La Cour du Lion, La Fontaine : analyse linéaire (Fables, livre VII)

1 816 mots · ≈6 pages · Lycée · Commentaire de texte

Analyse linéaire d'une fable du second recueil — Lycée, oral de français — environ 1 800 mots.

Introduction

Imaginons un dîner chez un hôte susceptible. Le plat est immangeable, il le sait peut-être, et il demande à chacun son avis. Dire la vérité vexe ; s'extasier sonne faux ; reste à prétendre qu'on a perdu le goût depuis un mauvais rhume. Jean de La Fontaine la transporte au sommet de l'État, dans le palais d'un roi qui a le pouvoir de tuer.

« La Cour du Lion » appartient au livre VII des Fables, dans le second recueil, plus ample et plus sombre que le premier, où la satire des puissants se fait volontiers plus directe. Le poète y mêle, selon son habitude, des vers de longueurs variées, alexandrins et octosyllabes surtout, et passe sans transition du récit au commentaire. La fable est construite comme un conte en trois épreuves, à la manière des contes populaires où trois personnages affrontent tour à tour la même situation. Mais ici, aucun héros ne réussit vraiment l'épreuve : le troisième s'en tire par une esquive.

Le texte s'organise en quatre moments : la présentation d'une cour fastueuse, l'odeur et la mort de l'Ours, la flatterie et la mort du Singe, enfin la dérobade du Renard, suivie de la morale.

Problématique : comment La Fontaine, à travers trois réponses à une même question, montre-t-il que la cour est un lieu où la parole est toujours dangereuse, et quelle sagesse ambiguë en tire-t-il ?

Plan détaillé

  1. Du début à « étalait sa puissance » — la mise en scène d'un pouvoir
    • un roi qui veut faire le compte de ses sujets ;
    • une fête comme démonstration de force.
  2. De « En son Louvre » à « faire le dégoûté » — la franchise punie
    • un palais qui sent la mort ;
    • une grimace payée de la vie.
  3. De « Le Singe approuva » à « Caligula » — la flatterie punie
    • l'excès comique de l'éloge ;
    • l'intervention du narrateur et le nom d'un tyran.
  4. Du Renard à la fin — l'esquive et la morale
    • le rhume providentiel ;
    • une leçon pratique plus qu'une leçon morale.

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Mouvement 1 : la mise en scène d'un pouvoir

Un roi qui veut faire le compte de ses sujets

Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître De quelles nations le Ciel l'avait fait maître.

L'ouverture est d'emblée comique. L'expression « Sa Majesté Lionne », où l'adjectif inventé remplace le titre d'un royaume, mélange le registre solennel de la cour et le monde animal : on attend « Sa Majesté » suivi d'un nom de pays, et l'on trouve une espèce. Derrière ce lion se profile déjà un monarque humain.

Le vocabulaire est celui de la monarchie de droit divin. C'est « le Ciel » qui a fait le Lion « maître » ; son pouvoir ne lui vient pas de ses sujets mais d'en haut. Vouloir « connaître » ses nations, c'est recenser ce qu'on possède : les sujets sont des biens.

La suite déploie le langage de l'administration royale. Le Lion convoque ses vassaux « par députés », rédige une « circulaire écriture » munie de son sceau : la chancellerie fonctionne. L'écrit annonce une « Cour plénière », c'est-à-dire une grande assemblée de tous les vassaux, ouverte par un festin et suivie des tours de Fagotin, nom d'un célèbre singe de foire devenu proverbial pour désigner les bêtes savantes.

Une fête comme démonstration de force

Par ce trait de magnificence Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.

Ces deux vers dévoilent le sens de la fête. La « magnificence », vertu princière par excellence, n'est pas ici générosité mais exhibition. Le verbe « étalait » a quelque chose de vulgaire : on étale une marchandise, un luxe trop voyant. L'invitation n'est pas un cadeau : c'est une convocation où chacun vient constater sa propre soumission.

Mouvement 2 : la franchise punie

Un palais qui sent la mort

En son Louvre il les invita. Quel Louvre ! un vrai charnier, dont l'odeur se porta D'abord au nez des gens.

Le mot « Louvre » nomme le palais des rois de France : l'allusion devient presque transparente. Mais la reprise exclamative, « Quel Louvre ! », retourne aussitôt l'image. Le narrateur intervient avec une ironie mordante et corrige le terme : ce palais est un « charnier ». La métaphore est double. Littéralement, l'antre d'un fauve est rempli de carcasses ; symboliquement, la splendeur du pouvoir repose sur des victimes. Le faste cache la mort, et l'odeur la révèle.

La construction de la phrase mérite attention. L'enjambement qui fait déborder « D'abord au nez des gens » sur le vers suivant imite la diffusion de l'odeur, qui se répand avant qu'on puisse l'arrêter.

Une grimace payée de la vie

L'Ours, premier invité mis à l'épreuve, réagit sans réfléchir : il se bouche le nez. Il ne dit pas un mot ; son corps parle pour lui, et le narrateur note qu'il aurait mieux fait de s'abstenir. Puis la sanction tombe en quelques mots.

Sa grimace déplut. Le Monarque irrité L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.

La brièveté de « Sa grimace déplut » contraste avec la gravité de la conséquence. Le verbe « déplaire » suffit à condamner : à la cour, le bon plaisir du roi tient lieu de loi. La mort elle-même est dite par une périphrase mythologique, « chez Pluton », le dieu des Enfers, qui la rend presque légère. Le roi semble même faire un mot d'esprit, et le rire du lecteur devient grinçant. La sincérité la plus spontanée, celle du corps, ne pardonne pas.

Mouvement 3 : la flatterie punie

L'excès comique de l'éloge

Le Singe approuva fort cette sévérité, Et flatteur excessif il loua la colère Et la griffe du Prince, et l'antre, et cette odeur :

Le Singe tire de la mort de l'Ours la leçon inverse, et la pousse trop loin. Il commence par approuver la « sévérité » du roi : le mot euphémise le meurtre et montre que le flatteur adopte le vocabulaire du maître. Le narrateur le juge sans détour par l'apposition « flatteur excessif ».

L'énumération qui suit est comique par son accumulation. La polysyndète, avec la répétition de « Et », fait se succéder sur le même plan la colère, la griffe, l'antre et l'odeur, comme si le Singe louait tout ce qui passe à sa portée, sans discernement. Or ces éléments sont ceux de la violence : la griffe tue, la colère condamne, l'antre empeste. En les louant, le Singe chante la cruauté elle-même. Le singe, animal de l'imitation, singe ici l'admiration.

Il n'était ambre, il n'était fleur, Qui ne fût ail au prix.

L'hyperbole atteint ici le ridicule. Selon le Singe, l'ambre, parfum précieux, et les fleurs ne seraient que de l'ail à côté de l'odeur royale. Le contraste entre les parfums les plus raffinés et l'ail, condiment populaire à l'odeur forte, fait éclater l'absurdité de l'éloge. La flatterie apparaît comme un mensonge qui ne trompe personne.

L'intervention du narrateur et le nom d'un tyran

La sanction est aussi rapide que pour l'Ours : la sotte flatterie connaît un mauvais succès et se trouve, elle aussi, punie. Un éloge trop gros ressemble à une moquerie.

Ce Monseigneur du Lion-là Fut parent de Caligula.

Le narrateur sort ici de son récit pour livrer un jugement direct. Le titre de « Monseigneur », accolé au Lion par un tour familier, sonne comme une moquerie. La comparaison avec Caligula, empereur romain resté dans les mémoires pour sa cruauté et ses caprices sanglants, désigne clairement le Lion comme un tyran. La Fontaine choisit un exemple antique, ce qui lui permet de dénoncer l'arbitraire sans viser explicitement le roi de France ; mais l'allusion au Louvre, quelques vers plus haut, laisse le lecteur faire lui-même le rapprochement.

Mouvement 4 : l'esquive et la morale

Le rhume providentiel

Le Renard étant proche : Or çà, lui dit le Sire, Que sens-tu ? dis-le-moi : parle sans déguiser.

Le troisième personnage est interrogé directement, ce qui le place dans une situation plus périlleuse encore que les deux autres. Le Lion multiplie les injonctions : question, impératif « dis-le-moi », puis « parle sans déguiser ». Ce dernier ordre est un piège : le roi réclame la franchise qu'il vient de punir de mort.

Le Renard, figure traditionnelle de la ruse, trouve la seule issue possible : ne pas répondre. Il s'excuse aussitôt, alléguant un grand rhume qui le prive de l'odorat. La tournure « L'autre aussitôt de s'excuser », avec l'infinitif de narration, traduit la vivacité de la réaction : il n'hésite pas une seconde. Le raccourci familier « bref, il s'en tire » expédie le dénouement : le Renard ne triomphe pas, il survit.

Une leçon pratique plus qu'une leçon morale

Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire, Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère ; Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.

La morale s'adresse directement au lecteur, à l'impératif, et prend la forme d'un conseil de prudence. Elle reprend les trois personnages dans l'ordre inverse : le « fade adulateur » renvoie au Singe, le « parleur trop sincère » à l'Ours, et la réponse « en Normand » au Renard. L'expression proverbiale désigne une réponse évasive, qui ne dit ni oui ni non ; elle repose sur la réputation de prudence que la tradition prête aux Normands.

Plusieurs détails nuancent cependant cette leçon. La condition « si vous voulez y plaire » laisse entendre qu'on peut aussi ne pas vouloir plaire à la cour, et donc s'en tenir loin. L'adverbe « quelquefois » limite la portée du conseil : la dérobade n'est pas une règle de vie, seulement un recours. Enfin, l'adverbe « trop » dans « trop sincère » ne condamne pas la sincérité, mais son excès dans un lieu qui ne la supporte pas. La Fontaine ne fait donc pas l'éloge du mensonge ; il décrit froidement un milieu où la vérité est devenue impossible. La morale est une constatation déguisée en conseil, et son véritable objet est moins le courtisan que le roi qui rend la franchise mortelle.

Conclusion

« La Cour du Lion » met en scène une épreuve truquée. Le roi pose une question à laquelle aucune réponse n'est bonne : la vérité l'offense, la flatterie l'agace, et seul le silence déguisé sauve celui qui se tait. La Fontaine dessine ainsi le portrait d'un pouvoir capricieux qui tue selon son humeur, et d'une cour où l'on survit en renonçant à dire ce que l'on pense. Sous l'apparence d'une leçon de savoir-vivre, la fable dénonce un système politique qui transforme les sujets en comédiens prudents. Le comique et l'ironie du narrateur rendent cette critique acceptable, et donc possible.

On peut rapprocher cette fable du conte d'Andersen « Les Habits neufs de l'empereur », où toute une cour fait semblant d'admirer un vêtement invisible. Le rapprochement fait ressortir une différence : chez Andersen, un enfant finit par dire la vérité et le mensonge collectif s'effondre ; chez La Fontaine, personne ne la dit impunément. On peut aussi relire, dans le même livre VII, « Les Animaux malades de la peste », autre tableau d'une cour où la justice dépend du rang.

Préparer l'entretien

  • Pourquoi La Fontaine choisit-il de nommer le palais du Lion « Louvre » ?
  • Comparez les réactions de l'Ours et du Singe : en quoi sont-elles opposées et pourquoi aboutissent-elles au même résultat ?
  • Que signifie l'expression « répondre en Normand » ?
  • La morale encourage-t-elle l'hypocrisie ?

Références

  • Jean de La Fontaine, Fables, livre VII.
  • La Bruyère, Les Caractères (« De la cour »).
  • Saint-Simon, Mémoires.
  • Hans Christian Andersen, « Les Habits neufs de l'empereur ».
  • Marc Fumaroli, Le Poète et le Roi.