Analyse linéaire d'une fable — Lycée, oral de français — environ 1 800 mots.
Introduction
Un étudiant reçoit une offre d'emploi très bien payée. Au moment de signer, il découvre une clause : téléphone allumé jour et nuit, congés fixés par l'employeur, aucun déplacement sans autorisation. Il lui reste à décider si le salaire vaut ce qu'il coûte. La cinquième fable du premier livre des Fables de La Fontaine, parues en 1668, pose exactement cette question, mais à un loup.
Le sujet vient de Phèdre, qui opposait déjà un loup famélique à un chien repu. La Fontaine en fait une scène de rencontre en vers mêlés, presque théâtrale. Les rôles habituels sont renversés : dans « Le Loup et l'Agneau », quelques pages plus loin, le loup est un tyran ; ici, c'est un pauvre, et c'est lui qui a raison. Surtout, aucune morale n'est formulée : la leçon se lit dans le dernier geste du personnage.
On peut distinguer trois mouvements. Les vers 1 à 12 mettent en présence deux animaux que tout sépare ; les vers 13 à 31 font entendre le long discours de séduction du Chien ; les vers 32 à 41 révèlent le prix caché de ce bonheur et s'achèvent par la fuite du Loup.
Problématique : comment La Fontaine conduit-il son lecteur, à travers un dialogue faussement amical, à préférer une liberté misérable à une servitude confortable ?
Plan détaillé
- Vers 1 à 12 : une rencontre inégale
- le portrait d'un loup réduit au squelette ;
- un chien superbe, que la force protège ;
- la ruse du faible : la flatterie.
- Vers 13 à 31 : le boniment du Chien
- le tableau noir de la vie sauvage ;
- un contrat présenté comme une aubaine ;
- un loup déjà conquis.
- Vers 32 à 41 : le collier et la fuite
- un interrogatoire en vers brisés ;
- le refus du Loup et la morale en acte.
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Premier mouvement (v. 1-12) : une rencontre inégale
Un loup réduit à l'état de squelette
Un Loup n'avait que les os et la peau, Tant les chiens faisaient bonne garde.
L'ouverture tient du constat médical : la tournure restrictive « ne… que » réduit l'animal à sa carcasse. Le second vers, introduit par « Tant », donne une cause sociale plus que naturelle : le Loup a faim parce que les chiens gardent bien les troupeaux. Son futur interlocuteur appartient donc au camp de ceux qui l'affament. L'imparfait fait de la misère l'état ordinaire de l'animal sauvage.
Un chien superbe, mais égaré
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau, Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
Le présent de narration, « rencontre », fait surgir l'événement, et l'alexandrin donne au Dogue toute sa carrure. Le comparatif « aussi puissant que beau » et l'asyndète « Gras, poli » opposent terme à terme ce chien au loup squelettique. « Poli » signifie « luisant », signe d'une bonne nourriture, mais le mot fait aussi entendre la politesse des gens de maison. Quant à la relative « qui s'était fourvoyé par mégarde », elle montre le Chien égaré dans le monde du Loup.
La force retenue, la flatterie choisie
Les vers 5 à 9 envisagent l'attaque. Les infinitifs « L'attaquer, le mettre en quartiers », en tête de phrase, disent un désir immédiat, que le conditionnel passé « l'eût fait volontiers » réduit aussitôt à une hypothèse. « Mais » introduit l'obstacle : le « Mâtin » est « de taille » à se défendre. Contre l'attente du lecteur, le Loup est le plus faible.
Le Loup donc l'aborde humblement, Entre en propos, et lui fait compliment Sur son embonpoint, qu'il admire.
Le connecteur « donc » tire la conclusion de ce calcul : faute de pouvoir vaincre, le Loup flatte. L'adverbe « humblement » et la succession de trois verbes au présent montrent une stratégie de courtisan. Le mot « embonpoint » est savoureux : le Loup admire chez l'autre précisément ce qui lui manque, et ce compliment sur le ventre résume tout le désir du personnage. La Fontaine glisse là une observation qui dépasse les animaux : le pauvre admire les signes extérieurs de la richesse.
Bilan : le premier mouvement installe une opposition nette entre la maigreur et l'abondance, et rend le Loup sympathique, parce qu'il est faible et qu'il renonce à la violence.
Deuxième mouvement (v. 13-31) : le boniment du Chien
La vie sauvage vue par un domestique
Il ne tiendra qu'à vous beau sire, D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Le Chien prend la parole, et ses répliques occuperont presque tout le mouvement. La formule « Il ne tiendra qu'à vous » présente le bonheur comme une simple affaire de volonté. L'apostrophe « beau sire », reprise ironique de « Sire Loup », est condescendante : on ne peut guère trouver beau un animal décharné. En se donnant lui-même pour modèle, « aussi gras que moi », le Chien se montre satisfait de son sort au point de ne pas imaginer qu'on puisse en vouloir un autre.
Suit l'impératif « Quittez les bois », première injonction d'un discours de recruteur. L'accumulation familière « Cancres, haires, et pauvres diables » rabaisse les loups au rang de gueux. La question rhétorique « Car quoi ? » et les phrases nominales qui suivent miment l'insécurité de la vie sauvage, où chaque repas se conquiert « à la pointe de l'épée ». Ce tableau n'est pas faux, les deux premiers vers l'ont montré : le Chien a raison sur les faits, et c'est ce qui rend son offre dangereuse.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin.
Le futur de certitude conclut l'argumentation. Le mot « destin », solennel, donne à l'offre l'allure d'une promesse de salut.
Un contrat présenté comme une aubaine
Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
La question du Loup, brève et concrète, est au futur : il se projette déjà. La réponse, « Presque rien », minimise le prix avant de l'énoncer. Or chasser les mendiants, flatter ceux du logis, complaire au maître, c'est repousser les pauvres et caresser les riches : sous le chien de garde apparaît le domestique, voire le courtisan. On demande au Loup de devenir l'ennemi de ses semblables, ces « pauvres diables » qu'il était un instant plus tôt.
Le mot « salaire » appartient au vocabulaire du travail, et la répétition de « os » dans l'énumération des restes rend la paie dérisoire : le Chien vit des déchets du festin, et même la caresse du maître fait partie des gages.
Un loup qui rêve déjà
Le Loup déjà se forge une félicité Qui le fait pleurer de tendresse.
Le narrateur reprend la parole avec ironie. L'adverbe « déjà », placé avant le verbe, montre la rapidité de la séduction. Le verbe pronominal « se forge » signale que ce bonheur est une construction de l'esprit, une illusion. Le mot « félicité », d'un registre élevé, contraste plaisamment avec les os de poulet qui le motivent, et l'image d'un loup qui pleure de tendresse est franchement comique. La Fontaine se moque avec douceur de cette faiblesse : la faim rend crédule.
Bilan : le discours du Chien est habile parce qu'il part d'une vérité, la misère du Loup ; mais les détails qu'il donne, sans le vouloir, laissent voir la soumission qui est le vrai prix de l'abondance.
Troisième mouvement (v. 32-41) : le collier et la fuite
Un regard qui change tout
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
Le passé simple « vit » marque l'événement décisif. « Chemin faisant » indique que les deux animaux marchent déjà vers la maison : le Loup cède. Le cou pelé, seul détail peu flatteur du portrait, contredit le « Gras, poli » du début.
Un interrogatoire en vers brisés
Qu'est-ce là ? lui dit-il. Rien. Quoi ? rien ? Peu de chose. Mais encor ? Le collier dont je suis attaché De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Le dialogue s'accélère : un seul alexandrin contient plusieurs répliques. Les rôles s'inversent, le Loup interroge et le Chien se dérobe. Ses réponses vont en gradation, « Rien », « Peu de chose », puis l'aveu, où le modalisateur « peut-être » est presque risible. Le participe « attaché », à la rime, fait sonner le vrai mot de la condition domestique.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas Où vous voulez ?
Le Loup reprend le mot en écho, sous forme interrogative : il s'arrête sur ce que le Chien voulait faire passer. Le connecteur « donc » montre qu'il raisonne et tire lui-même la conséquence. Le rejet de « Où vous voulez » au vers suivant isole la notion décisive, la liberté de mouvement. La réponse du Chien, « Pas toujours ; mais qu'importe ? », trahit à la fois une gêne et une résignation : pour lui, la liberté est un luxe accessoire.
Le refus et la morale en acte
Il importe si bien, que de tous vos repas Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Le Loup reprend le verbe du Chien, « importe », pour le retourner contre lui : la liberté n'est pas un détail, elle est essentielle. La négation renforcée « en aucune sorte » et l'hyperbole du « trésor » donnent au refus une fermeté absolue. Le passage de l'indicatif « je ne veux » au conditionnel « ne voudrais » élargit le refus du cas présent à toute offre possible : aucun bien ne vaut une servitude. Le Loup, qui pleurait de tendresse quelques vers plus haut, retrouve d'un coup sa dignité.
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.
Après « Sire », le Loup devient « maître » : maître de lui-même. Les verbes « s'enfuit » et « court » répondent à la question posée plus haut : il court où il veut. L'adverbe final « encor » prolonge la course jusqu'au présent du lecteur. La morale n'est pas écrite ; elle est ce mouvement même, choisi en connaissance de cause, puisque le Loup sait qu'il aura encore faim.
Bilan : il suffit d'un détail physique pour faire tomber le discours du Chien ; le Loup gagne la liberté non par la force, mais par la question juste.
Conclusion : bilan et ouverture
La Fontaine fait passer son lecteur de la pitié pour un loup affamé à l'admiration pour un loup libre. Le dialogue est construit comme une tentation, qu'un simple cou pelé suffit à déjouer. En refusant la maxime finale, le fabuliste laisse la morale naître du geste, ce qui la rend plus forte. Derrière les animaux se devine la cour, où l'on échange sa liberté contre les faveurs d'un maître.
On peut rapprocher cette fable du Discours de la servitude volontaire de La Boétie, qui se demande pourquoi tant d'hommes acceptent d'obéir à un seul : chez La Fontaine, le loup n'a pas de caractère fixe, il vaut par la situation où il se trouve.
Préparer l'entretien
- Pourquoi le Loup ne peut-il pas attaquer le Chien ? Quel effet ce choix produit-il sur le lecteur ?
- Relevez les tâches que le Chien décrit. Quel portrait de la domesticité dessinent-elles ?
- Comment le rythme du dialogue change-t-il à partir du vers 33 ?
- Formulez en une phrase la morale implicite de la fable.
Références
- Jean de La Fontaine, Fables, livre I.
- Phèdre, Fables.
- Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire.
- Ésope, Fables.