Le Chêne et le Roseau, La Fontaine : analyse linéaire (Fables, I, 22)

2 122 mots · ≈7 pages · Collège · Commentaire de texte

Fable du livre I lue mouvement par mouvement — pour des élèves de collège — environ 2 000 mots.

Introduction

Dans la nuit du 26 décembre 1999, une tempête d'une violence exceptionnelle traverse la France. Au matin, le parc du château de Versailles offre un spectacle saisissant : des milliers d'arbres sont couchés, et parmi eux de très vieux sujets, plantés pour certains plusieurs siècles plus tôt. Les plus grands, ceux qui offraient au vent la plus large prise, sont souvent tombés les premiers. Un lecteur de La Fontaine n'aurait pas été surpris de voir la force tomber là où la souplesse plie.

« Le Chêne et le Roseau » est la vingt-deuxième et dernière fable du premier livre des Fables, publié en 1668. Le poète reprend une histoire connue depuis l'Antiquité, puisque Ésope opposait déjà un arbre robuste et des roseaux flexibles. Mais il la transforme en dialogue : le Chêne parle longuement, le Roseau répond en quelques vers, puis la nature tranche. La fable mélange des vers de longueurs différentes, surtout des alexandrins et des octosyllabes, ce qui permet de varier le rythme selon les personnages.

Comme dans plusieurs fables du recueil, aucune morale n'est écrite. Le récit se suffit à lui-même : la chute du Chêne est la leçon.

Problématique : comment La Fontaine, en opposant le discours orgueilleux d'un arbre puissant à la réponse modeste d'un roseau, montre-t-il que la vraie force n'est pas toujours là où on la croit ?

Plan détaillé

  1. Vers 1 à 17 — Le Chêne parle : une pitié pleine de vanité
    • un roseau écrasé par le moindre souffle ;
    • un autoportrait en géant ;
    • une protection qui sonne comme une supériorité.
  2. Vers 18 à 24 — Le Roseau répond : la sagesse en peu de mots
    • une politesse ferme ;
    • « plier sans rompre » : une autre idée de la force ;
    • un avertissement discret.
  3. Vers 24 à 32 — Le vent juge : la chute du géant
    • l'arrivée d'une tempête presque vivante ;
    • un combat en un seul vers ;
    • un déracinement grandiose.

Il reste 1 801 mots (≈6 pages) de ce document

  • Accès illimité à 2 628 travaux
  • 3 €/mois, résiliable en un clic
  • Paiement sécurisé Stripe
Lire la suite — 3 €/mois

I. Vers 1 à 17 : le Chêne parle, une pitié pleine de vanité

Un roseau écrasé par le moindre souffle

Le premier vers est un simple vers de récit : il présente les deux personnages et indique qui prend la parole. L'ordre des mots compte. C'est le Chêne qui parle en premier, comme le titre le nommait en premier : il occupe naturellement la première place. Le complément « un jour » situe l'histoire dans un temps indéterminé, celui des contes.

« Vous avez bien sujet d'accuser la Nature ; Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.

Dès sa première phrase, le Chêne plaint le Roseau. Il le vouvoie, ce qui paraît poli, mais son discours est une liste des faiblesses de son voisin. La « Nature », avec une majuscule, est présentée comme une mère injuste qui aurait mal partagé ses dons. Le Chêne imagine que le Roseau devrait se plaindre ; en réalité, le Roseau n'a rien dit.

L'exemple du roitelet est très parlant. Le roitelet est l'un des plus petits oiseaux d'Europe ; même lui serait trop lourd pour le Roseau. L'adjectif « pesant » et le nom « fardeau » forment une exagération comique. Le nom de l'oiseau contient d'ailleurs le mot « roi » : un tout petit roi suffit à faire plier le Roseau. On peut y entendre une allusion discrète au pouvoir.

Les vers suivants poursuivent la démonstration : le plus léger vent, celui qui ride à peine la surface de l'eau, oblige le Roseau à « baisser la tête ». L'expression a un double sens. Au sens propre, la tige se courbe ; au sens figuré, baisser la tête, c'est se soumettre, s'humilier. Le Chêne regarde le Roseau comme un être sans dignité.

Un autoportrait en géant

Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil, Brave l'effort de la tempête.

Avec la conjonction « Cependant que » (qui signifie « alors que »), le Chêne passe à lui-même, et c'est sans doute ce qui l'intéresse le plus. Il ne dit pas « mon sommet » mais « mon front » : il se décrit comme un être humain, et même comme un héros. Il se compare au Caucase, une très haute chaîne de montagnes : la comparaison est démesurée, presque ridicule pour un arbre.

Les deux actions qu'il revendique sont grandioses. Il arrête la lumière du soleil, c'est-à-dire qu'il donne de l'ombre ; il « brave » la tempête, comme un guerrier défie un ennemi. Le verbe « braver » montre son orgueil : il ne se contente pas de résister, il provoque.

Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr.

Ce vers est le plus célèbre du discours. Il est construit en deux moitiés opposées, une pour chaque personnage. L'Aquilon est, dans la mythologie, le vent violent du nord ; le Zéphyr, la brise douce de l'ouest. Pour le Roseau, la moindre brise est une tempête ; pour le Chêne, la plus forte tempête n'est qu'une brise. La répétition de « tout » et la symétrie parfaite donnent au vers la forme d'une maxime. Le Chêne parle comme s'il énonçait une vérité éternelle. Ce vers prépare pourtant, sans qu'il le sache, la fin de l'histoire.

Une protection qui sonne comme une supériorité

Le Chêne imagine ensuite une solution : si le Roseau poussait à l'abri de son feuillage, il souffrirait moins, car l'arbre le défendrait de l'orage. Le conditionnel (« vous n'auriez pas », « Je vous défendrais ») montre que cette protection n'existe pas, elle est seulement rêvée. Surtout, elle place le Roseau dans une position de dépendance : il serait protégé, donc inférieur. Le Chêne se voit comme un seigneur qui couvre de son ombre tout « le voisinage », comme un grand personnage protège ceux qui dépendent de lui.

La phrase s'achève sur une belle image : les roseaux naissent sur les rives humides des « Royaumes du vent ». L'expression, solennelle, fait du vent un souverain qui possède des territoires. Le Roseau vivrait donc en pays ennemi.

Le discours se termine par une conclusion qui revient au début : la Nature est injuste envers le Roseau. Le Chêne a parlé pendant dix-sept vers. Cette longueur est elle-même un signe : celui qui se croit important parle beaucoup.

II. Vers 18 à 24 : le Roseau répond, la sagesse en peu de mots

Une politesse ferme

— Votre compassion, lui répondit l'Arbuste, Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci.

Le Roseau répond avec beaucoup de courtoisie. Il commence par un compliment : la pitié du Chêne vient d'un « bon naturel », c'est-à-dire d'un bon caractère. Il ne se fâche pas, il ne se moque pas. Le narrateur appelle le Roseau « l'Arbuste », ce qui est étonnant puisqu'un roseau n'est pas un arbuste ; ce mot l'élève un peu, comme pour lui donner une dignité.

Mais la conjonction « mais » change le ton. L'impératif « quittez ce souci » est poli et ferme à la fois : le Roseau refuse d'être plaint. Il n'a pas besoin de la protection qu'on lui propose.

Plier sans rompre

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables. Je plie, et ne romps pas.

Le Roseau renverse tout le discours du Chêne. Contrairement à ce que pensait l'arbre, c'est lui, le Roseau, qui craint le moins le vent. La phrase « Je plie, et ne romps pas » est très courte, après les longues tirades du Chêne. Elle tient en six syllabes, la moitié d'un alexandrin, et sonne comme une devise.

Les deux verbes opposés résument la sagesse du Roseau. Plier n'est pas une honte : c'est une manière de laisser passer la violence sans être détruit. Le Chêne avait vu dans la souplesse une faiblesse (« baisser la tête ») ; le Roseau en fait une force. On comprend alors que la fable oppose deux idées de la résistance : la raideur qui affronte et la souplesse qui s'adapte.

Un avertissement discret

Le Roseau reconnaît ensuite que le Chêne a toujours résisté aux coups des vents « sans courber le dos ». L'expression reprend l'image de la tête baissée, mais pour l'arbre : lui ne s'est jamais courbé. Le Roseau ne nie pas la force du Chêne, il lui rend justice.

Puis vient une formule très brève : « Mais attendons la fin. » Le Roseau ne prédit rien, ne menace pas. Il rappelle seulement que le passé ne garantit pas l'avenir. Cette phrase est le véritable pivot de la fable : dès qu'elle est prononcée, la fin arrive.

III. Vers 24 à 32 : le vent juge, la chute du géant

L'arrivée d'une tempête presque vivante

Comme il disait ces mots, Du bout de l'horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

La subordonnée « Comme il disait ces mots » montre que la tempête arrive au moment précis où le Roseau parle : le récit coupe la parole aux personnages. Le passage au présent de narration (« accourt ») rend la scène plus vivante, comme si elle se déroulait sous nos yeux.

Le vent est personnifié. Il « accourt avec furie », comme un guerrier en colère ; il vient « du bout de l'horizon », ce qui suggère une immense distance parcourue. Surtout, il est présenté comme un enfant du Nord, le plus terrible que le Nord ait jamais porté « dans ses flancs », c'est-à-dire dans son ventre. Le Nord devient une mère monstrueuse, et le vent un fils géant. Le superlatif « le plus terrible » annonce une tempête exceptionnelle.

Un combat en un seul vers

L'Arbre tient bon ; le Roseau plie.

Ce vers résume tout le combat en deux propositions symétriques, séparées par un point-virgule. Chaque personnage fait exactement ce qu'il a annoncé : le Chêne résiste, le Roseau plie. Les verbes sont simples, au présent, sans adjectif. La sobriété contraste avec la grandiloquence du discours du Chêne.

Le vers suivant montre que le vent ne renonce pas : il « redouble ses efforts ». On sent le temps qui passe, la lutte qui dure.

Un déracinement grandiose

Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au Ciel était voisine, Et dont les pieds touchaient à l'Empire des Morts.

La conséquence tombe : le vent « déracine » le Chêne. Le verbe est très fort, car le Chêne n'est pas seulement cassé, il est arraché avec ses racines, c'est-à-dire détruit entièrement.

Les deux derniers vers sont les plus majestueux de la fable. Le Chêne n'est plus nommé ; il est désigné par une périphrase solennelle (« Celui de qui... »), comme on parle d'un héros mort. Sa tête touchait presque le Ciel, ses pieds descendaient jusqu'à « l'Empire des Morts », le royaume souterrain de la mythologie. L'arbre est donc grandi une dernière fois, à la mesure de l'univers entier, du ciel aux enfers. La Fontaine s'inspire ici d'une image du poète latin Virgile, qui décrivait déjà un chêne dont les racines descendent aussi bas que sa cime monte haut.

Cette grandeur rend la chute plus impressionnante. Plus le Chêne était grand, plus sa chute est spectaculaire. Mais il y a aussi une ironie : celui qui se comparait au Caucase est vaincu par un souffle. Les imparfaits (« était », « touchaient ») rejettent sa puissance dans le passé : il n'existe plus.

On remarque enfin que le Roseau n'a pas un mot de triomphe. La fable ne dit même pas qu'il se redresse. Le silence final laisse le lecteur tirer seul la leçon.

Conclusion

La fable est construite en trois temps très nets : un long discours orgueilleux, une réponse brève et sage, puis une action rapide qui donne raison au plus faible. La différence de longueur entre les deux discours est déjà une leçon : le Chêne parle trop, le Roseau dit l'essentiel.

La morale n'est pas écrite, mais elle est claire : l'orgueil et la raideur peuvent mener à la ruine, alors que la souplesse permet de survivre aux épreuves. On peut aussi y lire une réflexion sur la société du XVIIe siècle : les grands seigneurs, sûrs de leur puissance, peuvent tomber brutalement, tandis que les humbles traversent les orages. Placée à la fin du premier livre, cette fable termine le recueil sur un renversement des forces.

Pour comparer, on peut relire « Le Loup et l'Agneau », où au contraire le plus fort l'emporte, ou chercher ce que la poésie plus tardive a fait de cette fable : au XXe siècle, le poète Jean Anouilh en a écrit une version où le Chêne a le beau rôle, ce qui montre qu'une fable peut toujours être discutée.

Questions d'entraînement corrigées

  • Pourquoi le discours du Chêne est-il si long ? Parce qu'il est sûr de sa supériorité et aime parler de lui : la longueur du discours trahit son orgueil.
  • Expliquez « Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr ». Pour le Roseau, la moindre brise est une tempête ; pour le Chêne, la tempête n'est qu'une brise. Le vers oppose les deux personnages par une symétrie parfaite.
  • Quel est le sens de « Je plie, et ne romps pas » ? Le Roseau cède à la force sans être détruit : la souplesse est une manière de résister.

Bibliographie

  • Jean de La Fontaine, Fables, édition de Marc Fumaroli, Le Livre de Poche, collection « La Pochothèque ».
  • Virgile, Géorgiques, livre II.
  • Sur le poète face au pouvoir de Louis XIV : l'essai de Marc Fumaroli intitulé Le Poète et le Roi.