Le Loup et l'Agneau, La Fontaine : analyse linéaire (Fables, livre I)

1 647 mots · ≈5 pages · Lycée · Commentaire de texte

Analyse linéaire d'un apologue — Lycée, oral de français — environ 1 750 mots.

Situer le texte

Lorsque Jean de La Fontaine publie en 1668 le premier recueil de ses Fables, dédié au Dauphin, il reprend un genre très ancien : l'apologue, court récit à visée morale. Ses sources sont connues : le Grec Ésope et le Latin Phèdre avaient déjà raconté l'histoire d'un loup qui accuse injustement un agneau pour avoir un prétexte de le dévorer. La Fontaine ne cherche pas l'originalité du sujet ; il la cherche dans la manière, et fait de cette brève anecdote une petite comédie, presque une pièce de théâtre.

« Le Loup et l'Agneau », dixième fable du livre I, présente une particularité : la morale n'est pas placée à la fin, mais dès le premier vers. Le lecteur connaît donc le dénouement avant le récit ; tout l'intérêt réside dans la manière dont le loup y parvient. La fable est écrite en vers mêlés, alexandrins, octosyllabes et vers plus courts, ce qui donne à chaque réplique son rythme propre. Elle comprend trois moments : l'annonce de la morale et la présentation des personnages, un dialogue construit comme un procès, puis un dénouement brutal.

À l'époque de Louis XIV, où le pouvoir royal s'affirme comme absolu, cette histoire d'un fort qui se fait juge et partie prend une résonance particulière.

Conseil de lecture à voix haute : distinguez nettement les voix, brutale pour le Loup, polie et posée pour l'Agneau, neutre pour le narrateur.

Problématique : comment La Fontaine, à travers un faux procès, dénonce-t-il la loi du plus fort tout en faisant du lecteur le véritable juge ?

Le parcours du texte (plan détaillé)

  1. Vers 1 à 6 : une morale annoncée et un décor posé
    • une thèse provocante placée en tête ;
    • deux personnages que tout oppose.
  2. Vers 7 à 26 : un procès truqué
    • la première accusation et la défense raisonnée de l'Agneau ;
    • des accusations de plus en plus absurdes ;
    • la sentence collective.
  3. Vers 27 à 29 : un dénouement expéditif
    • la violence sans justification ;
    • l'ironie finale du narrateur.

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Étape 1 (v. 1-6) : une thèse et un décor

Une morale en guise d'ouverture

La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Le premier vers, un alexandrin au présent de vérité générale, énonce la morale sous la forme d'une maxime. Prise au pied de la lettre, elle semble cynique : le plus fort aurait toujours raison. En réalité, le mot « raison » est ambigu. Il peut désigner l'argument logique, mais aussi le fait d'avoir le dernier mot. La phrase constate ce qui se passe dans le monde, sans l'approuver : c'est toute l'ironie de la fable. L'adverbe « toujours » donne à ce constat une portée universelle.

Le second vers, plus court, fait entendre le narrateur. Le pronom « Nous » et le verbe « montrer » présentent le récit comme une démonstration, et l'expression « tout à l'heure », qui signifie ici « tout de suite », annonce un récit bref. La Fontaine adopte la posture d'un conteur qui prend son lecteur à témoin.

Deux personnages opposés

Un Agneau se désaltérait Dans le courant d'une onde pure.

Le récit commence à l'imparfait, temps de la description et de la tranquillité. L'Agneau, doté d'une majuscule comme un personnage de théâtre, est saisi dans une activité paisible et innocente : il boit. L'adjectif « pure » qualifie l'eau mais rejaillit sur l'animal, symbole traditionnel de l'innocence. Les octosyllabes, légers et fluides, imitent le calme du ruisseau.

Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait.

L'arrivée du Loup est marquée par un brusque passage au présent de narration, « survient », qui rompt la sérénité. Le retour à l'alexandrin donne au prédateur plus d'ampleur. Les compléments « à jeun » et « la faim » révèlent d'emblée son vrai mobile : le lecteur sait déjà que le Loup ne cherche pas la justice, mais un repas. L'expression « qui cherchait aventure » lui donne, ironiquement, l'allure d'un chevalier errant, ce qui rend son comportement d'autant plus méprisable.

Étape 2 (v. 7-26) : le procès

L'accusation et la défense

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

La première réplique du Loup est une question rhétorique, qui n'attend pas de réponse. Le tutoiement marque le mépris, et le possessif « mon breuvage » montre qu'il considère le ruisseau comme sa propriété. Le narrateur commente aussitôt la scène en désignant le Loup par la périphrase « cet animal plein de rage ». La menace suit, « Tu seras châtié de ta témérité », au futur de certitude : la sentence est prononcée avant même le jugement.

— Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté Ne se mette pas en colère ;

La réponse de l'Agneau contraste totalement avec cette violence. Il emploie le vocabulaire de la cour, « Sire », « votre Majesté », et le subjonctif de souhait. La Fontaine transpose ainsi la scène dans le monde politique : le Loup est traité comme un roi, et l'Agneau comme un sujet soumis. La politesse excessive souligne la peur, mais aussi la dignité du faible.

L'Agneau développe ensuite une argumentation logique et claire. Il explique qu'il boit plus bas que le Loup dans le courant, à plus de vingt pas, et en conclut qu'il ne peut en aucune façon troubler sa boisson. Le connecteur « par conséquent » montre la rigueur de son raisonnement, fondé sur un fait physique : l'eau descend, elle ne remonte pas. Le vers très court

Dans le courant,

isolé sur quatre syllabes, met en valeur la preuve décisive. L'Agneau a raison ; mais avoir raison ne suffit pas.

Des accusations de plus en plus absurdes

— Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Le Loup ne répond pas à l'argument : il répète l'accusation, ce qui montre qu'il ne cherche pas la vérité. La nouvelle périphrase « cette bête cruelle » prolonge le jugement du narrateur. Puis il change de grief et accuse l'Agneau d'avoir médit de lui l'an passé. Cette accusation est invérifiable, et elle n'a plus rien à voir avec l'eau.

— Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ? Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.

L'Agneau réplique encore par un argument logique : il n'était pas né. La précision « je tette encor ma mère » insiste sur son extrême jeunesse et donc sur son innocence ; elle rend aussi le Loup ridicule.

— Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

Le Loup, à court d'arguments, déplace l'accusation sur le frère. Le connecteur « donc » imite le raisonnement, mais à vide : c'est une parodie de logique. L'Agneau répond qu'il n'en a point, et le Loup élargit encore : ce sera « quelqu'un des tiens ». Les répliques deviennent de plus en plus courtes et s'enchaînent dans le même vers, ce qui accélère le rythme : le dialogue tourne à l'avantage du plus fort, qui ne laisse plus parler l'autre.

La sentence collective

Car vous ne m'épargnez guère, Vous, vos bergers, et vos chiens.

Le passage du « tu » au « vous » est révélateur : l'Agneau n'est plus jugé pour lui-même, mais en tant que membre d'un groupe. Le Loup fait de lui le responsable de toute une communauté, bergers et chiens compris. Ce glissement dénonce une logique de la vengeance collective, contraire à toute justice.

On me l'a dit : il faut que je me venge.

Ce vers clôt le procès. Le pronom indéfini « On » renvoie à une rumeur sans auteur, qui tient lieu de preuve. La tournure « il faut que » présente la vengeance comme une nécessité, alors qu'elle n'est qu'un désir. Le mot « venge » remplace enfin le vocabulaire judiciaire : le masque tombe.

Étape 3 (v. 27-29) : le dénouement

Là-dessus, au fond des forêts Le Loup l'emporte, et puis le mange, Sans autre forme de procès.

Le dénouement est d'une extrême brièveté, à l'image de la violence qu'il raconte. La locution « Là-dessus » marque la fin du dialogue. Le lieu, « au fond des forêts », s'oppose à l'onde pure du début : on passe de la clarté à l'obscurité, loin de tout regard. Les deux verbes au présent, « l'emporte » et « le mange », reliés par « et puis », racontent la mort de l'Agneau avec une sécheresse qui la rend plus cruelle. Le verbe « emporter » a d'ailleurs un double sens : le Loup emporte sa proie, mais il l'emporte aussi dans le débat.

Le dernier vers est d'une ironie mordante. L'expression « Sans autre forme de procès » signifie « sans autre formalité », mais elle rappelle que tout ce qui précède n'était qu'une parodie de procès. Le narrateur ne commente pas ; il laisse le lecteur constater que la morale annoncée au premier vers est vérifiée, et en mesurer le scandale.

L'essentiel à retenir

  • Une morale en tête : le récit devient démonstration, et le suspense porte sur la manière, non sur le dénouement.
  • Un procès parodique : accusation, défense, sentence, mais la condamnation précède les preuves.
  • Deux « raisons » : la logique de l'Agneau contre la force du Loup.
  • Une portée politique : le vocabulaire de la cour et l'ironie finale visent les puissants.

Conclusion : bilan et ouverture

La fable met en scène un véritable procès inversé : l'innocent est condamné, le coupable juge, et la sentence précède l'examen des faits. La Fontaine oppose la raison logique de l'Agneau à la « raison » du Loup, qui n'est que la force. En plaçant la morale au début, il transforme le récit en démonstration et invite le lecteur à juger lui-même. Derrière les animaux se profile une critique des puissants, à une époque où l'on ne pouvait dénoncer directement l'arbitraire.

On peut prolonger la réflexion avec Pascal, qui écrit dans les Pensées : « La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. » On peut aussi comparer la fable avec « Les Animaux malades de la peste », du livre VII, où La Fontaine dénonce une autre justice partiale, qui épargne les puissants et condamne l'âne.

Préparer l'entretien

  • Pourquoi la morale est-elle placée au début de la fable ?
  • Comment le dialogue est-il construit comme un procès ?
  • Relevez les interventions du narrateur. Que révèlent-elles ?
  • Quelle critique de la société du XVIIe siècle peut-on lire dans cette fable ?

Références

  • Jean de La Fontaine, Fables.
  • Ésope, Fables.
  • Phèdre, Fables.
  • Blaise Pascal, Pensées.
  • Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l'éducation (livre II, sur la lecture des fables par les enfants).