Analyse linéaire d'une fable du livre VIII — Lycée, oral de français — environ 1 800 mots.
Introduction
Qui n'a jamais rencontré, au retour d'un premier voyage, un ami intarissable ? Il a vu trois rues d'une capitale étrangère, et chaque colline y devient une montagne. Jean de La Fontaine a peint ce voyageur trop enthousiaste sous les traits d'un rat de campagne qui découvre la mer et la prend pour un empire.
« Le Rat et l'Huître » figure dans le livre VIII des Fables, au sein du second recueil. Le texte est écrit en vers mêlés, où l'alexandrin domine. Il se distingue par sa structure : un long récit de voyage, presque une parodie d'épopée, puis un dénouement en quelques vers, et enfin une morale double, que le narrateur annonce lui-même comme telle.
On peut suivre la fable en quatre temps : le départ du Rat et ses premières découvertes, son arrivée au bord de la mer et ses vantardises, la rencontre de l'Huître ouverte, enfin le piège et la double leçon.
Problématique : comment La Fontaine transforme-t-il le récit d'un voyage minuscule en satire du savoir mal acquis, et pourquoi fait-il porter à sa fable deux leçons distinctes ?
Plan détaillé
- Du début à « mont à ses yeux » — le départ d'un voyageur naïf
- un héros sans cervelle qui quitte tout ;
- un regard qui grossit le monde.
- De « Au bout de quelques jours » à « jusques aux dents » — le faux savant au bord de la mer
- des huîtres prises pour des navires ;
- un discours de vantard et un savoir de seconde main.
- De « Parmi tant d'Huîtres » à « bonne chère, ou jamais » — la tentation
- le portrait sensuel d'une huître ouverte ;
- la gourmandise qui aveugle.
- De « Là-dessus maître Rat » à la fin — le piège et la double morale
- un dénouement en un instant ;
- deux leçons pour un seul récit.
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Mouvement 1 : le départ d'un voyageur naïf
Un héros sans cervelle qui quitte tout
Un Rat hôte d'un champ, Rat de peu de cervelle, Des lares paternels un jour se trouva soû.
Le premier vers présente le héros et le juge dans le même mouvement. À la dignité paisible d'« hôte d'un champ » succède aussitôt un verdict : « Rat de peu de cervelle ». Tout l'intérêt sera de voir comment cette légèreté le mène à sa perte.
Le second vers joue sur un décalage de registre très savoureux. Les « lares paternels » désignent, dans la religion romaine, les dieux protecteurs du foyer : l'expression, noble et antique, sert ici à nommer un simple trou de rat. Puis vient le mot familier « soû », qui signifie ici rassasié, lassé : le Rat en a assez de chez lui. Ce mélange annonce le ton de toute la fable, un héroïque pour rire.
Le Rat laisse alors derrière lui le champ, le grain et la javelle, c'est-à-dire tout ce qui le nourrissait. Il quitte l'abondance pour l'inconnu, sans autre raison que l'ennui.
Un regard qui grossit le monde
Que le monde, dit-il, est grand et spacieux ! Voilà les Apennins, et voici le Caucase.
Le Rat, à peine sorti de sa case, s'exclame. Le discours direct le fait parler en touriste ébloui. Le doublet « grand et spacieux » est presque redondant. Les présentatifs « Voilà » et « voici » imitent le geste d'un guide.
Les noms propres, les Apennins en Italie et le Caucase aux confins de l'Asie, sont grandioses et lointains. Le Rat convoque une géographie de livres pour nommer quelques bosses de terrain. Le narrateur rétablit aussitôt la juste mesure :
La moindre taupinée était mont à ses yeux.
Une « taupinée », c'est le petit monticule de terre que soulève une taupe. Le contraste entre ce mot rustique et les chaînes de montagnes évoquées juste avant produit un effet comique immédiat. La précision « à ses yeux » marque la différence entre la perception du personnage et le regard du narrateur : le monde n'est pas grand, c'est le Rat qui est petit.
Mouvement 2 : le faux savant au bord de la mer
Des huîtres prises pour des navires
Après quelques jours de marche, le voyageur arrive dans un lieu où la mer a laissé de nombreuses huîtres sur le rivage. La Fontaine désigne la mer par le nom de Téthys, divinité marine de la mythologie grecque : le vocabulaire mythologique, déjà présent avec les lares, continue de draper le récit dans une noblesse parodique. Le Rat croit alors voir, en apercevant les coquillages, des vaisseaux de haut bord, c'est-à-dire de grands navires de guerre. Des montagnes, on passe à une flotte entière. Le personnage ne voit pas les choses, il voit ce qu'il a lu.
Un discours de vantard
Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire : Il n'osait voyager, craintif au dernier point :
La seconde prise de parole du Rat révèle un autre trait de caractère : le mépris pour les siens. Le père est jugé sévèrement, « pauvre sire », « craintif au dernier point ». Or ce père resté au champ incarne la prudence que le fils a perdue. Le Rat se flatte ensuite d'avoir déjà vu « le maritime empire » et d'avoir traversé des déserts : il se fabrique un passé d'explorateur, avec des expressions empruntées au style épique. Après quelques jours de marche, le voilà fanfaron de comédie.
Un savoir de seconde main
Le narrateur explique alors l'origine de ces belles phrases : le Rat les tient d'un « magister », c'est-à-dire d'un maître d'école de village, et il les répète à tort et à travers. La Fontaine ajoute un trait d'esprit : notre Rat n'est pas de ceux qui, à force de ronger des livres, deviennent savants jusqu'aux dents. Le jeu de mots fait du grignotage des livres une caricature de l'érudition. La satire vise, au-delà de l'animal, tous ceux qui parlent avec assurance de ce qu'ils ne connaissent que par ouï-dire.
Mouvement 3 : la tentation
Le portrait sensuel d'une huître ouverte
Parmi tant d'Huîtres toutes closes, Une s'était ouverte, et bâillant au Soleil, Par un doux Zéphyr réjouie,
Le récit change de rythme. L'opposition entre « toutes closes » et « Une s'était ouverte » isole l'Huître au milieu de ses semblables, comme un personnage qu'on met en lumière. Le participe « bâillant » la dote d'un geste presque humain, celui d'une paresse heureuse. Le Soleil et le Zéphyr, vent doux de la mythologie, tous deux personnifiés par la majuscule, composent un décor de pastorale.
La suite du portrait accumule les verbes et les adjectifs : l'Huître hume l'air, respire, s'épanouit ; elle est blanche, grasse, d'un goût qu'on devine sans pareil. Mais ce portrait est aussi le regard du Rat : les adjectifs « blanche, grasse » relèvent déjà de la gourmandise, et la mention du goût montre que le personnage ne voit plus un être vivant mais un plat. Le lecteur perçoit pourtant ce que le Rat ignore : une huître ouverte peut se refermer.
La gourmandise qui aveugle
Qu'aperçois-je ? dit-il, c'est quelque victuaille ;
Le Rat, qui prenait les huîtres pour des navires, reconnaît cette fois de la nourriture. Ironie de la situation : c'est au moment où il voit juste qu'il se trompe le plus gravement. Le mot « victuaille », familier, ramène brutalement l'épopée au niveau du ventre.
La réplique se poursuit par un raisonnement d'apparence prudente : si la couleur du mets ne le trompe pas, c'est aujourd'hui ou jamais qu'il doit faire bonne chère. Il croit vérifier, mais se fie à la seule couleur, c'est-à-dire à l'apparence. L'alternative « aujourd'hui ou jamais » trahit l'impatience. Sans le savoir, le Rat prononce une prophétie ironique : ce sera « jamais ».
Mouvement 4 : le piège et la double morale
Un dénouement en un instant
Là-dessus maître Rat, plein de belle espérance, Approche de l'écaille, allonge un peu le cou,
Le titre de « maître Rat » reprend une formule familière des Fables, toujours teintée d'ironie : elle confère au personnage une importance qu'il n'a pas. L'expression « plein de belle espérance » souligne sa confiance naïve. Les verbes d'action s'enchaînent au présent de narration, « Approche », « allonge » : le geste est décomposé avec une précision presque cinématographique, comme si le temps ralentissait avant la catastrophe.
Le piège se referme alors en une phrase. Le Rat se sent pris comme dans un collet, car l'Huître, tout d'un coup, se referme. L'adverbe « tout d'un coup » et le rejet du verbe en début de vers rendent la soudaineté du mouvement. Le narrateur conclut aussitôt d'un trait :
Et voilà ce que fait l'ignorance.
Ce bref commentaire, prononcé à chaud, tire une première leçon : l'ignorance, et non la seule gourmandise, a perdu le Rat.
Deux leçons pour un seul récit
Le narrateur annonce ensuite que cette fable contient plus d'un enseignement, et il les présente dans l'ordre, comme un professeur qui numérote ses remarques : « premièrement », « et puis ».
La première leçon reprend la première moitié du récit : ceux qui n'ont aucune expérience du monde s'étonnent des moindres objets. Elle explique les taupinées devenues montagnes et les huîtres devenues vaisseaux. Le défaut visé est la naïveté de celui qui croit tout découvrir.
Et puis nous y pouvons apprendre, Que tel est pris qui croyait prendre.
La seconde leçon, frappée en proverbe, s'applique au dénouement. Le polyptote qui fait se répondre « est pris » et « croyait prendre », avec la reprise du même verbe à la voix passive puis active, fait tenir dans un seul vers le renversement de situation : le chasseur devient la proie. Le verbe « croyait » rappelle que tout le malheur du Rat vient d'une croyance, non d'un savoir.
Pourquoi deux morales ? Parce que la fable raconte en réalité deux erreurs liées : celle du regard, qui grossit tout, et celle de l'action, qui se précipite. La première prépare la seconde. Le faux savant, qui croit avoir tout vu, ne se méfie plus de rien. La double morale montre ainsi que la naïveté n'est pas seulement ridicule ; elle peut être mortelle.
Conclusion
« Le Rat et l'Huître » condense en quelques dizaines de vers un roman d'apprentissage manqué. Le héros quitte son foyer, découvre le monde, croit le comprendre et se fait prendre à cette illusion. La Fontaine s'amuse à parodier le style épique et les récits de voyage, et fait de son personnage la caricature de tous ceux qui confondent les mots appris et l'expérience vécue. La double morale, loin d'être une simple répétition, articule deux défauts : l'émerveillement naïf de l'ignorant et la précipitation de celui qui se croit habile. Le lecteur rit du Rat, mais il est invité à se méfier de ses propres certitudes.
Pour prolonger, on peut rapprocher cette fable de « Le Rat de ville et le Rat des champs », au livre I, où un autre rongeur découvre que les festins de la ville cachent des dangers. On pourrait aussi la confronter au chapitre de Montaigne sur l'éducation, qui distingue savoir par cœur et vraiment savoir : le Rat de La Fontaine en offre l'illustration comique.
Préparer l'entretien
- Relevez les références mythologiques et géographiques. Quel effet produisent-elles ?
- Pourquoi le narrateur précise-t-il d'où le Rat tient son savoir ?
- Le portrait de l'Huître est-il neutre ? Justifiez.
- Expliquez le jeu sur le verbe « prendre » dans le dernier vers et la raison d'une double morale.
Références
- Jean de La Fontaine, Fables, livres I et VIII.
- Michel de Montaigne, Essais, I, « De l'institution des enfants ».
- Patrick Dandrey, La Fabrique des Fables.
- Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l'éducation.