Explication d'une fable, étape par étape — niveau collège, utile aussi pour débuter au lycée — autour de 2 000 mots.
Introduction
Un naturaliste provençal du XIXe siècle, Jean-Henri Fabre, qui passa sa vie à observer les insectes, s'est amusé à corriger La Fontaine. Une cigale, explique-t-il en substance dans ses Souvenirs entomologiques, ne mange ni mouche ni vermisseau : elle se nourrit de la sève qu'elle aspire dans l'écorce des arbres. Elle ne connaît pas l'hiver, puisqu'elle meurt avant. Et quand on regarde bien, ce sont plutôt les fourmis qui viennent profiter de la sève qu'elle a fait couler. Bref, dans la réalité, la quémandeuse ne serait pas celle qu'on croit.
Fabre a raison sur les insectes, mais La Fontaine ne faisait pas de science. « La Cigale et la Fourmi » ouvre le premier recueil des Fables, publié en 1668 et dédié au Dauphin, le fils de Louis XIV, alors enfant. Le poète reprend une histoire très ancienne, déjà racontée par le Grec Ésope, et en fait une petite scène de comédie entre deux voisines. La fable est courte : vingt-deux vers, presque tous de sept syllabes, ce qui lui donne un rythme vif de chanson. Un seul vers, le deuxième, est beaucoup plus court.
Ce qui frappe surtout, c'est l'absence de morale écrite. La Fontaine raconte, fait parler ses personnages, puis s'arrête net. C'est au lecteur de conclure.
Problématique : comment La Fontaine, en racontant un simple refus de prêt, laisse-t-il le lecteur juger seul entre l'imprévoyance de la Cigale et la dureté de la Fourmi ?
Plan détaillé
- Vers 1 à 6 — Un été qui se paie en hiver
- le contraste des saisons ;
- la faim de la Cigale.
- Vers 7 à 14 — Une demande polie, presque un contrat
- la Cigale chez sa voisine ;
- une promesse de remboursement en bonne et due forme.
- Vers 15 à 22 — Le refus et la chute
- un commentaire malicieux du narrateur ;
- un interrogatoire qui tourne au piège ;
- une dernière réplique cinglante.
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I. Vers 1 à 6 : un été qui se paie en hiver
Le contraste des saisons
La Cigale, ayant chanté Tout l'été,
La fable commence par le nom du personnage principal, avec une majuscule. Chez La Fontaine, la majuscule transforme l'animal en personnage : la Cigale n'est pas une cigale parmi d'autres, c'est un caractère, presque une personne.
Le participe passé composé « ayant chanté » résume toute une saison en un seul geste. On ne sait rien d'autre de son été : elle a chanté, voilà tout. Le chant est son activité naturelle, celle qu'on entend encore aujourd'hui dans le Midi pendant les grandes chaleurs. Mais la phrase le présente déjà comme une action terminée, dont on va payer les conséquences.
Le vers 2 ne compte que trois syllabes. Ce vers très court, presque un soupir, isole l'expression « Tout l'été » et lui donne du poids. L'adjectif « tout » insiste : la Cigale n'a fait que cela, pendant toute la belle saison.
Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue :
Avec le passé simple « se trouva », le récit bascule. On passe brusquement de l'été à l'hiver, sans transition, comme la Cigale elle-même qui n'a rien vu venir. L'adverbe « fort » renforce l'adjectif « dépourvue » : elle n'a pas un peu faim, elle n'a plus rien. La « bise » désigne le vent froid du nord ; ce seul mot suffit à évoquer l'hiver. La rime « dépourvue / venue » rapproche les deux idées : l'arrivée du froid et le manque.
La faim de la Cigale
Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau.
Les vers 5 et 6 forment une phrase sans verbe, qui sonne comme une exclamation ou un constat désolé. La négation est renforcée par une accumulation de mots qui disent la petitesse : « pas un seul », « petit », « morceau », « vermisseau » (un petit ver). Plus la nourriture est minuscule, plus la misère est grande : la Cigale n'a même pas les miettes.
On voit ici que La Fontaine ne cherche pas l'exactitude scientifique, comme le remarquait Fabre. Il prête à l'insecte un menu imaginaire pour que le lecteur comprenne d'un coup sa situation. Le premier mouvement a posé le décor : une imprudente affamée, en plein hiver.
II. Vers 7 à 14 : une demande polie, presque un contrat
La Cigale chez sa voisine
Elle alla crier famine Chez la Fourmi sa voisine,
L'expression « crier famine » est familière ; elle signifie se plaindre bruyamment de sa misère. Le verbe « crier » rappelle de façon ironique le chant de l'été : la Cigale utilise toujours sa voix, mais pour mendier.
La Fourmi entre en scène au vers 8, elle aussi avec une majuscule. Le mot « voisine », placé à la rime, est important : les deux insectes se connaissent, elles vivent l'une près de l'autre. Le refus qui va suivre n'en sera que plus dur, car on ne refuse pas une aide à une inconnue mais à quelqu'un de proche.
Un emprunt en bonne et due forme
La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister Jusqu'à la saison nouvelle.
La demande est rapportée au style indirect, avec beaucoup de politesse. Le participe « La priant » montre une attitude humble. Surtout, la Cigale ne demande pas un don, elle demande un prêt. Elle ne veut pas vivre aux dépens de sa voisine, seulement tenir jusqu'au printemps. Le verbe « subsister » veut dire survivre avec le minimum : elle ne réclame pas un festin. Le déterminant « Quelque » et le singulier « grain » rendent la demande modeste.
Puis la Cigale prend elle-même la parole, et le style direct apparaît pour la première fois.
« Je vous paierai, lui dit-elle, Avant l'août, foi d'animal, Intérêt et principal. »
La Cigale parle comme un commerçant. Elle promet de rembourser avant « l'août », c'est-à-dire avant la moisson, le moment où le grain abonde à nouveau. L'expression « foi d'animal » est une invention amusante : elle imite les serments des hommes (« foi de gentilhomme », « parole d'honneur ») en les adaptant à un insecte. Enfin, « Intérêt et principal » appartient au vocabulaire de la banque : le principal est la somme prêtée, l'intérêt ce qu'on paie en plus pour avoir emprunté. La Cigale propose donc de rendre plus qu'elle n'a reçu.
Cette promesse est à la fois comique et un peu inquiétante. Comique, parce qu'on imagine mal une cigale signer un contrat ; inquiétante, parce qu'on se demande comment elle pourra payer, elle qui n'a rien amassé. Le lecteur sent qu'elle promet beaucoup parce qu'elle a beaucoup besoin.
III. Vers 15 à 22 : le refus et la chute
Un commentaire malicieux du narrateur
La Fourmi n'est pas prêteuse : C'est là son moindre défaut.
Avant même que la Fourmi réponde, le narrateur intervient. Le présent de vérité générale (« n'est pas ») donne à cette remarque l'allure d'un portrait définitif. Le mot « prêteuse » est rare et amusant ; il répondra plus loin à « emprunteuse ».
Le vers 16 est célèbre pour son ambiguïté. On peut le comprendre de deux façons. Première lecture : ne pas prêter est le plus petit de ses défauts, ce qui suppose qu'elle en a d'autres, plus graves. Seconde lecture, plus probable : prêter est le défaut qu'elle a le moins, autrement dit, elle ne prête jamais. Dans les deux cas, l'ironie est la même : le narrateur se moque de l'avarice de la Fourmi. Ce petit vers montre que La Fontaine ne prend pas entièrement son parti.
Un interrogatoire qui tourne au piège
« Que faisiez-vous au temps chaud ? Dit-elle à cette emprunteuse.
La Fourmi ne répond pas à la demande ; elle pose une question. L'imparfait « faisiez-vous » invite la Cigale à raconter son été. Le ton est celui d'un juge ou d'un maître d'école qui fait avouer une faute. Le démonstratif « cette emprunteuse » est méprisant : la Cigale n'est plus une voisine, elle est réduite à son rôle de quémandeuse.
— Nuit et jour à tout venant Je chantais, ne vous déplaise.
La Cigale répond avec franchise. Elle ne ment pas, ne s'excuse pas vraiment. « Nuit et jour » et « à tout venant » soulignent qu'elle chantait sans cesse, pour tout le monde, gratuitement. On peut y voir une forme de générosité : elle offrait son chant à tous les passants. L'expression « ne vous déplaise » est une formule de politesse qui contient une pointe de fierté : elle assume ce qu'elle a fait, même si cela ne plaît pas à sa voisine.
Une réplique finale cinglante
— Vous chantiez ? j'en suis fort aise : Eh bien ! dansez maintenant. »
La Fourmi reprend le verbe de la Cigale sous forme de question (« Vous chantiez ? ») : elle fait semblant de s'étonner. Puis elle se dit « fort aise », c'est-à-dire très contente. C'est une antiphrase : elle n'est pas contente que sa voisine ait chanté, elle est contente de pouvoir la punir. L'adverbe « fort » fait écho au vers 3 (« fort dépourvue ») : la joie de l'une répond à la misère de l'autre.
Le dernier vers est une chute, c'est-à-dire une fin inattendue et frappante. L'interjection « Eh bien ! » prépare le coup final. L'impératif « dansez » prolonge la logique de la chanson : après le chant vient la danse. Mais ce conseil est cruel : danser l'estomac vide, dans le froid, revient à se moquer de la Cigale, peut-être à la condamner à mourir. L'adverbe « maintenant » oppose le présent de la misère au passé insouciant de l'été.
La fable s'arrête là. Aucune phrase ne dit si la Fourmi a raison. On ne saura jamais ce que devient la Cigale.
Une morale à construire
C'est au lecteur de tirer la leçon, et plusieurs sont possibles. On peut retenir qu'il faut prévoir l'avenir et travailler quand c'est le moment : c'est la leçon la plus simple, sans doute celle qu'on attendait pour un jeune prince. Mais le texte invite aussi à juger la Fourmi : elle a raison sur le fond, mais elle est avare, moqueuse et sans pitié. Enfin, on peut se demander si La Fontaine ne pense pas à lui-même : un poète, comme la Cigale, chante pour les autres et dépend souvent de la générosité de protecteurs. Placer cette fable en ouverture du recueil, c'est peut-être poser une question au lecteur : que vaut le chant dans un monde qui ne pense qu'à amasser ?
Conclusion
En vingt-deux vers, La Fontaine construit une véritable petite comédie : une situation de départ (la faim en hiver), une demande (le prêt), un refus suivi d'une réplique cruelle. Les vers courts, les rimes rapprochées et le dialogue rendent la scène vivante. Les deux insectes deviennent deux caractères humains : l'insouciante qui vit pour l'instant présent, la prévoyante qui garde tout pour elle.
L'absence de morale écrite est la grande force du texte. Elle oblige le lecteur à réfléchir et à choisir son camp, ou à refuser de choisir. C'est sans doute pour cela que cette fable si simple continue d'être discutée.
Pour aller plus loin, on peut lire « Le Corbeau et le Renard », la fable qui suit immédiatement dans le recueil : là aussi, un animal qui fait entendre sa voix en paie le prix. On peut également chercher la version d'Ésope, plus sèche, pour mesurer tout ce que La Fontaine a ajouté.
Exercices de compréhension corrigés
- Pourquoi le deuxième vers est-il si court ? Il isole « Tout l'été » et insiste sur le fait que la Cigale n'a rien fait d'autre que chanter pendant toute la saison.
- Relevez le vocabulaire de l'argent. « prêter », « paierai », « intérêt », « principal », « prêteuse », « emprunteuse » : la demande devient une affaire de banque.
- Quelle figure de style trouve-t-on dans « j'en suis fort aise » ? Une antiphrase : la Fourmi dit le contraire de ce qu'elle pense, pour se moquer.
Bibliographie
- Jean de La Fontaine, Fables, édition de Jean-Pierre Collinet, Gallimard, collection « Folio classique ».
- Ésope, Fables.
- Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques.
- Patrick Dandrey, La Fabrique des Fables. Essai sur la poétique de La Fontaine.