Analyse linéaire d'un apologue du XVIIe siècle — Lycée, oral du bac de français — environ 1 950 mots.
Entrée en matière
Imaginons une réunion de crise dans une entreprise après un échec retentissant. Le directeur prend la parole le premier et déclare, avec gravité, qu'il « assume » ses erreurs. Aussitôt, ses adjoints lui expliquent qu'il a été trop exigeant envers lui-même. Les autres responsables se taisent. Puis un stagiaire avoue avoir oublié d'envoyer un courriel : c'est lui qui part. Personne n'a menti, et pourtant tout est faux. « Les Animaux malades de la peste » décrit une scène de ce genre, avec trois siècles et demi d'avance.
La fable ouvre le livre VII des Fables, premier livre du second recueil publié par La Fontaine en 1678. Elle est plus longue que la plupart des fables du premier recueil et mêle des vers de longueurs très différentes, de l'alexandrin au vers de trois syllabes. Cette souplesse permet au fabuliste de varier le rythme selon les voix qu'il fait entendre.
Plutôt que de suivre seulement le récit, on peut faire une observation simple : compter les vers attribués à chaque personnage. Le Lion parle longuement, le Renard un peu moins, l'Âne brièvement ; le Tigre et l'Ours, eux, ne disent rien et n'ont pas besoin de parler. La répartition de la parole reproduit exactement la hiérarchie du pouvoir, et le vocabulaire choisi par chacun change le poids des fautes.
Problématique : comment La Fontaine montre-t-il que, dans cette assemblée, le sort de chacun ne dépend pas de sa faute, mais de la place qu'il occupe dans l'ordre de la parole ?
Plan détaillé : cinq séquences d'une assemblée
- Vers 1 à 14 — Une épidémie qui éteint les désirs
- un fléau que l'on tarde à nommer ;
- un monde où la prédation elle-même s'arrête.
- Vers 15 à 33 — Le roi s'accuse pour mieux s'absoudre
- un cadre religieux et politique ;
- une confession construite pour engager les autres.
- Vers 34 à 48 — Le Renard lave les crimes, l'assemblée se tait
- la faute transformée en vertu ;
- le silence des puissants.
- Vers 49 à 62 — L'Âne, ou la franchise fatale
- un aveu minuscule et sincère ;
- un procès expédié par des mots.
- Vers 63-64 — Deux vers pour juger les juges
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Séquence 1 (v. 1-14) : une épidémie qui éteint les désirs
Un fléau que l'on tarde à nommer
Un mal qui répand la terreur, Mal que le Ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre,
La fable ne commence pas par un nom mais par un mot vague, « Un mal », repris aussitôt sans article. On connaît la terreur qu'il répand et la fureur céleste qui l'« Inventa », avant de connaître son nom. Le verbe « punir » arrive dès le troisième vers : avant tout personnage, la fable a déjà installé l'idée qu'il faudra un coupable.
Le nom n'arrive qu'au quatrième vers, avec une précaution : « La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom) ». La parenthèse montre un narrateur qui hésite à prononcer le mot, comme s'il portait malheur. Toute la fable tournera autour de cette difficulté : comment nommer une chose, et surtout une faute. La tournure « puisqu'il faut » reviendra mot pour mot dans la bouche de l'Âne.
Au vers 5, l'Achéron, fleuve des Enfers, s'« enrichit » de morts : le verbe des marchands appliqué aux cadavres donne le ton d'une ironie froide.
La prédation suspendue
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
Le mot « tous », posé de chaque côté de « mais », enferme le vers. Devant la maladie, Lion et Âne sont à égalité ; c'est la dernière fois de la fable.
Puis les appétits s'éteignent un à un : la faim, la chasse des Loups et des Renards, l'amour des Tourterelles. Le vers 14, « Plus d'amour, partant plus de joie », a la sécheresse d'un calcul, puisque « partant » veut dire « donc ».
Un détail de ce tableau éclaire toute la suite : la peste a arrêté la prédation. Pour la première fois, le fort ne mange plus le faible. Le sacrifice de l'Âne ne guérira personne dans le texte ; il rétablira simplement cet ordre que la maladie avait suspendu.
Séquence 2 (v. 15-33) : le roi s'accuse pour mieux s'absoudre
Un conseil aux couleurs religieuses
« Le Lion tint conseil » : la formule est celle d'un roi en son Conseil, et « Mes chers amis » une familiarité qu'aucun sujet ne peut retourner. Le discours parle ensuite comme un sermon (« nos péchés », « céleste courroux ») et s'autorise de l'histoire, riche selon lui en pareils « dévouements », mot qui désigne alors le sacrifice de sa vie pour le salut de tous.
La règle est fixée : mourra « le plus coupable ». Il reste à voir qui aura le droit de mesurer la culpabilité.
Une confession qui engage les autres
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence L'état de notre conscience.
Défendre de se flatter, vingt vers avant que les flatteurs n'applaudissent : l'ironie est déjà en place. Avec « Pour moi », le Lion passe à son cas. Il avoue « force moutons », c'est-à-dire beaucoup, et se demande lui-même ce qu'ils lui avaient fait, pour répondre : « Nulle offense ». Il accuse plus durement qu'aucun procureur.
Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le Berger.
Le sommet de la confession tient dans un vers de trois syllabes, isolé après un alexandrin. Ce rejet donne au crime le plus grave, avoir mangé un homme, une place minuscule et frappante. L'adverbe « quelquefois » minimise l'acte en le présentant comme occasionnel.
Le Lion déclare alors qu'il se sacrifiera, mais avec une restriction : « s'il le faut ». La conjonction « mais » qui suit fait pivoter tout le discours : il juge bon que chacun s'accuse comme lui. La confession royale n'était pas une fin ; c'était une procédure. En avouant le premier, le roi oblige les autres à parler, et il se place hors de soupçon : qui oserait le condamner après une telle franchise ?
Séquence 3 (v. 34-48) : le Renard lave les crimes, l'assemblée se tait
La faute devenue vertu
Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Deux « trop » en deux vers (« trop bon », « trop de délicatesse ») suffisent au Renard : le crime avoué devient un excès de vertu.
Restent les victimes : « canaille, sotte espèce ». Une fois les moutons insultés, leur mort ne pèse plus rien, et le « Non non » qui répond à la question du péché ferme la discussion. Le Renard ose alors un dernier glissement : le Lion leur a fait « beaucoup d'honneur » en les croquant. « Dévoré » disait la violence ; « croquant » dit la gourmandise. Changer un verbe a suffi à changer le crime en faveur.
Quant au Berger, le Renard affirme qu'il méritait tous les maux, puisque les hommes prétendent exercer sur les animaux un « chimérique empire ». L'ironie est double : le Renard dénonce comme imaginaire la domination humaine, alors qu'il est en train de justifier une domination bien réelle, celle du Lion.
Le silence des puissants
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
L'infinitif de narration fait claquer les applaudissements sans délai, et « flatteurs », privé d'article, n'a plus de visage.
Vient alors le passage le plus discret : « On n'osa trop approfondir » les fautes du Tigre, de l'Ours et des autres « puissances ». Ces animaux ne prononcent pas un vers ; personne ne leur demande rien. Même les « simples mâtins », chiens de garde querelleurs, passent pour « de petits saints ». L'expression religieuse, réduite par l'adjectif « petits », est franchement moqueuse.
Séquence 4 (v. 49-62) : l'Âne, ou la franchise fatale
Un aveu minuscule et sincère
L'Âne parle le dernier, et sa première formule, « J'ai souvenance », sent la campagne. Passant près d'un pré de moines, il a cédé à plusieurs poussées :
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense Quelque diable aussi me poussant,
L'énumération accumule quatre circonstances, du besoin naturel à la tentation surnaturelle. Contrairement au Renard, l'Âne ne cherche pas à transformer sa faute en mérite : il explique sans se justifier. Le complément « je pense » montre un esprit honnête qui doute de sa propre excuse.
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Ce vers mesure la faute avec une précision presque comique : la largeur d'une langue. Le crime est dérisoire. Mais le mot « langue » a aussi un second sens : c'est par sa langue, en parlant, que l'Âne va se perdre.
Il ajoute qu'il n'en avait « nul droit, puisqu'il faut parler net ». Revoilà la tournure du vers 4 : « puisqu'il faut ». Le narrateur nommait la peste avec cette précaution ; l'Âne nomme sa faute de la même façon. Mais la franchise qui est une qualité chez le conteur devient un arrêt de mort chez le plus faible.
Un procès expédié par des mots
A ces mots on cria haro sur le baudet.
« Haro » est une vieille clameur de justice pour faire saisir un malfaiteur ; « baudet » rabaisse l'Âne avant tout jugement ; « on » ne désigne personne, donc tout le monde.
Un Loup « quelque peu clerc », c'est-à-dire un peu lettré, un peu homme de loi, se charge de l'accusation par une « harangue ». Ses insultes, « Ce pelé, ce galeux », sont des mots de maladie de peau. Elles font de l'Âne l'origine de la contagion, ce que confirme la relative « d'où venait tout leur mal ». Le mot « mal » renvoie au tout premier vers : l'Âne devient la peste elle-même.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Entre « peccadille » et « cas pendable », il n'y a qu'un verbe au passif, « fut jugée », et ce passif n'a pas de complément d'agent : aucun juge ne signe la sentence. L'exclamation qui suit sur l'herbe d'autrui fait entendre en même temps l'indignation de la foule et le rire du narrateur.
La mort de l'Âne n'est pas racontée. Une formule pudique, « on le lui fit bien voir », la remplace. Ce silence final rejoint l'hésitation du début : on tardait à nommer la peste, on évite maintenant de nommer l'exécution.
Séquence 5 (v. 63-64) : deux vers pour juger les juges
Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Le « vous » sort le lecteur de la salle d'audience pour le mettre à la place de l'accusé, et le futur lui promet le même traitement. Terme à terme, « puissant » reçoit « blanc », « misérable » reçoit « noir » : innocence et culpabilité sont des couleurs que l'on vous passe, comme une livrée, selon votre rang. L'expression « jugements de cour » est à double sens : elle vise les tribunaux, mais aussi la cour royale où se font et se défont les réputations.
Conclusion — ce que coûte la parole
La Fontaine met en scène une assemblée où la vérité est tout entière dite, et pourtant trahie. Le Lion avoue, mais son aveu lui sert à organiser la procédure ; le Renard ne ment pas sur les faits, il les renomme ; les puissants se taisent et sont épargnés ; l'Âne parle franchement et meurt. La faute réelle ne compte pas : seule compte la position de celui qui parle et les mots choisis pour qualifier ce qu'il a fait.
On pourra rapprocher cette fable du « Loup et l'Agneau », où le fort argumente seul face à sa proie, alors qu'ici toute une assemblée prête au crime les formes du droit. On pensera aussi aux Caractères de La Bruyère, qui observe la cour avec la même lucidité, ou aux analyses de René Girard sur le bouc émissaire, où une communauté en crise retrouve son unité en désignant une victime.
Ce que l'examinateur peut demander
- Pourquoi le Tigre et l'Ours ne parlent-ils pas ? Parce que leur puissance les dispense de se justifier : le silence est un privilège.
- Quel est le rôle de « croquant » ? Il remplace « dévoré » et fait d'une violence un geste de gourmandise, presque un honneur.
- Que relie la tournure « puisqu'il faut » ? La franchise du narrateur au vers 4 et celle de l'Âne au vers 54, l'une protégée, l'autre punie.
Pour aller plus loin
- Jean de La Fontaine, Fables, livre VII.
- Jean de La Fontaine, « Le Loup et l'Agneau », Fables, livre I.
- Jean de La Bruyère, Les Caractères.
- René Girard, Le Bouc émissaire.