l'église. Hugo en fait une petite comédie tendre, où le poète adulte sourit des vantardises de l'enfant qu'il fut, sans jamais l'humilier. Le décasyllabe, vif et léger, convient à cette grâce.
Mais le poème n'est pas seulement une anecdote. La voix de l'adulte, en interrompant le récit, fait entendre la fuite du temps, les printemps disparus et les tombes refermées. Dans le livre « Aurore », Lise devient l'emblème de toute première lumière, d'autant plus précieuse qu'on la sait condamnée à s'éteindre.
Pour prolonger, on peut lire « Vieille chanson du jeune temps », dans le même livre des Contemplations, où Hugo raconte une promenade avec une jeune fille, Rose, qu'il n'a pas su comprendre. On peut aussi penser au chapitre des Misérables où Marius découvre Cosette au jardin du Luxembourg : chez Hugo, le premier amour est toujours un éblouissement.
Questions qu'un examinateur peut poser
- Le poème est-il comique ou mélancolique ? Les deux : le récit sourit de l'enfant, la méditation finale pleure le temps perdu. L'unité vient du regard de l'adulte.
- Quel rôle joue le latin ? Il est d'abord matière à vantardise, puis prétexte au rapprochement : le savoir permet à l'enfant de « grandir » face à Lise.
- Pourquoi ce poème est-il placé dans le livre « Aurore » ? Parce qu'il appartient à la jeunesse, au matin de la vie, que le recueil oppose aux livres du deuil.
Bibliographie
- Victor Hugo, Les Contemplations, livre I, « Aurore ».
- Victor Hugo, Les Contemplations, « Vieille chanson du jeune temps ».
- Victor Hugo, Les Misérables.
- Pierre Albouy, La Création mythologique chez Victor Hugo.